Tinworth, La Roseraie, décembre 1950

« Mrs. Black pouvait vous vous rapprocher un peu plus de votre mari je vous prie ? Je pense que tout est parfait, nous allons pouvoir prendre cette photo ! »

Walburga observait aux côtés de Leonora, les manœuvres du photographe pour prendre ce nouveau portrait de famille. Alphard semblait s'ennuyer fermement et regardait d'un œil morne les gesticulations du photographe de la Gazette que leurs parents avaient dépêché pour couvrir l'événement.

C'était quelque chose qu'elle n'aurait pas pensé voir de de sitôt mais le destin était parfois surprenant. Cygnus alla se placer derrière sa toute jeune fiancée, Druella Rosier. Si Walburga les trouvaient bien assortis sur le papier, les voir évoluer ensemble lui faisait une drôle d'impression. Peut-être car elle n'était pas habitué à voir une fille au bras de son frère ?

La jeune créature était aussi blonde que Cygnus était brun. Un brun ébène, presque noir. Alphard, Cygnus et elle avait tous hérité de cette épaisse tignasse brune. Elle passa inconscient une main dans ses cheveux lisses en y pensant.

Ses gestes étaient doux et elle avait une présence gracile alors que Cygnus, que la vie en société avait un peu assagit, gardait cette nervosité en lui, de celle qui ne tiennent jamais en place.

Sa voix était claire et caressante alors que Cygnus peinait toujours à adoucir la brusquerie de son ton ou manquait de patience face à l'incompréhension de son interlocuteur.

Elle avait l'impression que Druella n'était qu'une petite couleuvre innocente et paresseuse à côté de son frère qui s'apparentait au contraire à l'aspic, vif et sournois.

Avec Alphard, ils s'étaient amusés à prier pour elle un soir, en imaginant le moment où elle comprendrait l'ampleur du caractère impulsif de leur frère. Car s'il se tenait fier et charmant pour endormir sa belle, tous ne faisait que compter les jours où sa vraie nature impulsive et caractérielle reprendrait le dessus. Et si leurs parents marchaient sur des œufs de dragons en espérant vainement que ce jour n'arrive pas avant le mariage, Walburga et Alphard s'amusaient beaucoup des futures scènes de ménages qui ne tarderaient pas à venir. Car si Druella Rosier semblait frêle et inoffensive face à lui, Walburga voyait dans ce regard aussi bleu qu'un ciel dégagé que toute cette apparente façade de candeur et de bienveillance pouvait s'écrouler pour laisser apparaître un animal rusé et orgueilleux, s'il venait à être blessé. Elle n'aurait pas plus tomber plus juste dans son analyse, mais n'en savait encore rien.

Alphard pensait différemment cependant ! Pour lui, Druella Rosier n'était qu'une pâle copie de toutes ses filles de bonnes familles qui se pressaient à chaque invitation pour montrer leurs plus beaux atouts et se prétendre plus intelligente qu'elle ne l'étaient réellement. Mais Alphard était cynique, alors elle écoutait son jugement d'une seule oreille.

« Les clichés que vous avez choisis seront à la page 6 de la Gazette du Sorcier dès demain matin, assura le photographe à Pollux et Mr. Rosier. Encore tous mes vœux de bonheur jeunes gens ! »

Le photographe déclina poliment l'invitation à boire un verre de Mr. Rosier et se fit raccompagné à l'entrée, clichés en main, en les laissant à leurs festivités.

Le dîner de fiançailles avait lieu dans la famille de Druella. Walburga avait avec plaisir retrouvé son amie Leonora, mariée depuis plusieurs mois maintenant à Félix Rosier, le frère de la promise. Si les premiers mois de mariage avaient semblé compliqué pour son amie, elle arborait à présent un sourire serein et semblait pleinement heureuse de sa condition.

Il fallait avouer que la fortune des Rosier était impressionnante et ceci amenait nécessairement son lot de conséquences. Si Leonora venait d'une famille notable de sorciers, il était évident que rien de ce que sa famille possédait ne pouvait atteindre la moitié des biens Rosier. Tout comme ceux des Black soit dit en passant. Sans compter que sa belle-famille ne l'avait pas accueilli avec autant de bienveillance qu'elle l'aurait souhaité sans doute, mais sur ce point, on ne pouvait que blâmer sa naïveté.

« Druella apprécie beaucoup ton frère. Elle en parle à longueur de journée, je ne sais même pas si elle s'en rend compte, se moqua gentiment Leonora avec un regard amusé vers sa belle-sœur.

- Comment est-elle ? Je veux dire, quelles sont ses passions ou ses centres d'intérêt ? A-t-elle bon caractère ? s'enquit Walburga qui ne pouvait s'empêcher de se méfier de cette nouvelle venue dans son cocon familial.

- Elle lit beaucoup, fait du piano et c'est une bonne sorcière ! Elle s'intéresse surtout aux sortilèges. Ma belle-mère est une femme intelligente, elle a veillé à ce que sa fille soit au moins aussi instruite. Quant à son caractère, disons qu'elle n'a pas peur de donner son avis, mais elle sait le faire avec discernement, lui assura-t-elle finalement. »

Leonora sembla remarquer son attitude suspicieuse puisqu'elle se permit d'ajouter :

« Ne t'en fais pas Walburga. Tu t'entendras parfaitement avec elle. Elle a beaucoup d'esprit ».

Walburga acquiesça. De toute manière, elle se connaissait assez pour savoir que les premiers mois de cohabitation ne seraient pas très plaisants. Elle s'agacerait de voir cette nouvelle venue se répandre en politesse devant son oncle Sirius ou n'importe quel autre membre de sa famille pour s'attirer leurs bonnes grâces. Elle n'apprécierait pas non plus de la voir minauder devant son frère pour s'attirer son affection. Elle s'attendait déjà à la voir roder dans les couloirs, comme une étrangère cherchant continuellement ses marques. Puis un jour, sans que quiconque ne l'ai aperçu, le Square Grimmaurd serait devenue sa maison et Walburga envisagerait peut-être de la considérer comme ce que le mariage avait voulu faire d'elle, une sœur.

« Comment cela se passe-t-il chez toi ? lui demanda son amie sur le ton de la conversation.

- Fort bien, comme tu le vois nous ne portons plus le deuil. Enfin, seul mon oncle Sirius continue de le porter. Je crois qu'il se remet difficilement de la perte de sa femme. »

Elle hésita à continuer, à lui dire que lui-même était proche de la fin, puis se ravisa.

« Lucretia est partie dans la famille de sa mère depuis quelques semaines. Elle m'envoie de moins en moins de lettres, alors je suppose qu'elle s'y plait bien.

- Cela doit te soulager, ricana Leonora avec sarcasme. »

A son grand étonnement cela la peinait plus que prévue au contraire. Elle-même se serait attendue à être ravie de pouvoir profiter de ce répit. Lorsque Lucretia était au Square Grimmaurd, elle ne pouvait s'empêcher d'attirer l'attention sur elle continuellement. Il y avait des jours où Walburga avait l'impression de vivre au mouvement de ses caprices ou de ses volontés.

