Je sais : je ne poste pas les mercredis pour cette fic, mais j'ai passé mon lundi et mon mardi à monter des meubles et réparer ma machine à laver, alors qu'il ne me manquait que la relecture de ce chapitre ! Comme j'étais crevée (et que j'avais super mal aux bras et aux doigts) hier, j'ai reporté la relecture de ce chapitre à ce soir et de le poster juste après. D'autant qu'il marque, en théorie, la moitié de la fic ! 35 chapitres sur 70 !


Quand Harleen ouvrit la porte de son appartement, elle ressentit une légère déception en ne voyant que Batman. Après le travail, elle avait pris une douche, puis s'était recoiffée et rhabillée avec un pull rouge et une jupe noire — quiconque s'accordait à dire que ces couleurs la mettaient en valeurs.

Si elle avait su, elle n'aurait pas pris cette peine…

Néanmoins, elle laissa entrer le visiteur, mais pas sans avoir jeté un œil dans le couloir. Au cas où Joker serait là.

« Notre ami est occupé ailleurs ?

— Oui. »

Un empêchement qui arrangeait Batman.

Ce n'était pas par jalousie s'il ne voulait pas que Harleen et Joker se voient plus souvent : c'était pour la protéger, elle. La psychiatre s'était bercée d'illusions depuis leur première rencontre, le soir de Noël, et aucune vérité n'était encore venue crever cette bulle de rêveries.

Et puis, ce n'était pas avec la délicatesse du clown qu'il fallait qu'elle apprenne qu'elle avait été bernée…

« Vous avez l'air fatiguée. » Fit remarquer Batman alors qu'elle s'installait dans un des fauteuils de son salon.

Les rideaux tirés rendaient le salon plus étroit qu'il ne l'était, mais trois bougies au milieu de la table basse faisaient fleurir une lumière mielleuse, à la fois douce et chaude. Un détail préparé pour celui qu'elle attendait vraiment.

« Nous avons eu notre première altercation à Arkham aujourd'hui. Bergman a tenté de crever l'œil de son voisin lors du dîner. Les surveillants l'ont arrêté à temps mais la fourchette a percé l'avant-bras de l'un d'eux… »

L'asile comptait à présent huit patients, dont Victor Fries et Julian Day. Malheureusement, la pièce maîtresse de cette collection de la folie manquait toujours, ce qui rendait le directeur Sharp exécrable.

« Dans votre message, vous me disiez que vous vouliez me parler d'un patient ?

— Victor Fries, oui. Comment va-t-il ? »

Au soupir qu'elle poussa, Batman comprit que la situation était difficile.

« Victor baisse les bras. Ce n'est pas juste un dépressif, ce n'est pas juste une victime qui a perdu ses jambes dans un accident de voiture, ce n'est pas non plus un mari en deuil… c'est un… un homme qui aurait dû mourir dans un accident après des mois de souffrance, mais, sous l'influence d'une réaction que les médecins ne comprennent pas, a fini par renaître, mais seulement à moitié…

— Il vous parle de sa femme ?

— La plupart du temps, il ne parle que d'elle. Vous m'avez rendu un grand service en me révélant son nom, d'ailleurs : sans vous, il n'aurait peut-être pas lâché un seul mot lors de nos entretiens. »

Si Harleen avait été fumeuse, elle aurait allumé une cigarette à ce moment-là — si elle avait été une grosse fumeuse, ç'aurait été la trente-troisième —, mais elle se contenta de soupirer à nouveau en se laissant couler contre le dossier.

Bien sûr, Batman, lui, restait droit, engoncé dans son armure rigide, mais elle n'allait pas se plaindre alors qu'il avait fait l'effort de s'asseoir.

« Au moins, Day est plus facile. Il mange, il dort, supporte très bien le chauffage quand il est sur 21… les médias ont beau le traiter de monstre, il est aussi humain que vous et moi… Vous lui avez fait forte impression lors de votre dernière rencontre, vous savez.

— Il pensait que j'allais le tuer.

— Vous l'auriez fait sans l'intervention du Joker.

— Harleen. » Coupa sèchement Batman. « Ne croyez pas tout ce que Joker vous dit : il a un humour bien personnel. »

Surtout en présence de gens naïfs. C'était dramatique, car Batman ne croyait pas un instant que le docteur Quinzel, au poste où elle se trouvait, était naïve : seuls ses sentiments la rendaient vulnérable face au clown macabre.

