Les cartes s'abattirent sur la table basse du salon. Walburga regarda sa cousine prendre place face à elle, la pointe de ses longs cheveux blonds s'éparpillant au sol, un sourire impatient aux lèvres. Impassible, Walburga attendait le tour avec une pointe d'appréhension. Lucretia lui avait dit le matin même à leur réveil qu'elle avait réussi à faire léviter quelques cartes du jeu de Tarot de sa mère la veille. Alors Walburga lui avait dit qu'elle ne le croirait que si elle le voyait. Bien qu'au fond, elle espérait que ce ne fut pas le cas... Elle s'avouait sans remord qu'elle ne souhaitait pas que Lucretia y arrive avant elle.

Sa cousine leva sa main au-dessus du paquet de carte, les sourcils froncés et la mine grave. Walburga attendit, ses yeux passant de Lucretia au paquet de carte immobile sur la table durant quelques secondes. Elle entendait presque la bête au creux de son ventre soupirer de soulagement à chaque essai infructueux.

Au bout de quelques minutes, les épaules de Lucretia s'affaissèrent et elle regarda le jeu de carte avec déception.

« Je te promets que j'ai réussi à le faire léviter hier, insista-t-elle en la regardant de ses grands yeux bleus lumineux ».

Walburga lui retourna un sourire en coin, alors que Lucretia tentait de la convaincre.

« Arrête de te moquer de moi, se vexa Lucretia en relevant le nez bien haut. »

Lucretia était si susceptible que s'en était risible. Walburga adorait la taquiner jusqu'à voir ses joues se colorer de rouge et sa gestuelle se faire sévère.

La porte du salon s'ouvrit sur Cassiopeia et Callidora. Leurs longues robes de sortie traînaient sur le sol et elles déposèrent plusieurs sacs à l'entrée. Depuis qu'elle avait atteint leur majorité, il leur était bien plus facile de sortir de la Maison. Cassiopeia ne laissait jamais une occasion de parader en société, et elle entraînait Callidora dans chacune de ses frasques depuis que cette dernière eu atteint 17 ans il y a un mois de cela. Walburga les jalousaient en silence, elle qui était contrainte de rester enfermée au Square Grimmaurd depuis toujours. « Tu es trop jeune », lui répétait sa mère sans cesse. Pourtant, Lucretia sortait parfois au bras de ses parents sur le Chemin de Traverse ou dans la famille de sa mère, Melania MacMillan, et elles avaient le même âge… Il y avait des choses qu'elle ne comprenait pas, mais il en était ainsi.

Callidora claqua nonchalamment des doigts et leur vieille elfe apparue devant la porte. Elle s'inclina au plus bas et Walburga entendit ses vieux os cagneux craquer sous son propre poids.

« Range ces paquets, Flavy.

- Et apporte nous le thé, renchérit Cassiopeia en se débarrassant de sa cape d'un geste indolent. Avec un jus de citrouille pour les petites. »

L'elfe s'inclina une seconde fois et partis cahin-caha, en gémissant discrètement sous le poids des sacs.

« Qu'avez-vous fait ce matin, leur demanda Cassiopeia d'un ton indifférent en s'allongeant nonchalamment sur la méridienne derrière Walburga.

- Lulu s'entraînait à la lévitation, dit Walburga sous le regard sévère de la concernée ».

Elle savait parfaitement que Lucretia n'appréciait pas sa cousine outre mesure. Cassiopeia était une abominable peste, dirigiste et vindicative. Sa plus grande passion était de leur donner des ordres, et elles détestaient toutes les deux cela. Walburga s'en accommodaient car elle craignait toujours que Cassiopeia aille se plaindre à son père. Et Lucretia s'en accommodait car elle ne pouvait pas vraiment faire autrement. Elle n'était pas bien courageuse et Cassiopeia pouvait être vraiment méchante dans ces mauvais jours. Walburga était certaine qu'elle finirait seule, à astiquer la tête des elfes qui ornaient les escaliers menant aux étages.

« As-tu réussi ? demanda Callidora avec intérêt. »

Lucretia s'apprêta alors à réessayer. Walburga posa sa tête dans sa main. Elle entendit le reniflement méprisant de Cassiopeia derrière elle lorsque le jeu de carte glissa sur la table sur quelques malheureux centimètres.

L'elfe revint en tenant un plateau de tasses et de petits gâteaux encore chauds. La théière la suivait à la trace en lévitant dans les airs. Cela avait l'air si simple. La lévitation était un des sortilèges les plus courants. La théière flottait par la simple volonté de Flavy, qui se semblait même pas s'en préoccuper, comme si cela n'était rien, moins difficile que de lever le petit doigt, plus facile que de porter la théière elle-même. Si naturel pour une elfe aussi frêle et âgée que Flavy. Et pourtant, la magie des elfes étaient moins puissante que celle des sorciers, son père lui avait toujours dit. C'est pour ça qu'elle avait eu peur que Lucretia réussisse, car malgré tout elle était une sorcière...

