Si on m'avait dit il y a encore quelques semaines que j'allais écrire une fic sur Miya Atsumu, je n'y aurais pas cru moi-même. C'est loin d'être un personnage que j'apprécie (alors qu'il y en a tant et tant dans ce manga que j'aime d'amour).

Mais il a suffi d'une seule question : comment un type qui semble avoir eu une enfance normale, équilibrée, peut-il ne pas souhaiter avoir des amis, être aimé ? Alors résultat, cette fic ne répond finalement pas le moins du monde à cette question, mais me la poser m'a forcée à m'intéresser à lui et m'a donné envie d'écrire cette histoire.

Et puis bon, soyons honnête, cette fic est aussi pas mal sur Kita. Et là par contre, je crois que je pourrais m'extasier sur ce perso à longueur de journée (oui je sais, ça se voit). Parce que Kita quoi. Kita.

Pour ceux qui se poseront la question, Ao n'est pas plus à moi que les autres personnages (même si je lui ai inventé une personnalité), c'est en fait Nakisuna Ao, le 4e passeur de l'équipe du Japon de Furudate pour les JO et il a quatre ans de moins qu'Atsumu.

Mais trêve de blabla, il est temps de mettre ici un AVERTISSEMENT pour des scènes de sexe semi-explicites. C'est un bon gros M (mais quand même pas un E, ce qui fait que je la poste aussi ici).

Toutes mes excuses à René Char qui ne méritait pas ça et que j'aime infiniment et merci encore à la physique-chimie et à ma fidèle bêta-lectrice, qui par ma faute, se retrouve à lire des fics sur Miya Atsumu (et où il n'est même pas un kitsune cette fois) !

J'espère que cette histoire vous plaira !


Le noyau

On naît seul, on vit seul, on meurt seul.

C'est faux. Parfois, on naît à deux. Parfois, on naît avec un frère.

Et la vie commence comme un partage de ce qui ne devrait être qu'à soi.

On ne vit pas seul alors. Non, jamais. Pas quand on vit avec un double. Un double qui est sans cesse susceptible de boire tout le lait, de prendre sur lui toute la lumière pour mieux pousser et nous laisser dans l'ombre. De nous condamner à n'être nous-même qu'une ombre.

Et l'existence entière se réduit trop souvent à une lutte contre un autre soi-même. Un autre soi-même qui est à la fois notre exact reflet et tout ce que l'on veut détruire, quitte à s'y tailler les doigts. Un autre soi-même, que l'on déteste justement parce qu'il l'est. Que l'on aime exactement pour la même raison.

Et chaque coup porté – ton poing en échange du mien – chaque phrase commencée par l'un et finie par l'autre – ton mot pour le mien – c'est la même chose, la certitude rassurante et insoutenable de n'être jamais que deux.

Mais Atsumu veut quand même plus de lumière qu'Osamu. Il veut toutes les lumières. Il n'en a jamais assez.

Et tous ces combats qu'il initie ne sont que de la survie, une quête effrénée d'individualité, du soleil. Il veut qu'il brille dans ses cheveux, qu'il se réverbère dessus pour éblouir le monde. Il veut être lui, la lumière. Parce qu'il n'y a qu'un seul soleil.

Mais c'est une révolte vaine. Parce qu'Atsumu n'est même pas une personne.

Il n'est qu'une moitié.

Atsumu sait vite qu'il ne pourra pas être la bonne, la chair, celle qui nourrit. Alors il sera la mauvaise moitié, celle dont personne ne veut. Il sera le noyau sur lequel on se casse les dents, avec lequel on s'étouffe. Le noyau que l'on jette dans une poubelle ou parfois même au sol comme s'il avait le droit de vivre, mais autre part, loin de nos yeux.

Et puisqu'il ne peut pas être plus, alors il aura plus. Il aura tout. Tout ce qu'il veut.

Et surtout plus qu'Osamu.

Le résultat est qu'Atsumu est mal élevé, assurément, mais il ne faut pas blâmer ses parents pour ça. Il ne voit pas pourquoi il devrait faire grandir autre chose que son corps, pourquoi il devrait apprendre à être raisonnable et à ravaler ses désirs. Il ne veut pas restreindre la faim et le plaisir, l'absurdité et la spontanéité. Ce qui fait qu'il veut toujours plus, qu'il a toujours plus.