« Pourquoi m'aurait-il menti, alors ?

— Un humour bien personnel. » Répéta Batman. « Il n'était pas présent au moment de ma confrontation avec Day, ce ne pouvait pas être lui qui m'a dissuadé d'aller plus loin. »

Malgré le regard insistant de la psychiatre, Batman n'en révéla pas plus. Ce n'était ni un entretien, ni une thérapie, alors les questions allaient dans les deux sens.

« Revenons au sujet qui m'amène : avant de vous expliquer, j'aimerais savoir ce qui vous motive dans ce métier, docteur Quinzel ?

— C'est une question vaste, Batman… Je dirais la complexité du mal. Il existe tellement de métaphores pour le crime, tellement d'images, tellement d'avatars ! C'est un phénomène qui nous entoure et nous accompagne : il est banal. Mais je sais que certains, même les plus sadiques ou les plus antipathiques, peuvent s'adapter, parce qu'il n'y a ni monstre, ni démon, ni fantôme : juste des personnes bien humaines en grande souffrance et qui ont besoin d'aide. »

Ce cycle de souffrance, mieux huilé qu'une horloge antique, aussi naturel que les rotations planétaires, était un sujet qui avait toujours exercé une grande fascination chez elle. Alberto Falcone, Victor Fries, Julian Day… et depuis peu, il y en avait un plus que tous les autres qui la captivait.

Non, qui la séduisait.

Harleen avait abandonné toute idée de devenir le médecin du Joker s'il revenait à Arkham, sachant que son jugement serait biaisé. Malgré toute sa bonne volonté, elle n'arriverait pas à se concentrer pour établir un profil psychologique.

On ne tombe pas amoureux d'un patient…

En vérité, on ne participe pas non plus aux plans d'un criminel, mais il s'agissait-là du seul moyen que la jeune femme avait trouvé pour être encore en contact avec cet anonyme — même si c'était majoritairement par l'intermédiaire de Batman —, pour maintenir n'importe quelle relation.

Ses troubles, son anamnèse, ses traitements ne l'intéressaient pas, contrairement à ses envies, son histoires et ses besoins.

« J'admire votre philosophie. » Confia soudain Batman, voyant en Harleen ce qu'il avait vu chez Barbara et James Gordon : des rocs qui résistaient aux assauts de Gotham. « Cette ville a besoin de gens comme vous. C'est pourquoi je vous sollicite une dernière fois, ensuite, il faudra vous éloigner du Joker, de moi et de nos organisations.

Quoi ?

— Vous êtes une des dernières personnes qui peuvent sauver Gotham, Harleen, vous ne devez pas franchir pas cette barrière. »

Depuis Noël, Harleen avait renoncé à sa raison afin de conserver ce lien, même infime, avec le Joker… et à présent, Batman voulait qu'elle tranche ce fil ? Perplexe, elle accueillit ce conseil avec un froncement de sourcils, mais il continua :

« Vous accomplirez tellement plus en tant que médecin, en restant dans votre monde, au lieu de basculer dans le nôtre.

— C'est votre vision du monde ? Tout se divise entre le criminel et l'innocent ?

— J'aimerais que la réalité soit aussi simple, mais je sais que c'est bien plus complexe, docteur, surtout à Gotham. Ici, le crime est parfois la seule issue possible. » Il en savait quelque chose, après tout. « Victor Fries ne pourra connaître qu'une vie enfermée à Arkham, ou bien il pourrait mener la carrière dans laquelle il a été condamné. »

Cette fois, Harleen s'était redressée, surprise. Batman, cette figure de justice, devenait vengeur et cynique ? Oh, peut-être qu'il avait toujours été vengeur et cynique en fait… autrement, il ne se promènerait pas en armure de chauve-souris, frappant les truands…

« J'ai peur de comprendre.