Pourtant, elle devait avouer que sa présence divertissante, leurs promenades ou leurs discussions interminables le soir lui manquaient. Cygnus était souvent occupé au Ministère ou à rendre visite à sa fiancée. Alphard était d'humeur si changeante qu'elle ne savait plus quoi lui dire. Dans ses mauvais jours, il dégageait une morosité qu'il ne pouvait s'empêcher de communiquer à son entourage ou alors se mettait dans des colères noires sans qu'elle ne comprenne pourquoi.

En vérité, il lui tardait que Lucretia revienne définitivement au Square Grimmaurd.

Félix Rosier vint les inviter à les rejoindre aux jardins pour prendre le thé. Elles s'accrochèrent chacune à l'un de ses bras et il les conduisit dans le jardin à l'arrière.

La demeure des Rosier était très différente de celle de sa famille. Il s'y dégageait un air de printemps continuellement, alors même qu'ils étaient en Décembre. Le jardin semblait prisonnier du beau temps. Ce paradis artificiel était à dix mille lieux de l'atmosphère étouffée du Square Grimmaurd, chargée de décorations fastueuses qui donnaient au lieu toute sa noblesse. Mais elle devait admettre que l'élégance qui se dégageait de la demeure et ses alentours était au moins aussi impressionnante.

« Alors comme ça vous vous êtes décidés à retourner vivre à Londres, demanda poliment Mr. Rosier à Pollux.

- Rien ne peut nous éloigner longtemps de notre famille n'est-ce pas ? Mais ne vous en faites pas. Nous avons décidé de laisser notre demeure du Kent à l'entière disposition de Cygnus pour le temps qu'il jugera nécessaire. »

Walburga releva les yeux vers Alphard qui semblait aussi surpris qu'elle. Mais il haussa impercticiblement les épaules signifiant finalement son désintérêt pour cette nouvelle. Au moins,se dit-elle, elle n'aurait pas à supporter la maladresse de sa future belle-sœur. Et cette dernière aurait bien le temps de s'acclimater à sa nouvelle condition loin de Londres.

« Vous verrez, Druella, le manoir est charmant. Ma famille y a vécu une vie très confortable. Et vous n'êtes qu'à une heure ou deux de Londres en balai, selon le temps, argumenta Irma en portant sa tasse de thé à ses lèvres.

- J'avoue être rassurée à l'idée de vivre les premiers mois de mariage en toute intimité, avoua poliment Druella.

- C'est idéal pour faire connaissance, en convinrent les deux matriarches. »

Mrs. Rosier et Irma se lancèrent dans des discussions animées sur la future cérémonie. L'avis de Leonora, dont le mariage était encore frais, fut quémandé par les deux mères de famille. Au contraire, Druella qui était pourtant la première concernée, n'était pas vraiment partie à la conversation. Elle se contentait de l'écouter d'une oreille et d'hocher la tête avec un sourire aimable lorsqu'on s'intéressait à ses envies.

Walburga ne put s'empêcher de la détailler de plus près maintenant qu'elle pouvait l'observer à loisir. Elle l'avait déjà aperçue auparavant évidemment, lors de diverses soirées, mais elle n'avait jamais porté un œil attentif à cette jeune fille, de quelques années sa cadette, jusqu'au jour où Cygnus eut fait part de ses intentions à son égard.

Cygnus leur avait demandé leur avis, à Alphard et elle, avant même d'en parler à leurs parents. Walburga s'était étonnée, car il n'avait pas craint de faire une erreur, ou de s'engager trop vite, ni de se fourvoyer sur la jeune fille. Tout au contraire, il avait plutôt craint d'être rejeté. Ils avaient perçu cette petite fragilité dans son regard lorsqu'il leur avait faire part de son projet. Alphard l'avait subtilement rassuré sans pointer du doigt les angoisses de leur frère. Au contraire, Walburga avait été plus pragmatique. Cygnus était plutôt beau garçon et il appartenait à une très noble et ancienne lignée. Quoique Rosier, Druella aurait été bien sotte de refuser. Il y avait peu de partis intéressant pour qui cherchait à s'établir confortablement ces derniers temps.

Walburga sut au regard fier et quelque peu calculateur de sa future belle-sœur, que cette dernière avait de toute évidence prit en compte toutes ses informations. Et à bien observer, son attitude à l'égard de Cygnus lui laissait penser que l'idée de ces fiançailles n'était peut-être pas uniquement l'œuvre de son frère, bien au contraire. La couleuvre se révèlerait peut être vipère finalement.

« Votre jardin est magnifique Mrs. Rosier. Cela doit être très agréable de s'y promener, laissa-t-elle entendre avec un fin sourire aux lèvres.

- Mais je vous en prie Miss Black, l'invita Mrs. Rosier avec un sourire supérieur, ravie du compliment.

- Druella me fera le plaisir de m'accompagner, n'est-ce pas ? demanda Walburga qui était bien décidée à faire plus ample connaissance avec la jeune fille. »

Sous l'invective de sa mère, Druella la guida parmi les allées rangées et taillées avec soin, en lui donnant le nom de quelques fleurs plus ou moins rares qui se trouvaient là. Walburga observa le tout avec une froide indifférence. Il n'y avait rien qu'elle ne connaissait pas déjà ici, hormis une personne.

« Cygnus ne s'est pas montré très bavard sur votre rencontre, mentit-elle.

Druella esquissa un sourire imperceptible, mais il semblait factice. Walburga crut même un instant la voir se pincer les lèvres.

« Ça s'est fait de manière très naturelle. Nous nous côtoyions depuis Poudlard après tout.

- C'est une bonne alliance, en convint Walburga. Cygnus est un bon parti. »

Elle craignait que ce ne soit pas l'affection qui ait guidé la jeune fille à se tourner vers son frère. Elle se souvenait fort bien des discussions qui pouvait avoir lieu le soir dans les dortoirs de Poudlard. Toutes ces jeunes filles et leurs familles en quête d'or et de gloire. Les Rosiers ne manquaient ni de l'un ni de l'autre, mais Walburga tenait à lui rappeler que les Blacks n'avaient rien à leur envier. De plus ces fiançailles restaient à son goût trop précoces pour être anodines. Elle avait certes perçu du respect dans le regard de Cygnus, mais aucune affection particulière. Et quand à Druella, si celle-ci semblait plus éprise selon les dires de Leonora, rares étaient celles qui se précipitaient dans le mariage à peine sortie de Poudlard. Walburga elle-même n'était pas pressée de quitter son nom pour prendre celui d'un autre.

Druella renifla à côté d'elle et Walburga la sentit se tendre. Elle haussa un sourcil face à cette réaction. N'était-elle pas d'accord avec ce qu'elle venait de dire ?

« Nous sommes de bons partis, la corrigea Druella sans cacher une moue vexée.