La normalité, la moralité ne l'intéressent pas. Il les trouve si ridiculement étriquées, dépassées. Et les défauts chez lui ne seront jamais médiocres, non. Ils seront flamboyants et sûrement pas irritants, non ! Il seront détestables, insupportables.

Briller plus qu'Osamu sera brûler les autres encore plus fort que lui.

Les règles de l'univers ne s'appliquent pas à Atsumu de toute façon. Il en a été exclu le jour où il est né deux fois. Il a deux chances de réussir sa vie, alors il peut bien prendre tous les risques, quitte à en gâcher une. Il en a toujours une autre de rechange.

Et puisque cette réalité ne lui convient pas, la solution est simple, limpide, évidente. Il n'a qu'à créer la sienne.

Il n'est pas une personne de toute façon, alors il deviendra un monstre. Ou même mieux, un dieu. L'unique dieu d'un monde où la monstruosité sera la norme.

Le dieu des monstres.

x x x

Atsumu est toujours seul.

Il ne vit pas seul bien sûr. Il est avec Osamu, toujours. Mais ça ne compte pas.

Parce qu'ils ne sont qu'un. Parce qu'il n'y a pas besoin de curiosité, pas besoin de parler pour comprendre l'autre. Parce que c'était fait avant même d'avoir commencé, avant même que ne naissent les mots.

Pas besoin de faire des serments d'éternité quand tout cela existe dans chacun des regards qu'ils se lancent, dans chacune des phrases, chacun des coups qu'ils se jettent au visage. Dans cette étrange façon qu'a Osamu de lui reprocher tout ce qu'il est tout en lui donnant l'impression qu'il accepte et aime tout de lui, quand même.

Cet amour fusionnel et inconditionnel suffit. C'est une entrave pourtant. Parce qu'Atsumu est seul, même s'il a l'impression rassurante, exaspérante et insupportable de ne jamais l'être.

Bientôt, une nouvelle donnée entre dans l'équation. Et désormais, Atsumu est seul avec Osamu et le volley.

Cela change tout car Atsumu découvre la passion et la joie. Sa frénésie et son avidité ont enfin un objet précis et c'est comme si ce faisceau était d'autant plus violent qu'il est maintenant concentré sur un unique élément de la réalité.

Et plus grisant encore, Atsumu découvre le pouvoir dont il avait toujours eu l'intuition mais qu'il voit maintenant, avec une satisfaction rageuse, au bout de ses doigts, qu'il sent éclore puis grandir chaque jour dans chaque muscle de son corps, qu'il observe fleurir et s'épanouir dans chaque geste qu'il maîtrise.

C'était donc ça le plan, depuis le début. Il est destiné à devenir le dieu du volley. A dominer cette nouvelle planète qu'est le ballon.

Si on le rapproche suffisamment près de nos yeux, il paraît immense.

Atsumu ne voit plus que ça. Le reste de l'existence est éclipsé par cette forme ronde et parfaite.

Cette fois, il en est persuadé : il n'aura plus jamais besoin d'autre chose.

Car cette nouvelle évidence occulte tout. Elle est encore plus étouffante, nécessaire et impérieuse que celle de rester toujours avec Osamu. Parce qu'elle n'est pas lui. Tout en l'étant quand même.

Osamu et le volley vont de pair, ce qui fait que c'est une nouvelle occasion de prendre le meilleur sur lui, de l'écraser, de lui ravir la lumière, ce qui fait qu'il l'aime encore plus, ou plutôt, qu'il les aime encore plus, le volley et son frère (Atsumu n'est pas habitué à dissocier ce qui ne fonctionne qu'ensemble).

Et ce n'est qu'une même certitude quand il les imagine tous les deux dominant ce nouveau monde, le regard fier, l'air triomphant, les mains sur les hanches, leurs capes claquant au vent. Osamu un peu en retrait derrière lui quand même.

Il ne voit qu'eux deux sur cette planète. Ils y sont seuls.

Les autres détestent toujours Atsumu pour ce qu'il est. Même si maintenant, témoins de sa puissance, ils l'admirent pour ce qu'il représente. Tout est amplement mérité. Et c'est pareil au fond, c'est la même distance entre eux et lui.

Mais cela n'atteint pas Atsumu parce que tous ceux qui l'admirent et le détestent – et ce sont les mêmes, exactement les mêmes – il les méprise tout autant – juste plus fort encore.

