Contexte & préambule

Malgré l'étiquette de "jeu Arkham le moins aimé", j'ai adoré Arkham Origins.

Cet opus propose une histoire intéressante avec Bruce qui est Batman depuis seulement deux ans et qui passe encore pour une rumeur (certains criminels ne croient pas encore à son existence). Il est très différent des autres jeux où il est plus calme : particulièrement violent, Bruce a encore du mal à gérer sa colère, à faire la part des choses. En bref, il est bien plus menaçant que dans les autres jeux.

Il y a aussi les combats, qui sont excellents, et certains chara design sont vraiment convaincants, je pense avant tout à celui de Bane qui surpasse tout simplement celui des autres jeux Arkham. En fait, toutes histoires confondues, c'est son meilleur design.

Et bien sûr, cette ambiance de Noël qui rappelle le second film de Tim Burton (que je reverrai pendant les fêtes) : même en virtuel et même à Gotham, voir une ville avec toutes les lumières de Noël, c'est magique.

Il y a quand même un petit détail qui m'a coupé dans mon enthousiasme et cette frustration m'a inspirée cette fic.

Pour ceux qui ne connaissent pas le jeu mais veulent lire cette fic, il y a des "films" disponibles sur Youtube. Je vous conseille la VO (plus longue), mais la version VF est disponible aussi.

Mais pour résumer : dans Arkham Origins, Black Mask engage six assassins pour abattre ce petit nouveau de Batman, promettant 50 millions de dollars au vainqueur. Parmi ces six assassins, il y a Bane et Firefly, ou encore Deathstroke, Deadshot, Killer Croc... Mais assez tôt dans le jeu, Batman apprend que Black Mask est en réalité le Joker, encore inconnu du grand public et qui s'est fait passer pour Roman Sionis depuis des mois. Et ce soir de Noël marque leur première rencontre (enfin, première depuis la chute dans le bain d'acide).

Dans la dernière partie du jeu, pendant que Batman est occupé à poursuivre Firefly dans Gotham, Bane, ayant deviné l'identité du justicier, se rend à la Batcave et tente de tuer Alfred en faisant exploser une partie de la grotte.

Bien sûr, Alfred apparaissant dans les autres jeux (qui se passent plus tard), on se doute que Batman arrivera à le sauver.

Mais c'est là où j'ai tiqué : Alfred se retrouve coincé sous des pierres après l'explosion, mais Batman le sauve en faisant repartir son cœur. Puis il se rend à la prison de Blackgate où se trouvent Joker et Bane pour le dernier combat du jeu.

On peut me dire « ouaiiis, mais c'est un univers de comics, on ne s'attend pas à ce que ce soit logique ! », et je suis d'accord, mais une petite voix me disait quand même : on ne soigne pas des fractures et des hémorragies avec un coup de défibrillateur (lol, hein ?)... et si Alfred était décédé ? Lui qui semble être le mentor, celui qui canalise un peu la violence de Bruce en lui rappelant de ne pas devenir ce qu'il s'est promis de combattre ?

Finalement, avec mon béguin pour les personnages désillusionnés, je n'ai pas pu m'empêcher d'imaginer une autre suite et j'ai commencé à la rédiger pendant le confinement de mars. Depuis, les idées se sont concrétisées et j'ai attendu la période des fêtes pour commencer à la poster.

Bonne lecture~


Prologue

Les décombres avaient été balayés, mais le mal était fait.

Sous le veston abîmé, le torse du majordome formait des bosses étranges. Toujours équipé de son heaume et de la vision à rayons X, Bruce pouvait voir les côtes brisées, refermées comme des griffes sur les organes.

Une image douloureuse.

Bane lui avait dit qu'il avait laissé assez de force à Alfred pour qu'ils puissent se parler une dernière fois, se dire au revoir.