- Je n'ai pas dit le contraire, s'impatienta-t-elle. Mais les Blacks sont une des plus anciennes, si ce n'est la plus vieille, famille de Sang-Pur du Royaume-Uni.

- Et les Rosier ne sont pas en marge. Nous sommes une très ancienne lignée de sorciers. Cygnus ne m'a pas tirée du ruisseau, claqua Druella en se tournant vers elle.»

Walburga sursauta face à l'animosité que son interlocutrice n'avait su cacher. Elle comprenait maintenant ce qu'avait voulu lui dire Leonora sur le caractère de sa belle-sœur. Elle avait fort caractère et ça ne l'aurait pas dérangée si elle n'utilisait pas ce petit ton impertinent face à elle.

« Nous ne nous sommes pas bien comprises de toute évidence mais je vois à qui j'ai à faire. Si je peux te donner un conseil, mon frère tolère assez mal l'effronterie, rétorqua-t-elle froidement. »

Les joues pâles de la jeune fille se colorèrent et Walburga ne sut dire si c'était de colère ou de gêne. Mais elle comprit qu'elle n'obtiendrait pas davantage d'elle. Elle décida d'être franche.

« Je trouve juste que vous êtes tous les deux très jeunes. Toi-même tu viens seulement de quitter Poudlard. »

Druella arrêta sa marche pour se tourner vers elle. Elles étaient complétement cachées de la vue de leurs familles.

« Crains-tu quelque chose ou es-tu simplement curieuse, Walburga ? Tout le monde s'accorde à dire que cette union est excellente ! »

Walburga la voyait s'énerver face à elle et elle ne put s'empêcher de se demander comment les Rosier avait pu à ce point se tromper dans l'éducation de leur fille. Félix était un exemple de courtoisie et de bienséance. Mais sa sœur était emportée et ne savait pas tenir sa langue. Finalement, elle et Cygnus était tout à fait assortie.

« Je ne remets pas en cause le bien-fondé de votre union, je cherche seulement à te connaître. Je vois cependant que tu es aussi inconstante que mon frère. Vous ferez un couple très assorti, s'agaça-t-elle.

- Tu ne cherches pas à me connaître mais plutôt à te convaincre que je ne suis qu'une arriviste qui cherche à me servir de l'influence de ton frère, ou plutôt de ta famille, vu le peu d'estime que tu sembles lui porter finalement.

- Tu te trompes sur mes intentions.

- Je suis désolée de te décevoir, mais j'apprécie réellement Cygnus. Et si je n'avais pas hâtée ces fiançailles, ce n'est pas avec moi que tu devrais partager ta Maison, mais avec Helen Selwyn. »

Walburga écarquilla les yeux face à la révélation soudaine de Druella. Cygnus avec une des filles Selwyn ? Cette famille complètement désargentée ?

« Tu veux dire que Cygnus fréquentait Helen Selwyn ? demanda-t-elle hagarde. »

Elle ne l'avait pas vu venir. Le regard de Druella se faisait dur, presque haineux mais Walburga comprenait bien que sa colère n'était pas tournée vers elle. Son silence parla pour elle et Walburga sentit une vague d'exaspération la submerger. Cygnus était-il donc si idiot ? Comment avait-il pu seulement y penser ?

Elles s'assirent sur un banc en dessous d'un cerisier en fleur qui les maintenaient à l'ombre du soleil. Walburga leva les yeux vers le ciel. Le soleil côtoyait un horizon gris et nuageux. Elle en avait presque oublié qu'ils étaient en hiver.

Druella avait joint ses mains et se tenait droite en laissant un regard soucieux et dur devant elle. Walburga comprit qu'elle ne s'était pas vraiment trompée sur son compte. Ce n'est pas la raison qui avait guidé la jeune fille vers le mariage, mais elle ne s'attendait pas à ce qu'elle éprouve de tels sentiments pour son frère, ce qu'elle avait du mal à concevoir, quitte à œuvrer pour en arriver à ce jour des fiançailles. Elle ne connaissait pas les détails de sa réussite, pas plus qu'elle ne comprenait pourquoi Druella s'était montrée si franche envers elle. Voulait-elle simplement la faire taire ? Cherchait-elle du soutien ? Ou son approbation ? Que s'était-il passé dans cette tête blonde ?

« Je n'étais pas au courant, avoua Walburga un peu émotionnée en rompant le silence qui s'était instauré. »

Elle était moins proche de Cygnus que d'Alphard, surement dû au fait qu'ils avaient des caractères très différents. Mais elle se sentait vexée de ne pas être au courant des fréquentations de son frère. Orion devait le savoir, il passait son temps ensemble. Lucretia aussi devait le savoir, son frère lui en aurait certainement parlé. Quant à Alphard, il avait toujours été au courant de toutes les frasques de leur frère. Alors pourquoi elle-même avait été tenue à l'écart ?

Druella dû se méprendre sur son hébétement soudain car elle finit par se tourner vers elle avec un sourire contrit aux lèvres.

« Au moins, toi, tu sembles comprendre mes intentions. Une Selwyn… Cygnus pouvait prétendre à mieux que ça. »

« Étaient-ils si proche ? s'enquit-elle. »

Druella avait une façon d'en parler qui laissait supposer qu'ils étaient assez intimes. Encore une fois, elle n'eut le droit qu'au silence, mais il n'était pas difficile d'y lire une réponse limpide dans ses yeux bleus glace.

« Alors pourquoi s'est-il détourné d'elle ?

- Selwyn avait juste besoin de se souvenir d'où elle vient, lui répondit-elle lapidaire. Elle a beau être de sang-pur, sa famille est loin d'être exemplaire.

- On dit que le frère ainé a échappé de peu à Azkaban, se rappela Walburga avec horreur.

- Et personne ne s'en souvient, car ça fait longtemps maintenant, mais leur premier fils était un Cracmol, renchérit Druella. Ça fait des années que personne ne l'a vu. »

La liste des tares de cette famille s'allongeait à vue d'œil au fur et à mesure qu'elles mettaient en commun leurs souvenirs. Comment Cygnus avait-il pu être si peu regardant par Salazar ? Il avait eu de la chance que la fille Rosier ait suffisamment d'affection pour lui et le remette dans le droit chemin. Elle-même ne voyait pas pour qui elle aurait pu avoir autant de patience, en dehors de sa famille. Elle devait être sincèrement éprise. Walburga se sentit gênée de sa méprise. Elle avait l'impression d'être une gamine prise en faute, alors que la seule chose qui la perturbait jusqu'à lors était de devoir partager son espace avec une nouvelle venue. A la lueur de ces révélations, elle préférait mille fois partager sa Maison avec une Rosier, plutôt qu'avec une parvenue comme cette Selwyn. D'autant plus que dans ces souvenirs Helen Selwyn ne brillait ni par son élégance ni par son intelligence. Druella était peut-être emportée mais elle avait une distinction qui ne trompait pas.

Cygnus ne finirait-il donc jamais de les mettre dans l'embarras ?

