Toutes mes excuses, je me rends compte que ce chapitre n'avait pas non plus été publié.


Darcy

Des nuits que je ne dors plus, ma tête est une prison. Inlassablement je pense à elle comme un benêt. Je rêve d'elle à en perdre la raison. Miss Elisabeth Bennet...

Mon cousin Richard a vite compris l'origine de mon tourment et de ma folie. Il faut dire qu'il était présent à Pemberley lorsque je pensais à elle, présent également lorsque j'ai cru qu'elle était liée à un autre, témoin de ma surprise quand j'ai appris qu'elle n'était promise à personne et qu'elle séjournait en ce moment sur ces terres. Il me connaît mieux que personne. J'ai beau avoir tenté de garder pour moi mes émotions, il a tout deviné sans que j'ai eu à les exprimer. Richard n'a pas eu besoin de me questionner, ses déductions étaient justes et fondées.

Évidemment, il m'a taquiné longuement. C'est de bonne guerre. J'en aurai fait tout autant! Mais certaines de ses remarques m'ont fait plus que sourire ou m'indisposer. Certaines phrases m'ont surtout donné à réfléchir sérieusement et me remettre en question.

Il m'a demandé pourquoi j'hésiterais tant à lui déclarer ma flamme et ce qui m'empêchait de l'épouser... Pourtant il connaît parfaitement ma situation et les retombées qu'un tel mariage pourrait engendrer.

Il y a une phrase qu'il a lancé comme une plaisanterie, et il est toujours difficile avec lui de savoir si cela en était une, car, même pour les choses les plus sérieuses, il lui arrive de les aborder sur ce ton. Il m'a lancé, le regard de biais, que si je ne me décidais pas à faire ma demande, il ne serait pas exclu qu'il saisisse sa chance car il trouvait que la demoiselle en question avait des qualités qui pourraient lui faire oublier son célibat bien-aimé.

Ma réaction sembla l'amuser, à mon détriment. Il ne m'avait jamais parlé auparavant de son envie de se poser et encore moins avec une dame qui n'a point les moyens qui lui permettraient de vivre décemment. Mais si Miss Elisabeth est en effet capable de me faire tourner la tête et changer mes plans de vie, je ne suis pas surpris que mon cousin en soit aussi victime.

J'ai honte d'avouer que sa remarque a fait mouche et déclenché en moi une forme de jalousie inédite envers mon cousin peu farouche. Il est vrai qu'ils se parlent aisément et qu'elle semble l'apprécier, alors que moi, dans mon coin, je suis pétri de timidité dès que je me trouve en sa présence. Cette femme a le don de me bousculer, de me faire perdre mes moyens et mon esprit décidé.

Sans état d'âme aucun, Elisabeth a repoussé un Collins mais elle ne refuserait pas un parti tel que mon cousin. Il est temps que je prenne une décision. Le ciel m'a offert une seconde chance en la plaçant une nouvelle fois sur mon chemin. Il est maintenant temps que je prenne mon courage à deux mains et affronte mon destin.

Je suis convaincu qu'Elisabeth fera une excellente maîtresse de Pemberley, elle est intelligente et courageuse. Elle pourra accompagner Georgianna au piano pour des jeux à quatre mains. Elle est en pleine santé et vigoureuse, elle m'offrira donc sans peine un héritier. Je nous vois déjà chevaucher à travers les champs entourants la propriété. Elle qui adore marcher, le parc lui apportera des heures de délassement. Et notre bibliothèque lui offrira la distraction le reste du temps.

Mais surtout je ne serais plus le célibataire le plus convoité mais deviendrais un époux respectable. J'aurai à mes côtés une femme si passionnée et si agréable. Je me vois déjà la combler de robes et de parures qu'elle n'a jamais eu l'occasion de porter. Comme elle est une fille de la campagne, je n'aurai plus aucun scrupule à bouder les salons et me permettra de rester plus longuement au domaine durant la saison.

Puis, je repense à Anne et la comparaison n'est guère flatteuse. Durant des années, faute de n'avoir pas trouvé celle qui ferait une épouse acceptable, je n'avais jamais osé réfuter fermement les espérances de mariage de Lady Catherine. Anne était celle qui, dans mon entourage, restait la seule option. Mais à présent son titre et sa dote me semblent si insignifiants comparés à l'émoi que me crée une femme telle qu'Elisabeth. L'idée même du mariage est toute autre que celle que je m'imaginais avant.

Aussi, je me sens de plus en plus embarrassé de rester à Rosings dans ces conditions, à supporter les bavardages de ma tante et les regards craintifs d'Anne. Je n'ai rien contre ma cousine. Je me souviens encore de la petite fille pleine de vie qui grimpait dans les arbres et imitait les cris des oiseaux. Elle me semblait si étrange et si sauvage, moi qui n'était alors un petit garçon timide et réservé. Puis, elle a perdu son père et ensuite c'est ma mère qui nous a quitté. Et plus rien ne fut pareil.

A présent, lorsque j'observe Anne, je réalise combien nous serions tous deux mal assortis. Anne n'a point les qualités pour devenir la maîtresse d'un domaine aussi grand que Pemberley. Elle n'est pas assez forte ni assez préparée pour gérer une domesticité. Certes, elle pourrait y être heureuse loin de sa mère mais serait-elle pour autant une bonne épouse et une bonne génitrice ?

Lady Catherine, je m'attends déjà à ce qu'elle se plaigne de ma décision. Elle ne va guère apprécier que je n'emmène pas Anne loin de sa vue. Elle voyait sûrement en ce mariage l'opportunité que sa fille quitte enfin Rosings et n'en devienne jamais la maîtresse. Mais cela n'est plus de mon ressort désormais, je la laisse à ses illusions. Ma tante a régi sur ma vie bien assez longtemps. Et l'idée qu'elle ne devienne jamais ma belle-mère est, somme toute, assez plaisant.