Il lui avait menti : l'hémorragie, fatale, avait dû commencer bien avant que Bruce soit en chemin… Il aurait été facile de vérifier la gravité des blessures et l'heure de décès, mais Bruce n'osait déboutonner la chemise et établir un diagnostic post-mortem.

Au creux de cette grotte, la poussière était à la fois nuage, brouillard, linceul. Les chauves-souris avaient fui pour la nuit, préférant affronter le froid plutôt que l'explosion.

Agenouillé contre la pierre dure, l'humidité de la cave pleurant sur ses épaules, l'homme masqué revenait une quinzaine d'années en arrière. La seule différence de ce soir était qu'il aurait pu faire quelque chose pour sauver le dernier membre de sa famille. Il aurait pu le sauver.

Deux ans auparavant, Bruce Wayne avait adopté ce costume de monstre ailé pour contenir les criminels de Gotham, pour repousser les ombres qui avalaient des milliers d'innocents chaque année, innocents qui incluaient ses parents…

Mais il avait échoué.

Malgré sa croisade, Alfred avait également glissé dans l'abîme, suivant Martha et Thomas Wayne.

Son code n'était pas fiable, il n'était pas assez efficace pour l'immonde fange qui remuait Gotham nuit après nuit.

Batman se redressa et fixa ce qui restait de son domaine. Les câbles pendaient en serpents électriques, la plate-forme de combat était fendue, inutilisable. Un cylindre qui contenait la dernière version de l'armure de Lucius Fox s'ouvrait en bouche glacée, ses dents répandues au sol.

Le casque gisait à quelques mètres de là, après avoir roulé comme une tête décapitée.

Faisant parti d'une armure conçue pour les grands froids, ce masque-là recouvrait la totalité du visage de son propriétaire, ne laissant voir que deux yeux blancs acérés, attribuant une allure bien plus austère.

Batman retira son heaume et récupéra celui au sol ; la bouche de Bruce Wayne disparut alors pour laisser place à un visage noir, métallisé de colère.

Il avait été une vengeance, une menace, un justicier. Ce soir, son humanité amputée, il devenait un véritable monstre ailé.


Chapitre 1 – La messe de Noël


"We will be monsters, alone in the world, but we will have each other."

Mary Shelley, Frankenstein


« Avant de périr grillés, les moucherons croient supporter la lumière du lampadaire. »

Laurent Obertone, Utøya


Batman ne prit pas la peine d'essuyer le sang sur la batgriffe. Il connaissait la puissance de ce gadget, mais il n'avait jamais constaté les dégâts que ce grappin pouvait causer quand il était projeté contre un visage sans protection.

Si le détenu survivait, il resterait borgne. Peut-être stupide également, car le lobe frontal était la région de la logique et du langage, des facultés dont il serait désormais privé.

La meilleure barrière contre le récidivisme, finalement.

La vapeur qui ronflait depuis les grilles dans le sous-sol de la prison étouffait le grésillement du haut-parleur, mais la voix du Joker résonna, puissante et soudaine :

« … Certains n'ont pas oublié qu'il y a trois heures, j'ai demandé la tête de Batman dans un joli paquet-cadeau. »

L'instabilité de sa voix traduisait l'effervescence qui l'agitait. Son ennemi, lui, intériorisait tout : sa colère, sa fureur, sa haine. Elles bouillonnaient seulement au niveau de son front, épargnant ses jambes qui courait avec souplesse, son corps qui rodait avec rapidité.

« Et bien, je ne veux pas que vous pensiez que je suis capricieux, les amis, même si c'est vrai… mais il y a eu beaucoup de changement dans ma vie ! J'adorerais tout vous raconter, mais je ne comprends pas bien moi-même, alors disons juste que c'est un miracle de Noël ! »

Des caméras de sécurité ornaient tous les recoins de chaque pièce de Blackgate, multipliant les yeux qui avaient pour cils des LED écarlates. Dans leur regard vitreux se reflétait la silhouette de la chauve-souris qui venait de s'extirper de l'ascenseur détruit. Qu'ils l'observent, qu'ils sachent, cela ne faisait rien.

