CHAPITRE 1

Hyuuga desserra sa cravate avec soulagement. Il se sentait un peu éméché même s'il n'avait pas tant bu que ça. Mais un peu plus que d'habitude sûrement. Ses collègues avaient insisté et il s'était laissé entraîné par l'ambiance festive. Hyuuga avait toujours eu le goût pour ces réunions entre camarades et il se laissait souvent emporter par l'instant, sans vraiment se préoccuper des conséquences. Cela lui rappelait le lycée, le temps où ses compagnons était des gens auxquels il tenait vraiment, le temps où l'insouciance de l'avenir était plus forte que tout.

Mais la brutalité de la réalité l'avait rattrapé désormais. Il devrait payer les conséquences : il commençait à avoir mal à la tête et il en serait quitte pour un sermon de la part de Miruki.

Il pénétra dans le métro et eut le temps de se jeter dans la rame qui était à quai avant que les portes ne se referment juste derrière lui. Même à cette heure-ci, il y avait du monde : beaucoup d'employés de bureau comme lui, qui revenaient d'une soirée plus ou moins arrosée, et qui s'endormaient parfois sur les banquettes. Mais ceux qui attiraient toujours son regard, c'étaient les étudiants qui tentaient d'étouffer leurs rires pour ne pas gêner les autres usagers. Hyuuga pouvait voir leur joie de vivre et cela trouvait écho en lui, avec ses souvenirs, tout en créant un irrépressible sentiment de nostalgie. Il n'était pas si éloigné de leur âge et pourtant, il lui semblait que l'époque où il était à l'université appartenait déjà à une autre vie.

Arrivé devant la porte de son appartement, il essaya de rentrer sa clé dans la serrure le plus doucement possible mais sa vue était un peu troublée et il ne réussit qu'à faire tomber son trousseau par terre dans un bruit métallique. Il sursauta, pris d'un tremblement coupable et la porte s'ouvrit seule devant lui.

Miruki l'attendait. Il n'aurait su dire si elle était en plus colère ou déçue mais elle ne se gêna pas pour lui faire sentir d'un regard son mécontentement. Mal à l'aise, Hyuuga déclara :

- Désolé, mais Tanaka a insisté pour qu'on prenne un dernier verre pour fêter sa promotion.

Elle ne répondit rien et s'écarta sur le côté pour le laisser pénétrer dans l'appartement. Il obtempéra sans un mot et ôta ses chaussures après avoir posé son sac sur le meuble de l'entrée.

Miruki restait silencieuse, ce qui était pire encore que des reproches, se disait Hyuuga. Elle pouvait parfois se montrer si froide. Il tenta de briser l'atmosphère glaciale qui s'était installée.

- Est-ce que tu as eu des nouvelles du traiteur ? Il a fait des nouvelles propositions de menu ?

- Oui, il m'a dit qu'il me les enverrait par mail dans les prochains jours.

Hyuuga pensait que lui parler du mariage de son propre chef la dériderait mais elle restait muette et étrangement gênée. Elle finit par rompre le silence.

- D'ailleurs, puisque tu m'en parles, il faudrait que tu ailles voir tes parents. Les nouveaux menus risquent d'être plus chers et il faudrait que tu voies auprès d'eux si tu peux avoir une rallonge pour notre budget.

- Mais tu sais très bien que mes parents ne sont pas aussi aisés que les tiens. Et ils ont déjà donné une importante contribution.

- Je n'y peux rien si un mariage coûte aussi cher, reprit-elle d'un ton irrité.

- Alors il suffisait de ne pas se marier. On était bien avant non ?

Hyuuga regretta immédiatement ses mots mais il était trop tard. Pourquoi avait-il utilisé le passé ? Il allait se marier. Miruki était une fille bien. Il n'avait pas le droit de se montrer ingrat vis-à-vis d'elle.

- Mais Junpei, on ne peut pas rester à vivre comme des adolescents toute notre vie.

Sa voix était douce, exempte de reproches et Hyuuga s'en voulut de ce qu'il lui avait dit. Il la prit dans ses bras et plongea sa tête dans ses cheveux soyeux.

- Tu as raison Miruki, pardonne-moi.

Il caressa sa joue et l'embrassa d'abord avec douceur puis avec plus de passion.

- On va se coucher ? suggéra-t-il en resserrant la pression autour de sa taille.

Elle acquiesça avec un sourire et se dirigea vers la chambre en lui tenant la main.

Hyuuga regardait Miruki qui s'était endormie la tête posée sur son épaule. Il pensait que leur étreinte aurait aussi sur lui ce pouvoir relaxant mais il n'arrivait toujours pas à trouver le sommeil. Il avait bien senti que le moment de demander Miruki en mariage était venu. Il voulait faire avancer leur relation, lui prouver qu'il tenait à elle. Certaines de ses amies s'étaient déjà mariées, alors qu'elle, qui était pourtant si belle, ne l'était pas encore. Et il savait que cela avait de l'importance à ses yeux.

Il revoyait encore leur première rencontre au bureau, quand elle était venue apporter un bento à son père, qui était son chef dans la boîte. Il avait été soufflé par sa beauté et sa grâce. Elle avait tout de la jeune fille parfaite : distinguée et humble. Tous les regards s'étaient portés immédiatement sur elle. Et pourtant c'est vers lui qu'elle s'était tournée. Juste à cause de son porte-clé à l'effigie d'un ballon de basket. Elle en avait fait elle aussi au lycée. La conversation avait débuté à ce sujet et deux ans après, ils s'apprêtaient à se marier.

Elle avait tout de l'épouse idéale : c'était une merveilleuse cuisinière, elle avait du goût et connaissait tout de l'art de vivre. Hyuuga n'avait pu s'empêcher de penser en la voyant qu'elle était la réincarnation d'une de ces princesses du temps jadis. Bien sûr entre temps, il avait appris à connaître aussi ses défauts : elle pouvait se montrer capricieuse et cassante. De plus, son obsession pour la norme confinait parfois à l'obsession. Mais il s'estimait chanceux de l'avoir dans sa vie.

Pourtant, une appréhension persistait. Il allait bientôt définitivement basculer, avoir cette existence si banale et rangée des adultes. Et même si son travail de bureau lui en avait donné un avant goût, il ne pouvait s'empêcher de voir dans ce mariage le moyen de sceller cette vie à tout jamais. C'était rassurant de se dire que l'on était dans les clous, que ses parents seraient soulagés de le voir emprunter une voie commune. Et en même temps c'était tellement éloigné de ses aspirations d'adolescents, quand ses rêves avait un tout autre aspect, celui d'un ballon orangé.

Il avait finalement jeté son porte-clé. Bien sûr, il lui avait permis de faire la rencontre de Miruki mais désormais le conserver lui était devenu trop douloureux. Dans ce nouveau quotidien qui s'ouvrait à lui, il avait l'impression que le basket n'avait plus sa place. Il ne suivait plus depuis bien longtemps le championnat ni même la NBA. Rien que le fait de penser à ce sport risquait de le rendre trop nostalgique

Il avait fait une croix sur cette passion dévorante pour éviter de trop réfléchir au moment où sa vie était devenue si différente de tout ce à quoi il avait aspiré par le passé.