Bonjour bonjour et bonne année à toutes et à tous !

Nous nous retrouvons aujourd'hui pour la partie 2 de ma série LVE (La Vengeance d'Émeraude). Mieux vaut avoir lu la partie 1, intitulée Le sang des Innocents, ou vous risquez de ne pas saisir grand-chose.

Si TW il y a, je l'indiquerai en début de chapitres et les TW détaillés seront à retrouver tout en bas du chapitre, comme ça, pas de divulgâchage.

Disclaimer : L'univers appartient à Eichiro Oda, les OCs à moi


Cette traversée-ci fut pire que les tous premiers jours d'Émeraude en mer.

Elle ne luttait plus pour sa vie, pour surmonter de graves blessures. Elle n'aurait même pas su dire si elle luttait réellement, rongée jusqu'au plus profond de ses os par le manque. Sa fièvre n'avait fait qu'empirer depuis leur départ et elle pouvait passer des heures, allongée sur le fond du bateau, à prier pour que la douleur s'arrête, les doigts griffant le bois jusqu'à ce que ses ongles saignent et la gorge sèche. Laufey et Jørgen se relayaient bien pour appliquer un linge humide sur son front et tenter de faire redescendre la température, mais cela n'avait guère d'effets.

Théa n'avait d'ailleurs plus ouvert la bouche depuis leur départ. Elle semblait ressasser ce qui s'était passé sur le port, refusant de mener le bateau de nuit. Les deux autres apprentis Chasseurs avaient donc eu une formation accélérée pour pouvoir la remplacer lorsque la lune montrait son nez.

La détentrice du Fruit du Démon du Coyote aurait bien voulu la consoler, mais chaque mot qu'elle prononçait lui arrachait les cordes vocales, alors elle avait dû se résoudre à ne rien en faire. Elle se détestait d'être dans un état si faible, un poids pour ses deux amis et sa sœur. Parfois, elle songeait qu'il aurait mieux fallut qu'ils la laissassent dans sa prison, afin que sa souffrance s'arrêtât rapidement.

Lorsqu'ils arrivaient sur une île, elle était dans l'incapacité même de se lever pour y mettre un pied. Généralement, Théa restait alors à ses côtés tandis que Laufey et Jørgen vendaient leurs services aux gens pour récupérer de la nourriture et de l'eau potable. Elle aurait aimé les aider, mais sa recherche de plus de puissance artificielle l'avait mise aux portes de la faiblesse. Elle avait bien retenu la leçon, cette fois, plus jamais elle ne compterait sur autre chose que ses propres efforts pour devenir plus forte, si son état finissait par s'améliorer et se stabiliser.

Elle ne pouvait s'empêcher d'espérer, même si les chances pour que le manque devienne moins insoutenable lui semblaient infimes. Le seul moment où elle n'avait plus mal, c'était lorsqu'elle arrivait à trouver le sommeil. Mais son repos était troublé par des fantômes qu'elle pensait oubliés. Elle aurait aimé ne pas être hantée de plus en plus souvent par la mort de ses parents, alors qu'elle avait réussi à enterrer cet événement dans les profondeurs de son esprit depuis quelques années.

Émeraude ne savait pas pourquoi Laufey et Jørgen ne l'abandonnaient pas. Encore, elle comprenait l'attachement de Théa à son encontre, mais ses amis méritaient mieux que de s'occuper d'une idiote. Ils n'auraient pas dû jeter leur vie en l'air pour elle. Elle n'osait même plus les regarder dans les yeux lorsqu'ils essuyaient son front avec un linge humide, comme à cet instant. Laufey soupira devant son comportement qu'elle devait trouver puéril, même si elle ne le disait pas.

— On dirait que ta fièvre est légèrement retombée, aujourd'hui. Tu voudrais essayer de t'asseoir ?

L'ancienne noble ne sut que dire. Depuis deux semaines, jamais son état n'avait semblé assez bon à la blonde pour qu'elle lui fasse une telle proposition. Elle ne se sentait pas mieux, en plus, mais elle ne perdait rien à essayer. Elle voulut alors se redresser en s'appuyant sur ses mains, avant qu'un double trait de douleur ne le parcourt. À force d'avoir gratté le plancher, ses doigts avaient dû être bandés pour limiter les saignements et ce n'était toujours pas guéri.