— Victor Fries a créé une arme dangereuse. Si c'est condamnable, il a été contraint de le faire et ses intentions premières étaient louables : il ne cherchait qu'à sauver sa femme. Sans sa condition actuelle qui l'a amené à Arkham, il serait à Blackgate, déjà condamné pour trafic d'armes. » Et meurtre ? Non, Batman doutait que sans sa puissance glaciale, Fries soit parvenu à tuer Boyle. Pas aussi aisément en tout cas. « Ensuite il aurait été relâché au bout de quelques années, veuf et sans emploi. Mais à cause de cet accident, Fries ne sera jamais relâché, il ne pourra jamais vivre comme autrefois.

— Je n'ai vraiment pas besoin de vous pour me sentir découragée, Batman !

— Je ne veux pas vous décourager, docteur, mais écoutez-moi : il y a des situations curieuses à Gotham. Des phénomènes uniques. »

Harleen eut honte de se souvenir qu'elle avait également pensé ça de Gotham, mais l'esprit scientifique la fit rétorquer :

« J'aurais dû me douter qu'avec un costume comme le vôtre, vous étiez un peu trop superstitieux ! C'est une ville, Batman, faite de bâtiments, de bitume, de verre, de métal, de tuyaux, d'ordures, de… de… C'est une ville ! C'est une excuse pitoyable pour oser me demander de convaincre un de mes patients, un patient, d'embrasser une carrière criminelle à cause de son handicap !

— Il ne s'agit pas d'avoir été défiguré par une bombe ou d'avoir perdu un tympan à cause d'un coup de feu, docteur.

— La situation de Victor est nouvelle ! Des traitements seront possibles, des…

— Des traitements qui seront découverts dans plusieurs années. Peut-être des décennies. Sa femme pourrait mourir d'ici-là, et alors vous n'obtiendrez plus rien de lui. Il se refermera et se laissera peut-être mourir à son tour. »

C'était une possibilité, mais une possibilité parmi tant d'autres !

Harleen inspira avant de répondre, des trémolos dans la gorge :

« Vous n'avez vraiment aucun scrupule ? Vous me demandez de renoncer à mon engagement en tant que médecin, vous me demandez de renoncer à porter secours à une personne en souffrance, vous…

— Docteur Quinzel, je vous demande au contraire de l'aider. Je vous promets que je veillerai à ce que sa femme s'en sorte.

— Je ne travaille pas sur la guérison de Nora, Batman. » Rappela Harleen. « Je m'efforce d'aider Victor à surmonter la douleur que cette situation provoque.

— J'aurais été d'accord s'il s'agissait d'un veuf, mais d'autres personnes peuvent l'aider avant d'en arriver là. J'y veillerai. »

Oh, c'était ça ? Le docteur Quinzel n'était d'aucune utilité à part pour faire sortir en douce des patients d'Arkham ?! À quoi servait son diplôme, ses connaissances, son expérience si elle devait juste jouer les innocentes avec son petit minois ?!

Quand Batman révéla qu'Oswald Cobblepot tiendrait la promesse de Ferris Boyle, Harleen ricana si fort que ses voisins l'entendirent.

Les muscles de son visage se froissèrent, faisant de son rire un rugissement. Batman nota à quel point ses dents étaient longues…

« C'est votre brillant plan ?! Je me démène pour entendre ce que Victor a sur le cœur, pour imaginer des thérapies adaptées malgré les contraintes que Sharp m'impose, mais non, selon vous, il est préférable qu'il se mette à concevoir des armes au service d'un parrain de la pègre ! La thérapie par le crime ! Merveilleux !

— Cela semble pourtant fonctionner pour le cas désespéré que je suis… » Murmura Batman.

Ce simple aveu calma aussitôt Harleen : il accentua son sentiment d'impuissance, augmenta la hauteur de cette barrière entre Joker et elle, et pire, amplifia le sentiment de jalousie qu'elle portait dans son ventre.

Batman savait à quel point cela pouvait paraître absurde, alors il expliqua dans le calme :

« Victor Fries n'est pas un monstre, je suis d'accord avec vous sur ce point, docteur, mais vous savez que les gens de Gotham ne verront que sa part d'inhumanité. Pour eux, il restera Mr. Freeze. » Comme il resterait Batman, comme le clown macabre resterait le Joker. Ils appartenaient à un autre univers et Harleen n'y avait pas sa place, car elle devait soutenir les patients pour qui il restait encore un espoir. « Il s'agit aussi de la décision de Victor. Je vous demande juste de lui faire comprendre cette éventualité, docteur, et de le laisser décider. »

Avec douceur, Batman vint s'agenouiller près de la jeune femme. Il lui trouvait des fragilités d'enfant malgré les lourdes responsabilités qui allaient avec son poste. Peut-être que cela venait de sa blondeur, de la grandeur de ses yeux bleus, de l'investissement auprès de ses patients, mais Batman fut incapable de déceler, à ce moment-là, la force furieuse qui pouvait émaner de celle que le Joker surnommait Harley.