Malgré le sang qui maculait, sans y paraître, ses gantelets sombres, Batman n'avait pas prévu de tuer le Joker cette nuit : ce nouveau criminel avait contacté Bane pour le mettre au défi d'épingler la chauve-souris de Gotham, cela voulait dire qu'il possédait assez d'informations sur Bane, un contact direct avec ce colosse devenu la cible première du vengeur.

Batman soutirerait tout ce dont il aurait besoin au Joker, puis il le tuerait à son tour.

Si ce pyromane de Firefly ou la venimeuse Copperhead sortaient à leur tour de prison, leurs minutes seraient également comptées à Gotham. Le sort serait le même pour Deathstroke, Killer Croc, Deadshot… Tous.

Alfred avait été leur rempart contre une vengeance plus définitive, contre la nuit qui symbolisait la mort. Puisqu'il avait disparu, alors Batman devenait ce dont Gotham avait besoin.

Au bout du couloir, les détenus, motivés par les ordres du Joker, serraient leurs armes, heureux de pouvoir mettre une dérouillée au mystérieux justicier, mais quand ils constatèrent le changement à son apparition, ils furent aussi effrayés que des enfants dans le noir : Batman venait du surgir du plafond. Et tandis qu'un prisonnier essayait de se débattre, un câble autour du cou, pendu à une gargouille froide, l'homme en noir fondit sur ses ennemis et les tourmenta de coups de poing et de coups de genoux. Quand quelqu'un tentait de riposter, Batman saisissait le poignet et le retournait avec un craquement sec.

Certains n'étaient pas juste grièvement blessés : ils étaient laissés pour morts, et ils le seraient pour de bon s'ils ne recevaient pas les soins nécessaires très vite.

Les nouvelles méthodes de la chauve-souris ne passèrent pas inaperçues et, dans la salle de surveillance, elles laissèrent Joker songeur. Les écrans empilés en façade de lumière transmettaient ce que les caméras enregistraient, et malgré la qualité parfois médiocre, les images ne laissaient aucun doute.

Poings liés, bâillonné et ligoté à une chaise de bureau, le directeur de la prison, Martin Joseph, regardait tour à tour les écrans et le Joker. Cela faisait deux bonnes minutes que ce dégénéré n'avait pas ouvert la bouche, ni même ricané.

Finalement, Joseph grimaça quand un nouvel éclat de rire perça son tympan :

« Ils me l'ont changé ! Ce n'est pas ce Batman que j'avais commandé pour Noël. » Joker se pencha à coller son nez contre l'écran au centre. « L'ancien avait un masque différent. Enfin, ça peut être intéressant… »

Dans la salle inférieure, au milieu de la plate-forme encore éteinte, l'installation de la chaise électrique perdit soudain tout son intérêt.

Joker avait prévu de s'y installer pour assister au combat entre Bane et Batman, orchestrant une mise en scène précise avec le détail qui tuait : tant que le cœur de Bane battrait, la chaise serait alimentée, canalisant 220 poignées de volts par minute. Au bout du compte à rebours déterminé, le Joker grillerait comme lors d'une exécution authentique.

Grâce à ce plan, le clown pensait pouvoir piéger Batman et son refus de tuer, car toutes les initiatives incluaient au moins un cadavre. Si Batman choisissait d'épargner Bane, le Joker mourrait ; pour sauver le Joker, Batman devait tuer Bane ; s'il ne voulait sauver personne, alors il devrait mourir.

Mais si la chauve-souris avait décidé de briser sa règle d'or, Bane et Joker y passeraient tous les deux en même temps ! Et alors où serait le choix cornélien ? Où serait le suspense ?

Mains sur les hanches, Joker jeta un regard à la masse qui servait de corps au catcheur.