Elles restèrent ainsi dans un silence embarrassant. Ce fut Druella qui le rompit la première. Elle se tourna vers elle et malgré sa stature droite et un air qui se voulait désinvolte, Walburga voyait dans ses yeux polaires une lueur d'inquiétude. Il était maintenant facile de comprendre que Druella ressassait ses doutes depuis de nombreuses semaines et ne demandait qu'à être rassurée. Walburga n'avait pas l'habitude d'endosser le rôle de confidente et encore moins avec une presque-inconnue. C'est uniquement sa curiosité qui l'avait poussé à l'écouter.

« Je pense qu'il continue de lui écrire. Cygnus n'a jamais voulu voir que Selwyn n'était attirée que par son nom et sa fortune. Dès le début, j'ai vite compris que m'attaquer de front à Selwyn ne servirait à rien. Ça n'aurait pas plu à Cygnus. Mais j'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas ravi d'apprendre qu'il n'était pas le premier garçon à la fréquenter… »

Walburga la regarda avec un regard avide. Elle n'en avait jamais rien su, et elle aurait parié que ni Leonora, ni Lucretia ou Melvyna n'en savaient autant sur le passé peu glorieux de la jeune fille. Elle ne put s'empêcher d'en demander plus.

« Evrard Avery. Je l'ai su de mon frère. Avery est l'un de ses plus proches amis.

- Mais il est vient de se fiancer, releva Walburga avec aigreur en se souvenant de son ancien camarade de classe.

Toutes ses mascarades lui soulevait le cœur. Si même des sorciers comme Avery ne savaient se montrer honnêtes et foulaient ainsi du pied les lois du mariage… Rien ne lui donnait moins envie à ce moment si de se laisser prendre à son tour dans ce jeu de hasard.

« Il ne l'était pas encore l'année dernière. Selwyn et lui se sont fréquentés entre deux périodes de vacances. Avery lui a fait milles promesses qu'il n'avait pas l'intention de tenir et elle a cru chaque paroles, naïve comme elle est. Enfin, innocente, elle ne l'est plus vraiment, nuança Druella avec mépris.

- C'est ce qui a finalement convaincu mon frère de s'en éloigner ? Heureuse de constater qu'il lui reste un minimum de bon sens, souffla Walburga avec lassitude. »

Druella émit un rire sans joie.

« Pourtant, je sais qu'ils se parlent encore. Il n'aura pas fallu longtemps à Cygnus pour retomber dans ces filets. Il n'a jamais été bon menteur, et il semble moins enchantée à l'idée de nos fiançailles, comme s'il doutait, s'exaspéra la jeune Rosier en détournant les yeux d'un geste rageur.»

Walburga comprenait à son ton qu'elle aurait eu moins de mal à boire la Potion du Désespoir qu'à avouer ses doutes à qui compte. Se sentait-elle à ce point au pied du mur ? Il ne semblait pas être naturel pour la jeune fille de se retrouver ainsi déclassée au profit d'une autre.

Walburga ne dit rien, elle avait besoin de réfléchir à ses mots. Après tout, y avait-il réellement matière à s'inquiéter ? Elles se remirent à marcher, décidées à terminer cette balade instructive dans un silence quasi-religieux.

Au bout de l'allée, Walburga pouvait déjà apercevoir leurs familles au même endroit où elles les avaient laissé il y avait une demi-heure. Walburga laissa Druella se charger de répondre aux questions de leurs mères quand elles s'installèrent de nouveau à leurs côtés et préféra regarder son jeune frère, dont elle avait tant appris aujourd'hui. Elle ne saurait dire si les inquiétudes de Druella étaient fondées. Cygnus semblait tout à son aise, entre son père et Mr. Rosier, quoique plus effacé qu'à son habitude, mais rien qui ne laisse penser qu'il ne souhaitait pas être ici.

Mais il s'avéra qu'elle était devenue plus attentive dorénavant, comme si le voile s'était levé après que Druella ait révélé toutes les cachoteries de son frère, que tout le monde semblait connaître à part elle.

Elle voyait maintenant une légère appréhension dans le regard de sa mère lorsqu'elle laissait ses yeux effleurer le dos de son fils, comme si son instinct maternel se réveillait face aux changements presque imperceptibles qu'elle pouvait voir en Cygnus.

De même, elle ne pouvait plus manquer le regard scrutateur de Félix Rosier, qui lui connaissait tout des histoires qui entouraient sa propre sœur, Helen Selwyn et Cygnus, et semblait chercher la faille chez ce jeune homme qu'il pensait prêt à se raviser en laissant sa jeune sœur derrière lui.

Même Alphard semblait avoir un regard plus vif, lorsque Cygnus et Druella évoluaient ensemble, alors même qu'elle l'avait trouvé si éteint ces dernières semaines.

Comment n'avait-elle pu apercevoir leurs doutes ? Était-elle si aveugle face à son plus proche entourage ? Et pourquoi restaient-ils donc là, à l'affut, avec leurs suspicions, sans agir ?

Walburga se rapprocha de Druella. Peu importe le jugement qu'elle porterait sur la jeune fille. Elle n'avait pas besoin de l'apprécier pour comprendre qu'elle représentait un bien meilleur avenir pour son frère que cette vulgaire Selwyn.

« Ne t'inquiète pas plus. Je suis heureuse que tu te sois confiée à moi ».

Druella releva un regard compréhensif vers elle et la jaugea un instant avant que ces épaules ne se relâchent de leur tension. Sa posture redevint droite, son maintien fier et son regard retrouva toute son assurance. Il n'était pas question que quelqu'un d'autre prenne la place de Druella Rosier à leurs côtés.

.

.

.

Les fiançailles étaient passées. Walburga s'était dès lors montrée bien plus attentive à son frère. Cygnus ne s'en était pas plaint et elle eut alors le champ libre pour mieux l'observer. Il ne lui semblait pas voir une grande différence.

S'il ne s'épanchait pas beaucoup sur son mariage à venir, quitte à considérer la chose comme une simple formalité, il n'avait en revanche rien perdu de sa verve. Rien ne semblait alors le perturber outre mesure. Du moins si tant est qu'envisager de rompre des fiançailles pour partir dans les bras d'une autre soit supposé le perturber. Il s'agissait de Cygnus après tout, la réputation de son caractère changeant n'était plus à refaire, de même que sa propension à ne pas suivre les règles que leurs parents ou la société en général cherchaient à lui imposer.

Fut cependant un moment où le surveiller ne l'amusa plus. Elle se sentait frémir d'impatience lorsqu'elle le voyait déchiffrer son courrier, et n'avait qu'une seule hâte : en découvrir le contenu. Druella avait-elle raison ? Peut-être s'entretenait-il toujours avec Helen Selwyn… Elle espérait que non. Merlin, seul, savait quel genre d'idées cette gourgandine pourrait lui mettre dans la tête. Lui qui réfléchissait si peu avant d'agir. Ils ne pouvaient tous que craindre une correspondance avec cette fille.