Deux bras passèrent sous ses aisselles pour la relever, lentement, afin de lui éviter un sentiment de nausée peu agréable. Sa tête lui donnait déjà l'impression d'être compressée dans un carcan et ses veines semblaient encore brûler, quoi que peut-être de façon un peu moins virulente que d'habitude. Ou avait-elle fini par s'habituer à sa souffrance ? Elle préférait ne pas savoir.

Mais, pour la première fois depuis leur départ, elle se tenait assise sur le pont du bateau. Elle esquissa un sourire en coin, soulagée de ne pas s'être de nouveau effondrée, et Théa lâcha un cri de joie, avant de s'accroupir à ses côtés pour l'enlacer doucement. L'humaine sentit la peur qui flottait autour de sa sœur, mais ne dit rien, se contentant de lui rendre son étreinte.

— Peut-être que d'ici la prochaine île, tu pourras te lever, pronostiqua Jørgen, optimiste.

— C'est... pt'es un peu trop ambitieux ?

Sa voix était faible, presque éraillée par ses cris de douleur et ses geignements. Mais au moins, ses propos étaient encore compréhensibles, puisque le roux leva les yeux au ciel. Il paraissait à la fois excédé et amusé, comme s'il s'attendait à cette réponse. Redirigeant tranquillement le foc pour suivre le sens du vent, il passa une main dans ses cheveux safranés.

— C'est ambitieux seulement si tu décides que c'est hors de ta portée. Mais j'ai connu une petite fille aussi fine qu'une brindille que la difficulté ne rebutait pas.

Émeraude écarquilla les yeux en comprenant qu'il parlait d'elle, de l'enfant déterminée à rejoindre les Chasseurs qu'elle était. Elle déglutit, prête à protester. Mais au fond, est-ce que cette petite était réellement morte ? Elle était encore en vie. Elle s'était déjà relevée une fois des portes de la mort, s'était battue pour atteindre un objectif.

Et à nouveau, une grande partie de sa vie avait terminé en cendres. Mais, si elle n'avait plus de but, elle avait encore des gens à qui elle tenait. Ceux qui étaient restés sans y être obligés. Elle ne pouvait pas abandonner maintenant, sinon ils auraient fichu leur vie en l'air pour rien. Elle avait des responsabilités et il serait temps qu'elle s'en souvînt.

— Je... Je suis désolée de l'inquiétude que je vous cause. Je ferais de mon mieux, souffla-t-elle.

— Tu pourrais aussi convaincre ta tête de mule de sœur ? lâcha froidement Laufey. Non mais parce que les grognements en communication, c'est limité...

Théa tira la langue pour toute réponse et Émeraude ressentit une sensation de chaleur dans son bas-ventre alors que Jørgen éclatait de rire et que Laufey tirait une tête de dix pieds de long. Elle connaissait et chérissait cette sensation. Comment avait-elle pu l'oublier ?

Son Coyote grogna de contentement, comme si elle venait de placer la dernière pièce du puzzle mille fois fracturé qu'elle était. Tant pis si elle était séparée de sa meute familiale. Elle pouvait encore s'en créer une nouvelle. Elle ne guérirait pas en un jour et ne se vengerait sans doute jamais, faible qu'elle était. Mais il y avait des gens qui refusaient de l'abandonner, alors elle les protégerait.

Elle n'échouerait plus, elle se le jurait.


— Ça ira, Em ?

— Pose encore une fois la question et je fais manger cette stupide canne, Jørgen.

— Je vais prendre ça pour un oui.

Il esquissa un sourire joyeux alors qu'elle lui adressait un regard noir en posant deux pieds tremblants sur le pont. Elle dédaigna sa main tendue en avançant à un rythme de tortue, la tête droite. Malgré chaque centimètre carré de son corps qui la faisait souffrir, Émeraude refusait de rester plus longtemps sans marcher. Elle s'était accrochée pour réussir à tenir debout et, deux semaines après la station assise, elle ignorait la douleur pour toucher terre.