« On a peu de choses en commun, Bane, mais je crois que nos dates de mort seront assorties ! »

Bane ne répondit pas, massant le creux de ses paumes, dorlotant les muscles avant le combat. Le directeur Joseph imposait aussi un silence déplaisant. Bien sûr, avec le foulard rouge coincé dans sa bouche, il ne pouvait pas faire autrement, mais le comédien aurait apprécié un signe de tête.

« Allez, c'est le réveillon de Noël ! Faîtes un effort, autrement, ça ressemblera à un de ces repas de famille où tout le monde tire la tronche ! »

Il s'esclaffa entre son otage et son mercenaire, ne se préoccupant plus de leur mutisme pour se reconcentrer sur l'écran.

Batman arrivait dans l'aile où Joker avait attaché le docteur Quinzel avec deux gardiens en pâture. Au moins, ils ralentiraient la croisade de la chauve-souris, juste le temps de trouver autre chose, un autre plan.


Des messages vert acide étaient gribouillés sur chaque mur. Parodies de chants de Noël, indications fausses, smileys agressifs aux dents de requin. Beaucoup de folie et de jubilation qui rendaient les brasiers sur le chemin moins menaçants…

Ignorant la chaleur qui émanait d'une pile de chaises en train de brûler, Batman relâcha la pression de son bras contre la gorge qu'il venait de broyer. Le corps du prisonnier s'écroula.

« Batman ? »

C'était la psychiatre.

À présent que le danger était écarté — celui représenté par les détenus présents, en tout cas —, un des gardes avait dénoué les liens autour des poignets d'Harleen Quinzel.

Joker avait donné de nouvelles instructions à son associée : elle devait s'approcher de Batman et lui indiquer la nouvelle direction à suivre, alors Harleen courut jusqu'à la barrière, ses talons rouges claquant sur la plate-forme en métal et appela l'homme à nouveau :

« Batman. »

Il lui tournait le dos. Sa longue cape imitait les lambeaux d'un fantôme d'ombres, coulant des pointes sur sa tête jusqu'au sol. L'humidité de la neige imprégnait toujours le tissu, rendant le noir plus profond encore. À moins que cela ne vienne du sang frais ?

« Celui que vous cherchez a bloqué toutes les issues, sauf l'ascenseur. Il ne veut pas vous laisser le choix. »

Les flèches vertes pointaient dans tous les sens possibles, traçant un chemin volontairement confus, mais deux d'entre elles rejoignaient effectivement leur museau à quelques centimètres de l'ascenseur.

Sans la remercier, ni même lui demander comment elle se portait, Batman s'éloigna vers sa vengeance.

À l'intérieur de l'ascenseur, un garde avait été suspendu au grillage. Son genou était tordu, retournant le pied qui présentait le talon plutôt que les orteils. Du sang s'égouttait de la chaussure, inspirant une douleur contredite par le large sourire rouge qui avait été maquillé sur le visage inerte.

Sur le panneau de commande, une flèche verte avait été dessinée près des touches, la 16 plus exactement, qui menait aux étages supérieurs, précisant « Bane », tandis que pour les étages inférieurs, la flèche signalait « Joker ».

Le clown n'avait pas résisté à ajouter un petit smiley près de son nom, comme il ne résistait pas au plaisir de jacasser :

« J'avoue, Batou, » l'étroitesse de la cage donnait l'illusion qu'il était tout proche,« que je ne sais pas contre qui tu es le plus en colère ! Je sais que j'ai lâché les meilleurs assassins enfin, je pensais que c'étaient les meilleurs après toi, et peut-être que Bane a fait plus que te tuer ? Il refuse de me parler… »

Oh oui, Bane avait bien fait plus.

Finalement, Batman pourrait se passer des informations que le Joker détenait en appuyant simplement sur le numéro 16.