« Je sais que c'est absurde à entendre, mais Cobblepot est un homme influent qui pourra protéger Fries, contrairement à Boyle.

—… À vous voir, je n'ai aucune confiance en cette thérapie. »

Oh non, ce ne serait pas avec ces cas-là que le docteur Quinzel allait craindre le chômage. Mais sans savoir pourquoi, elle se mit à avoir peur en entendant l'inspiration derrière le masque en métal. La respiration qui rappelait l'humain dessous.

« Non, vous avez raison. Il y a quelque chose d'autre. » Souffla Batman. Il n'y aurait jamais aucun bon moment pour mettre Harleen face à l'évidence… alors autant la libérer maintenant. « J'ai ce qui manque à Fries, ce qu'il tente de récupérer…

— … C'est-à-dire ?

— J'ai trouvé un égal. Quelqu'un en qui j'ai confiance… Je me sens comme en chute libre, sans attache, sans contrainte, mais je ne ressens aucune peur, parce que je ne suis pas seul. »

Inutile d'aller plus loin : en voyant les yeux déjà si grands s'écarquiller de stupeur, Batman sut que la jeune femme venait de comprendre.

« Mais… je pensais… » Articula-t-elle, la gorge étroite. « Je pensais…

— Il ne parlait pas de vous, Harleen. »

La nouvelle la percuta et éveilla une douleur terrible au centre de sa poitrine.

Incapable de faire autrement, Harleen éclata en sanglots, surprenant Batman avec la taille et la lourdeur de chaque larme. Malgré le froid, la jeune femme se leva et ouvrit la fenêtre, essayant de respirer, mais elle ne parvenait qu'à hoqueter.

Batman préféra ne pas la toucher, comprenant que cela ne ferait qu'empirer les choses. Malgré tout, il resta près d'elle.

Derrière eux, sur la bibliothèque, le pantin installé près des livres ne conserverait peut-être plus sa place avant demain…

Batman n'avait pas encore prêté attention aux ouvrages qui s'alignaient : des manuels de victimologie, de criminologie, chacun se spécialisant pour une situation ou un trouble. Violences sexuelles, prise en charge des témoins, comportements addictifs et impulsivité… Un véritable inventaire du quotidien de Gotham.

Ils confirmèrent le souhait de Batman : que le docteur Quinzel reste du bon côté de la barrière. Qu'elle lui laisse les cas si particuliers.

« … Est-ce que… » Commença Harleen, un peu plus calme, en passant un duvet sur ses épaules. Ses paupières étaient à présent rouges et gonflées. « Est-ce que vous serez vraiment heureux, tous les deux ? »

Batman avait craint, pendant un instant, qu'elle voulait lui demander si Joker s'était joué d'elle volontairement avec un quiproquo. Il n'aurait pas eu le cœur à lui avouer la vérité.

Malheureusement, pour cette question-là, il n'avait pas de réponse.

« C'est un monde différent, Harleen. Qui me correspond, qui lui correspond.

— Et c'est celui de Victor, du Pingouin, de Black Mask…

— Oui. Vous, vous êtes le médecin et vous pouvez sauver ceux qui peuvent l'être par cette manière. »

Harleen ne réagit pas. Sa nuque rafraîchie par la brise qui soufflait dans son dos contrastait avec son visage brûlant de fièvre. Face à la chauve-souris, elle eut soudain une folle envie de retirer le masque de Batman, de voir qui était sous l'armure, de voir qui… qui était avec le Joker.

Elle ne résista à ce besoin qu'en croisant ses bras et en les contractant dans cette position.

Pourtant, c'était important pour elle, car elle voulait savoir quel inconnu appartenait à ce monde qui lui faisait tant envie, ce monde auquel le Joker appartenait.

Un monde auquel Victor était destiné.