Son ami leva les yeux au ciel, mais accepta de bonne grâce son entêtement, remontant à son niveau en glissant les mains dans ses poches. Il gardait son harpon dans son dos, volé à l'armurerie des Chasseurs, comme le fusil de Laufey et ses dagues, dont elle n'avait toujours pas revu le manche. Elle avait interdiction de toucher à quoi que ce soit de dangereux, ses amis craignant une rechute qui la ferait faire des bêtises.

Elle ignorait pourquoi ils pensaient qu'elle irait jusqu'à se scarifier pour se sentir mieux. Elle avait déjà assez mal partout pour ne pas s'infliger de souffrances supplémentaires. Et ça ne serait pas juste. Théo était mort à cause d'elle, alors elle n'avait pas le droit de se faire intentionnellement du mal. Il lui en voudrait assurément si elle le rejoignait trop tôt près de Davy Jones.

La ville portuaire semblait animée. La foule grouillait dans l'artère principale, sous le regard millénaire d'une colline au sommet arrondi par l'érosion, comme la douce courbure d'un œuf couché. La jeune femme hésita un instant, se demandant s'il s'agissait d'une bonne idée de se forcer à marcher avec autant de monde. Elle n'avait pas peur de se rendre ridicule, elle avait vu pire. Elle ne voulait simplement pas être encore un poids pour le rouquin, chargé de faire les courses. Puis, elle soupira pour évacuer sa tension, remontant son foulard sur son nez pour limiter les odeurs, avant de commencer à clopiner.

Ils avancèrent lentement, Jørgen adaptant son rythme pour qu'elle puisse le suivre sans trop se fatiguer. Sans doute devinait-il qu'elle l'enverrait proprement balader s'il lui proposait de se reposer. Cependant, quelque chose la gênait. Elle sentait le regard des habitants sur elle, à la fois curieux et inquisiteurs et entendait parfois des bouts de phrases, des chuchotis sans grand sens, qui lui mettait les nerfs en pelote.

« C'est fou comme on dirait... »

« Si... elle lui ressemblerait sûrement »

« C'est troublant... »

« ... fait penser à... »

Ses doigts se resserrèrent sur sa canne, alors qu'elle se retenait de se plaquer les mains sur ses oreilles pour ne plus rien entendre et ne pas aggraver sa migraine. Elle ignorait de quoi les habitants parlaient, mais elle détestait cette curiosité malvenue à l'égard de l'étrangère qu'elle était. Bien sûr qu'elle n'était pas censée les écouter, mais tout de même ! Elle en avait presque les larmes aux yeux, tremblant légèrement, alors qu'une envie de mordre serrait ses dents.

Elle ferma les yeux pour se concentrer sur sa respiration et tenter de se calmer, s'appuyant contre le mur d'une maison. Elle sentit Jørgen s'éloigner, bien qu'elle devinât qu'il ne la lâchait pas du regard, avant de revenir quelques minutes plus tard. Il lui tapota l'épaule et elle souleva ses paupières, observant avec stupeur l'espèce de bonnet qu'il tenait dans ses mains. Gris et en drap de laine, le bout retombait derrière la tête. Elle lui adressa un regard suspicieux, avant de s'en saisir et de s'en vêtir.

Elle écarquilla les yeux en sentant une surcouche faite de fourrure au niveau de ses oreilles, étouffant en partie le bruit ambiant. Elle lui adressa un immense sourire, heureuse d'être au moins épargnée par les commérages murmurés, repartant d'un pas toujours aussi lent mais plus léger. Le rouquin ricana avant de la rejoindre, son sac de courses à la main.

— On rentre au navire, Em, c'est pas cette direction !

— Tu pouvais pas le dire plutôt ? râla-t-elle.

Elle fit demi-tour en grognant, une moue visible sur ses traits fatigués. Son ami riait encore alors qu'ils revenaient au port et se tenait quelques pas derrière pour échapper à un coup de canne traître. Soudain, quelqu'un la bouscula et la déséquilibra. Elle lâcha sa canne et voulut se rattraper, mais glissa sur les pierres humides.