« Tu voudrais pas me le dire, par hasard ? Je veux dire, vos affaires sont vos affaires, bien sûr, mais je pense être un bon médiateur, alors je me propose pour être votre arbitre ! »

Son rire résonna si fort que les haut-parleurs souffrirent de cet excès.

Sans relever la tête vers la caméra qu'il sentait dans son dos, Batman appuya sur le 16. Les portes se refermèrent et un déclic résonna.

« Oooh, mauvais choix, Batou ! Je déteste être délaissé. » Obligé de réagir vite, Batman dirigea son grappin vers le plafond de l'ascenseur. « Et j'ai deux gros défauts : je suis très jaloux et j'adore les explosifs. D'après toi, ça donne quel résultat ? »

La griffe noire perça le plafond. Il devait à nouveau tirer pour avoir une meilleure prise, mais la bombe, certainement placée sur un des câbles, explosa. Quelques étincelles tombèrent dans la cage, se ruant avec joie.

Avant de sentir les effets de l'apesanteur, avant d'en mourir, Batman visa à nouveau et la griffe se faufila par l'interstice. Le vacarme ne lui permit pas d'entendre s'il avait visé juste, mais il sentit le câble se tendre. En positionnant son poing correctement, il pourrait détruire la plaque qui avait déjà été endommagée et sortir de ce piège…

Pourtant, à sa grande surprise, l'ascenseur s'était mis à ralentir : sa chute avait été aussi brève que celle d'un manège à sensations fortes. Mais le tour était-il fini ? Où avait-il atterri ?

Batman entendit un violent coup provenant de l'extérieur et les lumières trépassèrent. Il n'y eut plus que le silence creux d'une tour vide où était suspendu une cage d'ascenseur.

Bénie soit la vision nocturne de son casque, avec ça, Batman pourrait riposter à une éventuelle attaque, et justement, la langue d'un pied de biche perça au sommet des portes imposantes. La barre plate se fraya un chemin entre les dents de métal, déchirant leur bord. Batman avait posé ses mains sur les bombes fumigènes et le batarang. L'ascenseur lui laissait trop peu d'espace, mais dans une brume épaisse, il pourrait esquiver les balles plus facilement et se défendre jusqu'au bout.

Mourir ne lui faisait pas peur, certainement pas après le sort qui avait été réservé à Alfred, mais l'échec, lui, était une crainte réelle. Il ne pouvait pas s'arrêter avant d'avoir brisé chaque os de ceux qui avaient provoqué la mort de son unique allié.

L'ascenseur devait être coincé entre deux étages, car l'ouverture de plus en plus importante dévoila une large bande de béton.

L'étage inférieur pouvait permettre une fuite à Batman, mais elle serait difficile, tandis que le pallier du dessus avait un accès bien plus dégagé, mais bloqué par l'homme qui venait de s'accroupir pour fixer la chauve-souris capturée…

Joker.

« Alors, Batou ? » Les coudes sur les genoux, le fou souriait. « Je me demande combien de tes choix je vais réussir à te faire regretter avant demain. » Il commença à compter sur ses doigts. « Tu m'as sauvé la vie à l'hôtel, et maintenant, tu allais choisir Bane. Mais je ne suis pas en colère, va. Je t'en veux bien plus de m'avoir sauvé ! Mais Bane ? Au moins, j'ai la réponse que je voulais : tu le voulais en premier, alors que je suis celui qui l'a engagé. »

La vision nocturne ne lui permettait pas d'apercevoir ses iris de serpent, mais Batman voyait comment son ennemi dodelinait de la tête. Un vrai lutin de Noël, totalement excité et débordant d'énergie.

« Je suis un peu la source de tous ses problèmes. » Observa Joker en tendant sa main, offrant une aide douteuse.

Avec un grognement, Batman saisit ce poignet et tira si fort qu'il fit perdre l'équilibre au clown. Son corps, aussi maigre soit-il, heurta le sol en métal dans un bruit dur.