Elle avait fini par confier ses doutes à Alphard et elle avait senti le sol d'ouvrir sous ses pieds lorsqu'il lui avait confirmé à demi-mot que leur frère rencontrait de temps en temps Selwyn. Elle eut vite fait de comprendre où il passait certaines de ses après-midi lorsqu'il n'était pas au Square Grimmaurd. Elle avait eu beau s'insurger, récriminer et le menacer, Alphard n'avait pas voulu lui en dire plus.

« Tu ne me fais pas confiance, se vexa-t-elle en se tournant vivement vers lui. »

Alphard se pinça les lèvres d'un air ennuyé.

« Ce n'est pas à moi de t'en parler. Si Cygnus tient à se confier à toi, il le fera de lui-même.

- Bien sûr ! Il viendra tout m'avouer quand il saura déjà trop tard pour arranger les choses comme toujours !

- Je crois que tu dramatises, souleva Alphard en allumant un cigare avec dérision »

Walburga se retint de lui hurler dessus. Elle s'approcha vivement de lui et referma ses longs doigts fins autour du cigare avant de le jeter au feu dans la cheminée derrière eux. Les yeux d'Alphard se remplir de fureur en voyant les derniers bout du cigare qu'il avait réussi à subtiliser à son père disparaître dans les flammes incandescentes.

« Tu sais très bien que tu n'y as pas le droit, lui rappela-t-elle d'une voix d'outre-tombe ».

L'inconscience de ses frères la rendait furieuse, sur tous les points. Alphard s'apprêta à renchérir vertement mais elle coupa court. Elle n'avait aucune intention de rejouer la scène. Ils avaient un problème nettement plus épineux à discuter.

« Que compte-t-il faire exactement ? L'entretenir comme une maîtresse ? Revenir sur ces fiançailles avec Druella Rosier ? »

Si elle pouvait tolérer, bien qu'avec difficulté, la première, elle ne pouvait même pas envisager la deuxième.

« Je n'en sais rien, avoua Alphard avec humeur. Il nous en a beaucoup parlé à Orion et moi quelques semaines avant ses fiançailles officielles avec Druella, mais Orion s'est énervé et Cygnus refuse tout net de nous en parler aujourd'hui.

- Je constate qu'il y a au moins une personne de bon sens dans cette famille. »

Alphard ricana sournoisement.

« Orion lui a servi son éternel discours pompeux sur l'honneur des Black, le devoir, la fidélité, et j'en passe. Il lui a dit qu'il ne pouvait pas se conduire ainsi avec une Sang-Pure comme Rosier. »

Walburga entendait une certaine acrimonie dans ses mots et elle n'en comprit pas vraiment l'origine. Et lui retourna un regard indécis, pas certaine du sens à donner à l'expression rancunière de son frère.

« Évidemment tu ne comprends pas, souffla-t-il amusé. Orion n'est qu'un hypocrite. Le problème n'est pas que Cygnus se conduise mal, c'est simplement qu'il se conduise mal face à une sorcière au Sang-Pur et fortunée ».

Walburga leva les yeux au ciel. Elle avait la désagréable intuition qu'ils s'éloignaient du sujet initial. Peu importe les raisons qui étaient derrière les paroles d'Orion. La situation est telle qu'elle était et ils ne pouvaient pas laisser passer une telle chose.

« Qu'allons-nous faire ? l'ignora-t-elle.

- Je ne forcerais pas mon frère à se marier, quand bien même la promise s'appelle Druella Rosier, trancha-t-il sévèrement.

- Par Salazar, tu penses que ça pourrait aller jusque-là ? Cet imbécile serait prêt à rompre les fiançailles ? s'inquiéta-t-elle en sentant sa gorge se serrer d'angoisse ».

Alphard soupira, défaitiste. Mais il paraissait lui aussi un peu inquiet de la tournure des événements. Alphard n'était pas un fervent partisan des drames et des conflits. Et il connaissait suffisamment bien le caractère belliqueux que partageait son frère et sa sœur pour craindre une énième bataille entre eux deux.

« Je n'en sais rien, avoua-t-il en gesticulant nerveusement. Mais tu sais aussi bien que moi qu'aller de front contre lui ne sert à rien. Il fera l'inverse de ce que tu lui diras par pur esprit de contradiction.

- Il est hors de question de le laisser faire, se révolta-t-elle.

- Tu ne m'écoutes pas, souffla Alphard. Avec un peu de chance, cette histoire lui passera rapidement.

- Je ne vais pas mettre l'honneur de notre famille dans les mains du destin trancha-t-elle avec un regard furibond ».

Elle cessa de faire les cents pas dans le petit salon et sortie précipitamment de la pièce en ignorant les appel d'Alphard qui la sommait de revenir.

Elle ne pouvait pas en parler à leurs parents. Son père monterait toute suite sur ces grands chevaux et iraient trouver Cygnus sans chercher de solution au préalable. Quant à leur mère, elle n'avait jamais eu aucune autorité sur son fils. Elle ne leur serait d'aucune aide, bien au contraire.

Alphard avait mentionné Orion. Mais malgré le fait qu'il semble aussi réfractaire qu'elle au comportement de Cygnus, elle n'arrivait pas à se résoudre à l'inclure d'elle-même dans cette histoire. Il n'était qu'un cousin éloigné après tout. Mais elle n'excluait pas pour autant cette possibilité.

Pour des raisons évidentes, elle ne pouvait pas non plus demander conseil à Leonora. Cette dernière irait à coup sûr tout raconter à son mari et il n'y aurait plus rien à espérer des Rosier.

Elle soupira de frustration. A l'heure du souper, elle n'avait toujours pas trouver de solution adéquate. Elle ne put s'empêcher d'observer Cygnus à la dérobé. Elle sentait la rancune, vivace, l'étreindre lorsqu'il parlait. Il semblait si insouciant, loin d'imaginer la répercussion que pouvait avoir ses actes.

Elle s'efforça autant que faire se peut d'ignorer les regards impérieux d'Alphard face à elle qui la priait de ne rien dire ou de ne rien faire. Elle avait bien compris qu'il considérait que ce n'était pas leurs affaires et que Cygnus était assez grand pour gérer cette situation seul mais ce n'était de toute évidence pas le cas. Sinon, l'idée même ne lui serait jamais venue à l'esprit.

Elle s'attarda un instant sur Orion, et remarqua que lui aussi lançait des regards amères à son frère. Elle en connaissait la raison grâce à Alphard maintenant. Lui vint alors une idée. Cygnus pensait pouvoir garder pour lui ses petits secrets. Mais il suffisait qu'elle donne un coup de pied dans ses certitudes.

Alors elle se pencha vers son frère, en prenant garde à ce qu'Orion et Alphard face à eux puissent les entendre distinctement.

« Leonora m'a écrit aujourd'hui pour me parler du mariage. Elle jurait t'avoir vu sur le Chemin de Traverse accompagnée d'une jeune fille. Qui était-ce ? lui demanda-t-elle d'une voix qu'elle espérait neutre. »

Elle entendit les couverts d'Orion crisser sur son assiette et elle réprima un sourire nerveux. Cygnus à côté d'elle fronça les sourcils, posa ses couverts sur le bord de l'assiette et se racla la gorge.