Elle percuta l'eau glaciale avec fracas et tendit la main vers la surface, alors qu'elle plongeait inexorablement vers les ténèbres froides des profondeurs. Elle voulait se débattre, tenter de remonter, mais son corps semblait soudain de plomb. Une silhouette pénétra l'eau à son tour, sans doute Jørgen qui venait à son secours. Elle ferma alors les yeux, se concentrant sur son souffle pour tenir le plus longtemps possible. Elle se sentit soudain entourée par la taille et remontée vers le haut, alors elle ne paniqua pas. Il n'y avait pas de raison de paniquer, si son camarade la remontait à la surface.

Elle respira à nouveau avec bonheur lorsqu'ils crevèrent la surface de l'eau, avant que son odorat ne lui indiquât que quelque chose n'allait pas. Sapin, sel marin et feu de bois. Ce n'était pas l'odeur de Jørgen.

Émeraude ouvrit brutalement les yeux et tomba sur un jeune homme, guère plus âgé qu'elle, aux dreadlocks brunes qui descendaient plus bas que ses épaules. Il n'avait qu'un t-shirt sans manches sur le dos, sans doute pour mieux flotter, lui permettant de voir des tatouages le long de son bras gauche. Elle n'osa pas se débattre alors qu'il l'aidait à flotter d'un bras autour d'elle qui restait sagement posé dans son dos. Son autre main vint caresser le petit bouc qui ornait son menton, alors que ses yeux bruns la fixaient avec un mélange étrange de curiosité et de détermination. Elle lui grogna instinctivement dessus, tendue.

— Drôle de façon de remercier celui qui vient de vous sauver la vie, répliqua-t-il face à tant d'animosité.

Il n'ajouta rien de plus, alors qu'il nageait vers le ponton le plus proche, où les attendait déjà Jørgen, visiblement anxieux. Le rouquin tendit les bras pour récupérer l'ancienne noble, tandis que l'inconnu la soulevait pour l'aider à remonter. Courtois, son ami aida aussi le jeune homme à remonter, tandis que Laufey et Théa accourraient, l'air inquiètes.

La détentrice du Fruit du Coyote fut soudain ensevelie sous une montagne de câlins, entre l'étreinte de ses deux amies, avant de les disperser en éternuant bruyamment. Son corps tremblait de froid et elle renifla. C'était bien sa veine, tiens !

— Merci d'avoir pris mes vêtements, monsieur... ? les interrompit l'inconnu, s'inclinant vers le seul autre homme du groupe.

— Jørgen. De rien, vous êtes celui qui a réagi le plus vite quand Em est tombée à l'eau.

Il haussa les épaules, tandis que l'étranger se rhabillait, avant de tendre sa canne au pauvre chien mouillé qu'était devenue Émeraude. Elle le remercia d'un signe de tête, s'y appuyant avec soulagement, avant que son sauveur ne reprenne, avec une certaine hésitation.

— Ma maison n'est pas très grande, mais votre amie pourra s'y réchauffer. Avec ce temps, elle risque de tomber malade.

Ils échangèrent un regard. Le premier réflexe d'Émeraude fut de refuser. Mais après réflexion, que risquaient-ils ? L'homme l'avait secourue sans se poser de questions et si jamais il devenait menaçant, à trois contre un, cela devrait suffire à l'arrêter. Et elle commençait effectivement à avoir froid. Elle ne tenait pas à chopper la crève, dans son état, ce serait pire que tout. Elle hocha alors la tête, ne tenant pas compte de l'air surpris de ses amis.

— Nous vous en serions reconnaissants.

— Alors suivez-moi.

Le jeune homme désigna d'un signe de tête les rues plus éloignées de la ville, avant de se mettre en marche. Émeraude sera les dents, s'attendant à ce qu'il marche sans se soucier de son allure, mais lorsqu'il s'aperçut qu'elle avait du mal à suivre, il ralentit le pas, sans un mot.

Étaient-ils tombés sur une bonne âme ? Elle ne flairait pas de malhonnêteté venant de sa part. Elle se méfiait, bien évidemment, mais il n'avait pas l'odeur des gens lorsque leurs plans étaient sur le point de s'accomplir, que ce fût gober dix flans au self ou piéger une pauvre adolescente. Elle l'avait trop sentie sur Janus pour manquer une telle fragrance.