Batman s'apprêta à le soulever et à le frapper. Il pouvait tout aussi bien s'occuper de cet ennemi maintenant avant de passer à Bane.

« Batou, Batou, tu sais, tu ne devrais vraiment pas faire ça…

— Où est Bane ?!

— Justement, si on tombe tous les deux, la réponse n'aura plus aucune importance ! »

Sa voix ne trahissait aucune inquiétude ; juste cette hilarité, encore et toujours.

Depuis des mois, Batman s'évertuait à terrifier ses ennemis, à donner forme à leurs phobies et leurs cauchemars. Comment le Joker arrivait à s'amuser de tout ?

Il riait toujours quand ses pieds retouchèrent le sol incertain.

Pendant un instant, Bruce se demanda si cet ennemi connaissait lui aussi son secret. Malheureusement, rien dans l'attitude du Joker ne pouvait aiguiller une réponse.

Ses poings serraient toujours les pans du trench quand le fou demanda :

« Qu'est-ce que t'as fait le méchant Bane ? Il s'est assis sur le capot de ta voiture ? Il a cassé un de tes jouets ? » Joker profita de leur proximité pour faire mine de rapprocher ses doigts du visage de Batman. « Il a regardé sous ton masque ? »

La chauve-souris le repoussa avec une soudaine secousse et sentit le sol trembler de peur. Joker, lui, se mit à rire de nouveau, comme heureux de marcher sur un danger mortel.

Il était vraiment temps de partir. Batman s'agrippa au rebord de l'étage d'une main, tandis que l'autre maintenait toujours le clown, l'incitant à le suivre dans le couloir qui était plus sûr.

Ce ne fut qu'une fois à l'abri d'une chute fatidique que Batman nota que l'électricité ne se relancerait pas : un des générateurs avait été détruit par une hache d'incendie. Un générateur de secours s'activerait peut-être d'ici peu…

Même dans cette faible visibilité, il fut certain qu'il n'y avait personne d'autre : le Joker l'avait attendu seul.

Le clown s'époussetait les genoux, remontant peu à peu et terminant par ses épaules.

« J'ai dû improviser, Batou, car je te réservais tout à fait autre chose : un choix cornélien entre Bane et moi, mais j'ai bien vu que quelque chose avait changé. Non, je ne parle pas de ton masque, je voulais surtout parler du fait que tu aurais ruiné le suspense en tuant Bane et moi. T'avais pas un code, un truc comme ça ? »

Batman saisit un pan du trench et projeta Joker contre le mur, le maintenant contre la vitre froide. Au dehors, la lumière du carnage se disputait à celle de la nuit blanche. Un contraste que les deux ennemis semblaient composer à leur manière.

« Où est Bane ?! Je ne me répéterai pas !

— Je lui ai demandé de te tuer, pas de t'ouvrir les yeux ! » Joker posa ses mains sur le bras qui commençait le comprimer. « Mais ne te méprends pas, Batou, je félicite toujours quelqu'un qui a été déniaisé ! » Pour souligner sa parole, il commença à applaudir, mais la pression du bras s'intensifia, arrachant un gémissement de douleur.

« À quel point vous travaillez ensemble, Bane et toi ? Qu'est-ce que tu sais de lui ?

— Euh… il est très grand, il est très costaud, c'est un drogué et il verse une petite larme devant tous les Disney. C'est à peu près tout ce que je sais ! »

Cette nonchalance excita un peu plus la colère de Batman qui lui envoya un coup de poing dans son ventre : la douleur le paralysa un instant.

« Est-ce que tu vas parler ?!

— J'aimerais chanter, si ça ne t'ennuie pas ! » Même avec le souffle court, Joker commença à entonner : « no one knows what it's liiiike to be the Baaatman, to be the sad man, behind blue eeey »

Il ne la fermait jamais et pourtant, les secrets restaient bien cachés dans sa gorge, gorge que Batman empoigna d'un coup. Des hommes quatre fois plus costauds que le Joker l'auraient regardé avec des yeux exorbités de peur, prêts à le supplier de les relâcher. Mais contre sa paume, là, il sentait le tremblement d'un ricanement.