« Vraiment ? C'est étrange, j'ai passé mon temps au Ministère ces derniers jours, lui répondit-il rapidement. »

Il semblait maintenant mal à l'aise. Il demeurait raide sur sa chaise, et son visage ne laissait pas passer une émotion mais ses doigts trituraient inconsciemment la serviette blanche posée sur ses genoux.

« Tu avais peut-être une course à faire, éluda-t-elle. Leonora accompagne régulièrement Druella au Chemin de Traverse pour les préparations du mariage. Connaissant leurs bons goûts, cette journée sera surement grandiose. »

Cygnus lui retourna un sourire, mais il semblait quelque peu forcé. Elle osa un regard vers Orion et Alphard. Si l'un la regardait avec une exaspération non contenue dans le regard, l'autre avait le visage résolument fermé, ses yeux traçants un chemin meurtrier entre son assiette et son voisin de table.

« Et donc, qui était-ce ? Je ne te connais pas d'amie. Peut-être une collège de travail ? insista-t-elle.

- Je te l'ai dit, Walburga. Je ne suis pas allé au Chemin de Traverse cette semaine. Leonora a du confondre.

- Sans doute, ce sont des choses qui arrivent, conclut-elle satisfaite ».

Elle retourna à son plat et regarda Alphard avec un sourire narquois. Celui-ci secoua la tête, vaincu.

Elle n'eut pas longtemps à attendre. Elle avait à peine planté la graine de la discorde, qu'elle en voyait déjà les fruits. Elle n'avait pas manqué l'insistance avec laquelle Orion se tenait près de son frère alors que celui-ci se réfugiait près du sien pour y trouver du soutien. Alphard semblait jongler entre les deux en maintenant un simulacre de discussion auquel Cygnus participait avec un entrain exagéré au contraire de son cousin.

Les trois garçons finirent par sortir de la pièce et elle n'eut plus qu'à fausser compagnie à sa mère et à sa tante Cassiopeia pour les suivre. Ils étaient tous les trois dans la chambre de Cygnus. Alphard et lui avait fini de partager leur chambre une fois sorti de Poudlard conjointement aux départs successifs de leur cousines.

Elle se plaça dos à la porte et il lui suffit de tendre l'oreille pour que leurs voix mêlés et hargneuses lui parviennent.

« Espèce d'inconscient, murmura furieusement Orion. Tu t'affiches maintenant aux yeux de tous ? Et si Druella vous avez vu ? Elle sait pertinemment quel genre de relation tu entretenais avec cette catin !

- Ne sois pas vulgaire, renchérit Cygnus avec au moins autant de rage. Et c'est impossible, je ne suis pas allé sur le Chemin de Traverse. Je ne suis pas idiot, merci bien.

- Tu prends des risques inconsidérés !

- Ça ne te regarde pas !

- Tes actions pourraient porter le discrédit sur toute cette famille ! »

Les garçons continuèrent de se renvoyer le souaffle pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'Alphard ne finisse par y couper court. Walburga poussa la porte de la salle de bain qui se trouvait juste derrière elle. A peine avait-elle refermée la porte qu'elle entendait des pas rapides dans le couloir.

Elle n'attendit que quelques minutes avant de sortir à son tour. Elle entendait toujours des voix derrière la porte mais elles étaient si basses qu'elle ne parvint pas à les identifier.

Elle croisa ses parents dans les escaliers qui montaient se coucher alors qu'elle redescendait en espérant que ce soit Cygnus qui est franchi le pas de la porte quelque temps auparavant.

Elle ne crut pas à sa chance lorsqu'elle le trouva là, un verre de Whisky pur Feu à la main. Elle s'efforça de ravaler le commentaire déplaisant qui lui pendait aux lèvres. Elle détestait cette manie qu'avait les hommes de sa famille à noyer leurs problèmes dans les effluves d'alcool ou la fumée odorante d'un peu de tabac.

C'est à pas feutrés qu'elle s'approcha. Cygnus remarqua sa présence alors qu'elle ne se tenait plus qu'à un mètre.

« Je vous ai entendu vous disputer tous les trois en montant me coucher, commença-t-elle en adoucissant sa voix. »

Cygnus grogna mais ne dit rien. Elle posa alors une main sur son épaule avant de s'asseoir sur le fauteuil face à eux, l'invitant à faire de même. Après un instant de réticence, son frère vint prendre place à ses côtés et elle se chargea de lui retirer son verre des mains pour le poser sur la table de chevet derrière elle.

« Ce n'est pas dans vos habitudes de vous emporter tous les trois.

- C'est ce qui arrive quand certains se mêlent des affaires des autres, répondit-il avec aigreur.

- Tu souhaites en parler, lui demanda-t-elle mine de rien. »

Cygnus la regarda et sembla hésiter. Il planta ses yeux charbonneux dans les siens et elle tenta d'avoir l'air le plus ouverte possible. Son frère dû y trouver ce qu'il cherchait puisqu'elle le sentit se détendre à côté d'elle avant de s'enfoncer d'un air las dans le fond de son fauteuil.

« Tu ne comprendras pas toi non plus.

- Essaye toujours, insista-t-elle en sentant la confiance de son frère lui échapper des doigts. Je suis ta sœur, si tu ne peux pas te confier à moi, à qui le pourras-tu ?

- Je pense avoir fait une erreur, murmura-t-il du bout des lèvres. »

Walburga tenta de réfréner ce sentiment de triomphe qui menaçait de la trahir alors qu'elle sentait les révélations tant désirées venir à elle.

« Je crois que je regrette mes fiançailles, lui confessa-t-il d'un ton piteux qu'elle ne lui connaissait pas ».

Le sentiment de triomphe qui rugissait à l'instant dans sa poitrine se transforma en un miaulement plaintif et criard. C'était pire que ce à quoi elle pensait. Ce que Druella avait craint été en train de se réaliser sous ses yeux. Ils avaient tous sous-estimé le doute qu'Helen Selwyn avait pu insuffler dans l'esprit ingénu de Cygnus. Mais comment en étaient-ils arrivés là ?

« Pourquoi dis-tu cela ? lui demanda-t-elle la gorge sèche.

- Je pense avoir demandé Druella en mariage pour les mauvaises raisons.

- Druella appartient à une très bonne famille, de ce que j'ai vu d'elle c'est une bonne sorcière, très jolie, bien éduquée, et qui connait la valeur de sa naissance. Comment aurais-tu pu la demander pour de mauvaises raisons ? Enfin, c'est absurde, dit-elle sans pouvoir retenir un rire nerveux. »

- Je ne renies rien de tout cela. Druella serait parfaite, mais elle n'est peut-être pas le seul choix possible, peut-être devrais-je attendre encore quelques années ? se questionna-t-il. »

Walburga se pinça l'arête du nez. Elle sentait le sang battre à ses tempes alors que son palpitant s'affolait. Ne comprenait-il pas qu'il était trop tard ? Que dirait-on s'ils annulaient le mariage à venir ? Un si beau mariage qui effacerait tous les autres, celui de Cedrella, celui de Dorea avec son Potter, dont certain n'avait pas tardé à se moquer par derrière, et toutes les unions en demi-teintes de ses cousines qui manquaient de prestige et de faste. Pourquoi Cygnus ne voyait-il pas tout cela ?