Elle s'essouffla cependant bien avant d'arriver à destination. Mais elle refusa de s'arrêter, malgré les regards inquiets qu'elle sentait sur elle de la part de ses amis. Au moins, l'exercice la réchauffait. Elle ne reprit son souffle que lorsqu'ils furent devant la maison de leur hôte. Engoncée entre deux plus grandes, elle semblait bien entretenue. La peinture était encore vive, signe qu'elle avait été refaite assez récemment. L'inconnu déverrouilla la porte et s'effaça pour les laisser entrer directement dans une petite pièce, qui rassemblait à la fois la cuisine et la pièce à vivre.

Elle enleva ses chaussures à l'entrée, puis s'affala sans grâce sur une chaise, n'osant s'installer dans le seul canapé présent de peur de le mouiller. L'étranger rit doucement alors qu'il refermait la porte sans la verrouiller, jetant un regard amusé sur la jeune femme trempée.

— Je dois pouvoir vous apporter des vêtements de rechange, mademoiselle, ou tout au moins une couverture.

— Je ne voudrais pas déranger, refusa-t-elle avec un sourire. Monsieur ?

— Monsieur White, pour vous servir... s'inclina-t-il à nouveau, avant d'ajouter, comme si de rien n'était. Mademoiselle Kir, je suppose ?

Théa hoqueta, avant que le silence ne s'abatte dans la pièce comme un charognard sur sa proie. Émeraude fut soudain heureuse d'être déjà assise, alors que son cerveau tentait de comprendre ce qu'il se passait. Comment ce jeune homme connaissait-il ce nom ? Est-ce que... Est-ce que David avait mis des hommes à lui sur des îles de North Blue au cas où elle aurait réchappé à la mort ? Mais comment l'avait-il reconnu, dans ce cas ?

Puis soudain, le nom de famille du jeune homme lui rappela son enfance qu'elle avait pourtant enterrée depuis des années. Sa gorge se noua. Elle se rappela de sa gouvernante et de son petit garçon, qu'elle avait déjà croisé dans les cuisines. Ce même petit garçon qui lui amenait parfois discrètement son goûter quand elle avait été punie et que madame White avait cédé à son regard suppliant.

Et soudain, les murmures en ville prenaient leur sens. Se trouvait-elle sur son île natale ? Dans ce cas, le jeune homme qui venait de lui sauver la vie était... Non, elle n'osait pas y croire. Mais il était vrai qu'il n'était pas toujours au domaine et que potentiellement, lors de cette terrible nuit, il n'était pas là, qu'il n'avait pas fini en sang et en cendres, comme tous les autres.

— Willy ? demanda-t-elle d'une voix fluette. William White ?

— Ah non, pas ce surnom !

C'en fut trop pour Émeraude, qui se releva dans le silence oppressant, s'avançant doucement vers le jeune homme qui recula d'un pas, soudain incertain. Sans un bruit, elle le serra contre lui, sentant sa surprise et son incompréhension puis éclata entre rire et pleurs.


Les explications mirent beaucoup de temps. Outre le temps qu'Émeraude mit à se reprendre et à se changer pour ne pas prendre froid, piochant dans l'armoire de William sur son invitation, elle eut du mal à résumer son enfance à ses deux amis. Théa savait déjà, alors rien ne pouvait la choquer, mais elle s'inquiétait de comment Laufey et Jørgen prendraient le fait qu'elle avait été noble dans une autre vie, ou comment Willy prendrait la vérité sur l'attaque qui avait valu la vie aux membres de la maisonnée Kir.

Une tasse de thé préparée par le fils de sa gouvernante entre ses doigts, serrée au fond du canapé, ses pieds sur le rebord, elle termina de raconter les faits ayant abouti à son arrivée sur Redinseln. Elle déglutit, n'osant regarder le jeune homme aux dreadlocks, tandis que Théa passait une main dans ses cheveux pour l'apaiser.