Voyant combien c'était inutile, Batman relâcha son emprise et recula.

Bien sûr, il bouillonnait de colère, mais cette émotion devenait ridicule quand elle était moquée. Après une profonde inspiration, il parla avec plus de calme :

« Tu as engagé Bane pour me tuer. Tu lui as promis 50 millions de dollars.

— Que veux-tu, en amour, on ne compte pas !

— Je peux te rendre ces 50 millions de dollars, si c'est ce qui tu veux en échange.

— Tu rachètes ta tête ? Comme ça ? Cette somme ne représente rien pour toi ? »

Le millionnaire masqué ne répondit pas.

« Ce n'est pas assez, Batou. Enfin, soyons logiques, c'est ta vie qui est en jeu, tu devrais accepter d'y mettre le prix. 60 millions ? Ah non, je viens de me souvenir… ce n'est pas assez. Le double, peut-être ?

— 150 millions même, si tu veux.

— Oh ! » Joker fit mine de se rapprocher, une épaule ondulant. Allait-il mimer une révérence ? « Batou, vraiment… Tu me blesses.

— Parce que je te propose 150 millions ?

— Parce que tu penses que l'argent a la moindre valeur à mes yeux ! D'accord, je comprends, les ressources financières ne sont pas ton point faible, je l'avais deviné avec toute ta panoplie de gadgets, mais de toute façon, tu ne t'assiéras pas sur 150 millions puisque tu les récupéreras une fois que je serais mort. » Soudain, Joker se pencha pour imiter la posture de la confidence. « Par contre, ce qui compte, là, maintenant, tout de suite, c'est ce petit quelque chose pour retrouver Bane. »

Le Pingouin avait le même goût pour le luxe que les demi-mondaines du siècle dernier et il entretenait le marché des armes. Black Mask avait construit son empire pour régner sur Gotham, devenant un baron de la drogue intraitable. Carmine Falcone, de son côté, avait l'héritage, le nom, la tradition.

Ils avaient tous réussi à s'imposer ; certains hommes les craignaient, et davantage les respectaient.

Mais le Joker ? Qu'est-ce qui le motivait ? Son quartier de lune dans la tête ne ferait jamais de lui un criminel entouré de sbires loyaux !

Allait-il trahir Bane juste par simple amusement ? Y avait-il une vraie raison à se retourner contre ce mercenaire ?

Des coups de feu retentirent à l'extérieur et un regard par la fenêtre suffit pour voir tous les véhicules de police qui encerclaient la prison. Batman reconnut sans peine la moustache et les lunettes embuées de James Gordon.

« Tu l'ignores peut-être, Batou, mais tu m'as ouvert les yeux. » Près de la fenêtre, éclairés par les incendies, ses iris verts semblaient électriques. « Moi qui croyais avoir atteint le niveau 10 sur l'immense échelle du rire, entre massacrer des gangsters, tuer des flics, détruire des bâtiments… Je sais maintenant que l'échelle va au-delà de 10 ! Bien au-delà ! J'ignore jusqu'où, mais ensemble, toi et moi, on va repousser les limites de la rigolade. »

De nouveaux coups de feu se firent entendre avec des bruits de lutte et des cris de rage. Les policiers allaient tenter de reprendre le contrôle de la prison, une tâche qui devrait être plus facile maintenant que le roi de la fête semblait vouloir quitter les lieux.

Joker s'éloignait par petits bonds, déclarant :

« Mister Univers ne s'occupera pas de l'accueil de Jim Jim Jimmy, il est sûrement parti avant le premier coup de feu, mais tu sais quoi ? Je ne compte pas jouer les hôtes non plus, surtout pour eux, alors autant nous éclipser !

— "Nous" ?