« Tu ne peux plus faire marche arrière Cygnus. Druella est parfaite pour toi. Sois heureux de ce que tu as.

- Ça fera jaser quelques temps mais personne n'en tiendra compte. Nous sommes des Black, ponctua-t-il comme si ceci pouvait tout justifier.

- Aucune union ne saura aussi prestigieuse que celle-ci, rétorqua-t-elle d'une voix convaincue. »

Cygnus sembla entendre ses paroles. Il ne pouvait pas les nier, les faits parlaient d'eux-mêmes et c'est pour cela qu'il était si résigné. Il savait pertinemment qu'il ne pourrait jamais espérer mieux et qu'aucun argument en sens contraire ne pouvait être avancé.

Il finit par soupirer, résigné.

« Je suppose qu'Orion et toi avait raison. Et puis après tout, le mariage n'est pas une prison. »

Pour les hommes, pensa-t-elle agacée. L'adultère avait toujours été mieux toléré d'un côté que de l'autre.

Ces paroles ne la rassurèrent qu'à moitié. Elle comprenait rapidement les intentions de son frère. S'il convenait que Druella serait l'épouse parfaite, il n'en oubliait pas moins l'autre. Walburga n'aimait pas les électrons libres. Elle ne faisait aucune confiance en Helen Selwyn. Un jour, cette dernière se réveillerait le cœur rancunier, en se demandant pourquoi, alors qu'elle partageait le lit et le cœur de Cygnus, elle ne pouvait prétendre à la place qui revenait à Druella. Druella qui ne deviendrait avec le temps qu'une épouse sur le papier. Et alors, elle chercherait à troubler l'ordre établi pour grappiller la moindre petite parcelle de pouvoir. Elle ne pourrait jamais tolérer cela.

« Je sais que tu es raisonnable, mon frère. Tu sais que ce mariage est le mieux pour toi, lui dit-elle avec un sourire assuré en se levant ».

Elle le laissa là, prête à monter se coucher. Le bois des escaliers craqua devant elle et elle releva instinctivement la tête pour tomber sur les prunelles sombres d'Orion. Ils se jaugèrent quelques secondes le regard déterminé. Orion descendit les dernières marches. Elle se doutait qu'il n'avait rien manqué de leur échange et elle ne pensa pas un instant à s'en offusquer. Elle savait pour l'avoir entendu de sa propre bouche qu'il partageait ses craintes. Elle aurait bien besoin d'un allié dans cette affaire.

La faible lumière qui s'échappait du salon, où Cygnus demeurait, éclairait seulement la moitié du visage pâle d'Orion. Elle suivit son regard intransigeant et reporta son attention une dernière fois vers son frère. Ses indécises observaient la danse des flammes qui se déroulait devant lui comme si la réponse à son problème se trouvait dans le feu crépitant du salon.

« Je ne le laisserai pas faire, murmura lentement Orion d'un ton déterminé ».

Ces mots la rassurèrent. Elle ne serait tranquille que lorsque toute cette indécision aurait disparu des yeux de son frère.

.

.

.

C'est ainsi qu'elle avait fini par se retrouver dans un quartier miteux de Flagley-le-Haut, l'un des plus grands villages sorciers d'Angleterre. Enroulée dans sa cape en soie, la moitié de son visage était cachée par un chapeau vert émeraude. Elle ne tenait pas particulièrement à ce que quelqu'un la voit ici. Elle dénotait malgré tout avec la fourrure de son col et les broderies qui ornementaient le bas de sa robe, que la cape laissait entrevoir à chacun de ses pas. Elle avait choisi sa tenue à escient. Elle tenait à faire une forte impression aujourd'hui et faire passer un message subtile à Helen Selwyn lorsqu'elle se présenterait devant elle. A ses côtés, Orion marchait sans faire attention à son environnement. Elle-même ne manqua pas de s'attarder sur les maisons à l'allure bancale et austères, ni l'aspect dégingandé des habitants du quartier qui les regardaient avec intérêt pour certain et mépris pour d'autres.

« C'est ici, lui indiqua Orion en désignant une bicoque en mauvais état, quoique de taille honorable comparée aux autres maisons du bourg ».

Comment les Selwyn avaient-ils pu devenir aussi pauvres ? Elle ressemblait à s'y méprendre à une vieille maison de maître du 19ème siècle, mais son état était si lamentable qu'elle eut du mal à l'imaginer comme telle. Quelques tuiles étaient éparpillées au sol et le lierre grimpant sur les murs de la maison cachait une pierre grise mal entretenue qui laissait apparaître des fissures à certains endroits. Le tout était rafistolé déci-delà de manière approximative.

Orion lui tendit la main pour l'aider à franchir les quelques marches qui menait à la porte d'entrée, puis il toqua à la porte avec force.

Ils attendirent seulement quelques secondes avant qu'une fillette à la robe de seconde main ne vienne leur ouvrir. Walburga ne cacha pas son étonnement. Elle se serait au moins attendue à être accueillie par la maîtresse de maison à défaut d'un elfe.

Quelques secondes plus tard où ils se trouvèrent hébétés devant la petite fille, un homme au crâne dégarni et au veston à demi ouvert vint à leur rencontre. Ses yeux détaillèrent leurs habits et il recula à son tour avec incompréhension en les reconnaissant. Même les mendigots connaissent notre nom, pensa-t-elle avec sarcasme.

« Mr. Black, Miss, que me vaut l'honneur ? leur demanda-t-il après un instant de flottement.

- Bonjour Mr. Selwyn. Nous aurions souhaité nous entretenir quelques instants avec votre fille Helen, répondit Orion d'une voix posée.

- Euh, bien sûr, oui. Entrez je vous en prie. »

Walburga haussa un sourcil devant les balbutiements du vieux homme et ce dernier prit un air gêné lorsqu'il leur ouvrit la porte de sa demeure. L'intérieur était sobre, ou plutôt, spartiate. La décoration était un peu vieillotte, mais tout était rangé avec soin au moins.

L'homme appela sa fille d'une voix forte, et elle manqua de sursauter ne s'y étant pas attendue, avant de les conduire lui-même au salon.

Walburga prit place sur le fauteuil qu'on lui désignait. Elle avait à peine pris place que l'objet de leur visite se tenait dans l'encadrement de la porte.

Les deux grands yeux verts ahuris d'Helen passèrent d'Orion à elle puis elle finit par s'approcher d'eux avec appréhension pour les saluer. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre Mr. Selwyn de les laisser seuls.