— Tu pourrais prendre sa place, souffla soudain William, sonné. Tu peux pas faire pire comme dirigeant que David et rien ne t'empêche de dire la vérité pour que ce pirate paie ses actes !

Elle releva son regard vers lui, interloquée, avant de voir le visage adulte s'éclairer et les yeux chocolat pétiller. Elle s'en voulait d'avance de briser ses rêves, mais même si elle l'avait voulu, jamais David ne la laisserait réapparaître publiquement. Il la ferait assassiner, ou la traiterait de menteuse, d'opportuniste. Les nobles lui accorderaient bien plus de crédit qu'à elle, revenue d'entre les morts comme par miracle.

Déjà qu'elle s'inquiétait de savoir pourquoi les gens de la ville l'avaient vaguement reconnue. Elle n'y était jamais descendue, alors elle commençait réellement à craindre que l'Autre ait placé des espions sur leur terre natale au cas où elle ou une usurpatrice faisait surface.

— Non. Il me tuerait avant même que je n'ai l'occasion de le menacer et personne ne me croira, Willy. Et je refuse. Je ne veux pas avoir des gens dont la vie dépend de mes actes.

— Mais...

— Plus jamais, Willy, lâcha-t-elle d'un ton glacial. Plus jamais.

Sa main trembla, manquant de renverser une partie du thé de sa tasse, quand Théa lui saisit le poignet pour le stabiliser. Le jeune homme eut la bonne idée de ne pas insister, devinant sans doute la douloureuse histoire dessous ce refus net. Laufey et Jørgen échangèrent un regard et Émeraude eut un mauvais pressentiment en les voyant sourire à pleines dents pour la première fois depuis longtemps.

— Veuillez nous excuser, noble dame, de notre familiarité envers vous jusqu'à aujourd'hui, commença le rouquin, baissant un chapeau imaginaire.

— Nous ignorions qu'une Lady était parmi nous, termina Laufey, des perles de rire au bord des cils.

— Un mot de plus et je vous assomme à coups de canne ! les menaça-t-elle faussement, une boule de rire montant dans sa gorge.

— Petite vieille, commenta négligemment la Mink de la pièce.

Il y eut un instant de silence, avant que les cinq n'éclatent de rire. Ce fut libérateur pour l'ancienne noble, même si elle se sentit coupable un bref instant d'être heureuse alors que Théo ne foulait plus la terre. Mais il n'aurait pas voulu qu'elle déprime, elle en était presque certaine. Il était trop doux pour vouloir du mal aux autres.

Elle se calma assez pour reprendre une gorgée de thé, les autres essuyant leurs larmes aux yeux. William fut le premier à reprendre un air sérieux, posant ses coudes sur ses genoux pour la fixer droit dans les yeux.

— Je... Je ne veux pas te forcer à faire quelque chose qui te répugne. Je suis désolé si je t'ai rappelé de mauvaises choses.

Elle fit un vague signe de la main pour signifier que cela ne l'avait pas dérangé, peu encline à parler de la mort de Théo à sa vieille connaissance. Cependant, elle sentait que ce n'était pas tout et plissa les yeux, reprend une gorgée de la boisson chaude. Elle fut cependant heureuse d'avoir avalé le liquide quand il reprit la parole, ou elle se serait sans doute étouffée avec.

— Mais je veux me venger d'eux. Ils ont tué mère et...

— Tu mourras avant. Ils sont trop puissants ou trop bien protégés.

La langue d'Émeraude claqua contre son palais et elle s'apprêtait à dire tout ce qu'elle pensait de son idée, qui était la sienne encore quelques semaines auparavant, quand il la regarda comme si une seconde tête lui avait poussé.

— Je ne suis pas encore assez suicidaire pour les attaquer de front. Mais couler leurs affaires ou leur réputation, ça, c'est possible, avec un peu de stratégie. J'ai passé quelques années à pêcher les perles du lagon derrière la colline, en vivotant sur l'argent laissé par ma famille. Je peux gagner pas mal de fonds en les revendant. Mais je ne sais pas encore comment les atteindre...

— Moi, je sais, souffla Émeraude en écarquillant les yeux.