— Tu ne veux plus les informations sur Bane ? »

Batman commença à le suivre.

« C'est bien ce que je me disais. »

Ils longeaient encore le couloir quand le générateur de secours fut activé. Les néons s'allumèrent dans un bourdonnement plaintif, certains clignotèrent plusieurs fois, paniqués, avant de se stabiliser.

Joker semblait déjà connaître les lieux, suivant les flèches correctes, et le chemin qu'il empruntait menait à la chapelle.

Plus par jeu que pour se défendre, Joker tira au hasard dans les corridors, se moquant de l'identité des potentielles victimes. Ses tirs aléatoires ajoutaient au carnage.

Sur le sol, des taches rouges cherchaient à dominer les inscriptions vertes, traînant leur odeur de métal, rivalisant de folie dans leurs dessins violents. Les flammes, elles, offraient une lumière certaine, creusant un enfer dans la prison pour le réveillon de Noël.

Plus discret, Batman courrait, dépassant parfois le Joker qu'il devait alors traîner : si ce malade avait décidé de parler, le vengeur ne le lâcherait pas.

Et si Joker changeait d'avis, et bien, il saluerait la Vierge Marie avant Bane.

La pierre antique finit par remplacer les murs de béton nu, les faisant basculer dans une autre époque. Un tapis rouge leur indiquait le chemin, et lorsqu'ils atteignirent l'allée centrale, même les sons de lutte semblaient atténués. Les vitraux brillaient de leurs teintes chaudes, leurs morceaux de verre rouge, or, caramel et orange résistant au froid et à la lune.

Devant l'autel, Batman connut un bref moment de calme en observant ce qui était représenté : un ange qui survolait un confrère déchu. Ses ailes grises étaient déployées comme une cape rigide, son torse nu évoquait la force et le courage ; il dépassait la créature mutilée tout en tenant un glaive immaculé, mais dans quel but ? Pour désigner l'adversaire ? Pour tuer le frère perdu ? Ou y avait-il une chance que l'être divin tente de sauver celui qui s'était égaré ?

L'homme masqué fut ramené à la réalité en entendant Joker qui frappait le sol de son talon, martyrisant le tapis épais. Après quelques essais, il s'arrêta et haussa les épaules avec un éclat de rire :

« Mince ! Je pensais qu'il y avait une trappe, mais cette chapelle est bien un cul-de-sac !

— Quoi ?! »

La blague était juste hilarante pour Joker ! Il s'en tapait la cuisse, cherchant à reprendre son souffle avant de se redresser.

Batman fulminait :

« Tu nous a guidés ici sans savoir s'il y avait une issue ?!

— En fait, je me doutais qu'il n'y en avait pas. » Sans honte, il lui offrit son plus beau sourire, cette grimace peinturlurée de plaisir. « Mais tu vas bien trouver quelque chose, Batou ? »

Cette question tomba presque avec sensualité, accentuant les sensations fortes.

Fuir avec le Joker, c'était faire un tour sur la plus dangereuse des montagnes russes sans prendre la peine d'attacher la ceinture de sécurité.

Batman ne voyait qu'une issue possible, et elle n'excluait pas une mort certaine.

Il dégaina la batgriffe et visa le vitrail central. Les trois lames noires percèrent le verre coloré, interrompant le combat figé entre l'ange et le démon. Les débris volèrent comme des confettis acérés, papillonnant en paillettes sanguinolentes.

La batgriffe rencontra le vent violent à l'extérieur, sans pouvoir s'accrocher à aucune parcelle, mais au moins, la voie était libre.

Mû par un vieux réflexe, Batman saisit le clown et l'invita à prendre abri sous sa cape. Joker semblait jubiler et il passa ses bras autour du torse en armure, laissant le manège l'emporter.

En traversant cette mâchoire édentée, évitant les derniers crocs pointus, Batman entendit le Joker claironner :

« Quelle nuit, Batou ! »