« Tu es peut-être une Cracmol, dit Cassiopeia d'une voix trainante avec un sourire moqueur. »

Walburga fronça les sourcils.

« C'est méchant, Cassy, désapprouva-t-elle en se tournant vers sa tante ».

Callidora également lui adressait un air de reproche et Cassiopeia leva les yeux au ciel.

« Un nouveau-né saurait faire bouger ce paquet de carte, cracha-t-elle.

- Elle n'a pas encore sa propre baguette, canalisa Callidora en s'asseyant dans le fauteuil derrière Lucretia. »

Cassiopeia fit un geste indolent vers le paquet et celui-ci se leva devant les yeux de Lucretia. Puis il retomba dans un bruit mat sur la table, sur les doigts de Lucretia. Cassiopeia la regarda avec un sourire narquois et la fillette rougit devant la démonstration de sa propre incapacité.

« Il ne suffit pas d'agiter les doigts et de fixer bêtement ton paquet pour le faire léviter. La magie c'est une question de volonté. Ton esprit doit avoir l'ascendant sur tout ce qui t'entoures, expliqua Cassiopeia d'une voix polaire. »

Lucretia baissa les yeux face au ton agressif de sa cousine. Walburga garda le silence, les yeux de nouveau rivés sur la théière flottant paresseusement à côté de Flavy qui s'affairait à nettoyer la table et disposer les tasses devant elles. Pas besoin de gestesvenait de dire Cassiopeia. L'esprit suffisait. Alors si elle souhaitait que cette théière lévite plus haut, entre en mouvement, son esprit pourrait-il se substituer à celui de Flavy. Pourrait-elle prendre l'ascendant sur elle ? Elle était une sorcière après tout, pas une Cracmol et plus puissante qu'un elfe. La théière s'inclina, penchant légèrement vers la gauche, et Walburga sut qu'elle avait réussi. Ses yeux devinrent lourd, comme s'ils étaient en train de porter la théière, et elle cligna plusieurs fois des paupières, pour se débarrasser de cette impression désagréable.

Le bruit de la théière qui se fracasse au sol, suivi du cri rageur de Callidora la firent sursauter. Sa cousine s'était levée d'un bond, les bras levés, en regardant le bas de sa robe qui était à présent taché de thé. Flavy, à ses pieds, essuyait les dégâts avec le bas de la serviette qui lui servait de vêtement.

Walburga rencontra le regard de Cassiopeia. Sa tante la regardait avec un demi-sourire et un air entendu mais ne prononça pas un mot.

« Flavy, espèce d'empotée, rugit Callidora en direction de l'elfe qui tremblait en s'excusant sans discontinuer. Si tu n'es même plus capable de porter une théière, à quoi sers-tu ? »

Walburga était trop obnubilée par les morceaux de théière brisée qui jonchaient le sol pour se dénoncer. Elle avait réussi ! Le temps de quelques secondes, son esprit avait pris l'ascendant comme l'avait décrit Cassiopeia alors que la magie de l'elfe avait été trop paresseuse. C'était son premier acte de magie volontaire.

Cassiopeia et Lucretia riaient de concert en pointant la robe tachée de Callidora. Walburga profita de leur moment d'allégresse pour prendre un des morceaux de porcelaine cassée et l'enfouit dans un pli de sa robe.

Plus tard dans la journée, lorsqu'elle retourna seule dans la chambre qu'elle partageait avec Lucretia, elle s'installa au petit bureau qui était dans un coin de la pièce. Puis, elle posa le bout de porcelaine à plat et inscrivit sur un bout de parchemin la date et la mention de son exploit. Le bureau de son père était rempli de vieux trophées. Si elle n'avait pas craint de se faire réprimander pour avoir taché la robe de sa cousine, elle aurait volontiers vanté son tour de magie à ses parents. L'écriture était irrégulière mais ses majuscules étaient très jolies. Sa mère lui avait appris à les faire la semaine passée. Elle attacha, avec une ficelle qui trainait là, le bout de papier plié en quatre au morceau de théière et rangea son butin dans le tiroir de sa table de chevet. Walburga se dit avec une étrange satisfaction qu'aucun trophée de ce genre n'était caché dans les affaires de Lucretia. Elle serait sans aucun doute une meilleure sorcière. Lucretia agitait les doigts, mais Walburga commandait.

« Le 23 Décembre 1933, Walburga Black a accompli son premier acte de magie volontaire, devant Lucretia. »