« Puis-je vous proposer du thé ? s'enquit-il d'une voix étranglée avant de se ressaisir. Ou quoique ce soit d'autre ? »

Walburga l'observa plus attentivement. Les Selwyn ne faisaient pas partis de leur cercle de connaissance, pour des raisons évidentes. Le peu de fois où elle avait croisé Helen, elle n'avait pas porté une grande attention sur sa personne. Aujourd'hui, elle se demandait avec horreur ce que son frère avait pu voir chez cette fille-là. Les traits de son visage ne manquaient pas de finesse mais il suffisait d'un coup d'œil à cette vieille bicoque pour comprendre que sa condition était bien inférieure à la leur.

« Nous ne restons pas, refusa Orion d'une voix grave. Nous venons de la part de Cygnus. »

Helen releva les yeux vers Orion avec incertitude. Puis son regard se tourna vers elle. Walburga vit alors l'espoir se former dans les prunelles vives de la jeune fille. Que pensait-elle ? S'imaginait-elle que leur venue signait pour elle un jour nouveau ? Que Cygnus leur avait confié sciemment sa petite aventure et songeait alors à l'assumer en société ? Elle retint un rire tant la situation lui paraissait hors norme. Si on lui avait dit un jour qu'elle se trouverait dans cette situation…

Walburga ouvrit son sac à main pour y trouver une lettre qu'ils avaient rédigé la veille. Les mots avaient été choisi avec soin, la Plume Copieuse avait parfaitement imité l'écriture de Cygnus. Elle la tendit à Helen avec un sourire contrit. Cette dernière sembla hésiter à la lire en leur présence, par un excès de pudeur sans doute, mais aux mines expectatives de ses deux visiteurs elle due finalement s'y résoudre.

Ils demeurèrent tous les deux silencieux, alors que face à eux, les joues roses d'Helen se coloraient et qu'un voile humide se logeait devant ses yeux.

« Je pensais qu'il aurait changé d'avis, commença-t-elle piteusement ».

Orion coula un regard Walburga et cette dernière se décida à se lever pour prendre place à côté d'Helen. Elle tapota sa main gantée sur les mains tremblantes de le jeune fille. Ce geste était aussi impersonnel qu'intrusif finalement.

« Je suis navrée qu'il ait laissé les choses aller aussi loin entre vous. Ce n'était pas raisonnable, convint-elle.

- Pourquoi n'est-il pas venu me le dire en personne ?

- Cygnus a toujours eu l'attachement léger, je suis désolée que vous en fassiez les frais, singea-t-elle. »

Elle devrait comprendre par-là que Cygnus n'avait pas eu le choix de ne pas venir lui-même, et qu'il ne viendrait plus.

« Cette situation est cruelle pour vous, Miss Selwyn, mais rassurez-vous. Cygnus a été sévèrement puni pour son comportement. Notre famille n'a aucun grief contre la vôtre. Mais lui-même a jugé qu'il était plus prudent de couper tout contact avec vous, mis à part cette dernière lettre, glissa à son tour Orion ».

Qu'elle s'imagine qu'il ne tenait pas autant à elle qu'elle l'ait espéré et le tour serait joué. D'ailleurs, il y avait une part de vérité. Cygnus était suffisamment égoïste pour ne jamais penser trop longtemps aux autres.

« Dois-je alors me laisser ainsi humilier sans rien dire ? Votre famille pense-t-elle que n'ayant pas de fortune, je sois aussi sans dignité ? cria-t-elle d'une voix étranglée.

- Bien au contraire. Mais nous vous pensons suffisamment intelligente pour comprendre que, dans votre avantage, cette histoire devrait en rester là, de toutes les manières possibles. Le fait que mon frère vous ait préféré Druella Rosier ne doit pas vous conduire à commettre des imprudences, se rattrapa Walburga. »

Ces mots ne semblèrent pourtant pas la convaincre, chamboulée comme elle l'était.

« Mr. Avery n'aura pas autant de scrupule à alimenter les rumeurs, rajouta Orion en plantant ses orbes sombres dans les yeux rougis d'Helen. »

Celle-ci sursauta à l'allusion de son ancienne relation. Elle pensait sans doute naïvement que ces petites histoires pourraient rester au fond de sa masure. Même Walburga ne l'aurait pas pensé si sotte.

« Réservez-vous la chance de faire oublier ces histoires. Et soyez plus prudente la prochaine fois. Vous n'aurez pas toujours la chance de tomber sur des personnes aussi compréhensives, la conseilla-t-elle en tentant de mettre autant de chaleur que possible dans son ton et dans ses gestes. »

Elle peinait à se détendre dans cet environnement austère. Helen baissa la tête pour cacher ses larmes et Walburga observa Orion faire quelques pas et se placer derrière elles. Helen penserait qu'il s'était détourné par pudeur mais Walburga sourit en le voyant ranger sa baguette alors qu'une pile de lettres se posait docilement dans ses mains tendues.

« Nous devons partir Miss. Mais promettez-moi de ne pas chercher à le contacter. Nos parents seraient extrêmement contrariés de voir votre courrier au Square Grimmaud. Ils ne feront pas preuve d'autant de patience cette fois-ci, comprenez-vous ? »

Helen hocha la tête, et fit un geste pour les reconduire, avant qu'Orion ne lui propose de prendre congé immédiatement, ce qu'elle accepta avec empressement. Ils reprirent alors le chemin inverse. Un pied fut à peine posé sur le pallier, que Walburga sentit son ventre se tordre.

Quand elle rouvrit les yeux, elle défit son emprise de l'avant-bras de son compagnon du jour et fit face au Square Grimmaurd, un sourire serein aux lèvres.

L'après-midi même, ils rédigèrent une dernière lettre, à l'aide de celle subtilisées quelques heures plus tôt. Et le soir, ils échangèrent un regard rassuré, au moment du dîner, lorsque Cygnus apparu nerveux et d'humeur sinistre.

Le caractère rancunier et orgueilleux de Cygnus se chargea du reste. L'ombre d'Helen Selwyn se volatilisa en l'espace de quelques jours, rongé par l'humiliation de Cygnus qui s'était fait éconduire.

Puis celui-ci, dans une tentative surement sournoise d'afficher son bonheur aux yeux de son amante, ne lésina sur aucune marques de tendresse, sur aucune dépenses, sur quoique ce soit, pourvu que chacun pense qu'il n'était rien d'autre qu'un homme chanceux, plutôt qu'un garçon blessé.

C'est ainsi que le souvenir des yeux verts d'Helen Selwyn s'évapora définitivement, à l'instant même où Druella Black leva son voile, sous un soleil artificiel un mois d'hiver.

.

.

.

Fin.


Bon ! On voit un peu plus Orion dans ce chapitre et théoriquement on devrait l'apercevoir de plus en plus naturellement!

J'espère que ça vous aura plus ! Etant en période de révision et d'examen pendant un mois je ne pense pas publier de si tôt, sauf peut être dans deux semaines ? Mais faut pas trop rêver ...

A bientôt ou sinon!