Karasuno va aux nationales, et Nekoma aussi. Ce n'est pas lié à leur talent, ni à leur acharnement, quoi que puissent dire les discours de motivation. S'ils avaient affronté Fukurodani juste une branche plus bas dans le tirage, ils n'y seraient pas. C'est un fait.

Alors le destin, ou la chance, a quelque chose à dire à Kenma, et il prend le message.

Le destin ou la chance a intérêt à les laisser affronter Karasuno maintenant, à le laisser revoir Shôyô à travers les mailles d'un filet, et Kenma lui-même fera tout ce qu'il peut pour ne pas perdre avant. Il se sent nerveux rien que d'y penser, d'une façon que le volley n'éveille pas en lui d'habitude.

L'affrontement contre Karasuno est important pour Nekomata aussi, alors Kenma peut utiliser cela comme prétexte pour en parler trop souvent, en faisant semblant que ce n'est pas personnel, que ses mains ne tremblent pas, que son ventre ne se serre pas de joie et de peur tout à la fois. Quand il pense à revoir Shôyô, à son sourire, quand il pense à ce qu'il va lui dire, il plisse les yeux pour ne pas se laisser éblouir, et commence à parler de sa stratégie sur comment battre Karasuno à la place.

C'est presque la même chose, pourtant. Il se sent transparent, alors qu'il imagine comment restreindre les mouvements de Shôyô, et qu'il pense déjà à comment le capturer d'une autre façon, l'empêcher de partir...

Il pense à déséquilibrer la relation entre Shôyô et Kageyama, tout en voulant se convaincre qu'il ne pense qu'au match qu'ils vont jouer, et alors qu'il se convainc que si Shôyô commet des erreurs, s'il perd son enjouement et son enthousiasme, peut-être que Kageyama cessera de s'intéresser à lui.

Peut-être que Kenma lui-même cessera de s'intéresser à lui. Il ne sait pas, après tout, pourquoi cette étrange magie l'a capturé.

Et cette idée mélange en lui l'espoir et la tristesse à tel point qu'il doit s'arrêter, compter les battements de son cœur jusqu'à pouvoir penser encore au volley seulement.

Il n'aurait pas dû se permettre cela quand il était seul avec Kuroo dans sa chambre, mais il ne peut pas se retenir, et devant lui, il serait encore plus cruel et indécent de parler de ses vrais sentiments. Il peut se dire que c'est Kuroo qui a commencé à parler du tournoi de printemps - mais c'est Kenma qui a commencé à parler de Karasuno.

Il se fait du mal à lui-même, et il fait du mal à Kuroo qui pourtant l'écoute encore. Pourtant, sa patience doit finalement arriver à bout, quand il pousse un long soupir, comme un jugement. Kenma comprend qu'il est allé trop loin, que c'est son rôle de faire dévier la conversation (mais son cerveau lui semble vide).

« Si tu sortais avec lui, dit Kuroo, ce serait mieux pour tout le monde. »

Kenma sait que ses souhaits allaient dans cette direction, et pourtant, entendre les mots lui donne une difficile impression de réalité.

« Menteur. » répond-il. Ce ne sera pas mieux pour Kuroo, certainement pas.

« Ouaip. » répond Kuroo, d'un ton détaché terriblement artificiel. « Mais tu sais que je suis de ton côté, pas vrai ? »

Kenma peut le croire, mais difficilement le comprendre. Si jamais Shôyô ne voulait pas de lui, il ne voudrait jamais rien savoir sur sa vie amoureuse. Il n'a même pas eu le courage d'engager une conversation anodine sur le genre de fille qu'il aime, malgré les précieux renseignements que cela pourrait lui apporter.

Kuroo a demandé à Kenma s'il voulait qu'Hinata vienne à Nekoma - et cela semblait une question stupide, rhétorique. Mais Kuroo a aussi essayé de convaincre Kenma, quand ils étaient petits, que quand on est passeur on n'a pas besoin de bouger beaucoup, et cela lui a pris du temps mais il l'a rendu vrai. Et Kenma connaît Kuroo, il sait qu'il est sincère à propos de vouloir être le sang qui l'aide à respirer - ce discours est peut-être la déclaration la plus embarrassante qu'il ait entendue, justement pour ça.

« Je suis désolé de ne pas être tombé amoureux de toi. » dit-il.

« Ha, moi aussi. » répond Kuroo. C'est le plus proche d'un aveu qu'il lui ait fait. Ou peut-être que ce n'est pas le plus proche, qu'il n'a jamais arrêté, mais que Kenma n'est capable de comprendre que maintenant, au pire moment, quand son cœur se réveille et l'entraîne dans une autre direction.

Si les talents presque magiques de Kuroo s'étendaient à la romance, alors ce serait probablement déjà arrivé et ce serait mieux pour eux deux. Mais cela veut dire aussi que Kenma ne croit pas entièrement en son aide, même s'il était assez vil pour l'accepter.