Law avait évoqué cette possibilité. Il avait soigneusement récupéré chaque information qu'il trouvait dans les journaux sur David et sur Doflamingo. Enfin plutôt sur ses actions clandestines pour ce dernier. Elle savait quoi chercher pour remuer la merde et obliger la Marine à plonger le nez dedans, sans possibilité de s'esquiver. William avait de quoi renflouer les caisses. Une ébauche de plans se dessina dans sa tête, mais sa migraine l'empêchait cependant de réfléchir plus avant. Elle se massa en grognant la tempe droite, reprenant une gorgée de thé.

— T'es sérieuse ?

Elle acquiesça, avant de hausser un sourcil en le voyant se lever. Elle attendit son retour en silence, haussant un peu plus haut son sourcil en le voyant revenir avec un carnet. Avait-il l'intention de noter ses informations ? C'était dangereux. S'ils gardaient des traces, elles pouvaient toujours se perdre et atterrir entre de mauvaises mains. Elle s'apprêtait à le rabrouer, quand Laufey ouvrit la bouche.

— Nous ne survivrons pas longtemps si tu notes tout.

— Et qu'est-ce que tu en sais ? se hérissa le jeune pêcheur de perles. Tu n'es même pas concernée par cette histoire !

La blonde se releva pour se planter face à lui, appuyant ses mains sur les embouts ronds du dossier de sa chaise, le visage froid et inexpressif, comme la première fois que la détentrice du Fruit du Coyote l'avait rencontrée. L'aura qu'elle dégageait était presque étouffante, si elle en jugeait par l'air soudain pâle de William, qui se ratatinait contre le dossier, soudain moins sûr de lui. Autant Jørgen passait plus souvent pour un homme chaleureux, autant Laufey pouvait paraître aussi terrifiante que la Mort personnifiée quand elle le voulait.

— Je suis concernée à partir du moment où Em s'y implique vraiment. J'ai frôlé tellement de fois la mort à ses côtés que l'abandonner maintenant... Je ne peux pas. J'ai choisi de la suivre jusqu'au bout du monde, quoi qu'il arrive. Jørgen aussi. Nous avons détruit de nos propres mains l'avenir facile mais sans saveur qui nous tendait les bras pour elle. Peux-tu en dire autant ?

Il secoua négativement la tête, les mains accrochées à l'assise de la chaise. Quand Émeraude commença à sentir la peur prendre le pas sur tout le reste, elle toussota pour attirer l'attention de son amie. Un regard, et celle-ci recula pour revenir à sa place, croisant les bras avec dignité.

— Et j'suis même sûre que le freluquet frelaté sait pas se battre, grommela-t-elle.

— Le freluquet frelaté admet ne pas savoir se battre, mais il sait fabriquer des explosifs ! répliqua-t-il dans la foulée, visiblement piqué au vif.

Jørgen cacha son visage derrière sa main pour masquer son rire, tandis que Théa ne se gêna pas. Émeraude grimaça au bruit un peu trop important, passant ses doigts devant sa figure, fatiguée par tant d'enfantillages. Elle n'avouerait cependant pas que cela l'amusait de voir Laufey et William s'échanger des paroles aussi salées. Cela prouvait que la blonde l'appréciait quand même assez au premier contact pour ne pas lui offrir que son mépris glacial.

Mais maintenant, ils avaient une ligne de conduite pour l'avenir, une ébauche de plan et un endroit pour loger, si le fils de sa gouvernante acceptait. Finalement, heureusement qu'elle avait piqué une tête dans la mer.

Kir Émeraude et Trafalgar Émeraudes étaient mortes. Mais de leurs cendres renaissait une troisième elle, qui ébranlerait elle l'espérait les grands de ce monde pourri jusqu'à la moelle.


Mwéhéhéhé, j'espère que Willy vous plaît un peu, je l'aime bien moi ^^

(d'ailleurs, le fanart dont je me suis inspirée est sur ma page Twitter, ainsi qu'un aesthétic du perso pour les curieux)

N'hésitez à laisser une review, les critiques sont les bienvenues ! Le prochain chapitre devrait sortir le 1er février, j'ai seulement à le relire.