Il n'a pas besoin d'adorateurs qui n'en valent pas la peine. Et il est bien trop impulsif et égoïste pour n'avoir que faire des préoccupations et des relations bassement humaines. Pas avec avec ces gens-là. Ceux avec lesquels il faut faire des efforts. Ceux qu'ils faut comprendre.

Atsumu n'a pas envie de comprendre. Il s'entraîne obstinément, il tente audacieusement, il impose autoritairement mais il refuse d'apprendre.

Il sait déjà tout ce qu'i savoir sur la médiocrité ambiante, sur les gens ridiculement ordinaires qui ne peuvent même pas imaginer ce que c'est que d'être deux. Qui essayent de l'être, qui essayent laborieusement de comprendre l'autre. Parce qu'ils ne peuvent pas savoir, être sûrs. Parce qu'ils sont désespérément seuls, merveilleusement uniques.

Alors qu'Atsumu est deux. Il est avec Osamu, toujours.

Et Atsumu est seul aussi, toujours.

C'était un risque à prendre. Un risque calculé. Il laisse les amis au plan B puisque, apparemment, ça l'intéresse.

C'est tout ce qu'Osamu est de toute façon, une option par défaut. Un second choix qui a soudain l'étrange lubie de ne pas avoir envie d'être détesté, lui.

Et même si Atsumu feint de l'ignorer, c'est une première fracture.

Ce n'est pas seulement qu'Osamu se sert de lui comme d'un repoussoir, refuse d'être un autre lui-même.

C'est qu'il refuse d'être seul. Juste seul avec lui.

Et quand Atsumu voit Osamu claquer un smash sur une de ses passes, il ne lit pas de fierté dans son regard, pas d'air triomphant sur son visage, juste la certitude d'avoir fait la seule chose qui était à faire. Et il réalise soudain que le visage d'Osamu n'a plus exactement la même forme que le sien. Que le miroir est brouillé.

Atsumu a une nouvelle raison de frapper. Et tant pis si maintenant qu'ils ont grandi, leurs poings font vraiment mal.

Parce que lui aussi a vraiment mal. Bien plus qu'aucun coup porté ne pourra le blesser.

Parce que peut-être qu'il ne pourra pas emmener Osamu avec lui dans son rêve. Il sera définitivement seul sur cette planète, les mains sur les hanches et sa cape claquant au vent.

Parce qu'Atsumu est peut-être plus seul qu'il ne le pensait.

Et c'est quand il réalise qu'il l'est qu'il ne veut plus l'être. Que la possibilité, la simple idée d'être sans Osamu est encore plus exaspérante et insupportable que celle de rester toujours avec lui.

Cela fait longtemps qu'Atsumu est seul. Mais pour la première fois, il ressent ce que cela fait.

x x x

Atsumu n'est pas du genre à s'apitoyer. Pas sur les gens, surtout pas sur lui-même.

Il aime encore moins l'immobilité et les souvenirs. Parce qu'aujourd'hui, il est encore meilleur qu'il l'était hier et c'est tout ce qui compte.

Et s'il n'y avait pas qu'Osamu finalement ?

Et s'il existait aussi d'autres sujets dignes de poser le pied sur sa planète ?

Il se pourrait même qu'il ait trouvé le premier, un futur adorateur.

Alan est différent. Il suffit d'avoir les yeux ouverts pour le voir. Cela tombe bien, Atsumu n'a aucune envie de regarder les autres plus d'une seconde, juste le temps d'évaluer le meilleur endroit pour leur faire la passe.

Peut-être que c'est parce qu'il est différent qu'Alan est immunisé contre leur paire infernale. Mais Atsumu n'a pas la moindre envie de réfléchir à ce qu'il a dû endurer pour arriver si jeune à cette répartie et ce détachement un peu cyniques et étrangement bienveillants.

Chacun a son propre fardeau à porter, sa propre hostilité à subir et il est hors de question de se mettre à la place des autres. Ça n'intéresse pas Atsumu. Seule lui importe celle qu'il occupe, bien au-dessus de la mêlée.

En tout cas c'est parce qu'Alan est différent qu'Atsumu le regarde. Et parce qu'il est fort aussi, très fort.

Atsumu veut qu'Alan le regarde en retour. Et pour la première fois, l'insolence et l'irrévérence cachent un réel intérêt. Elles ne sont pas du mépris.

C'est étonnant et inattendu cet autre qui se met soudain à exister pour Atsumu. Qui prend brusquement une place dans son esprit là où il n'y avait jamais eu qu'Osamu et le volley. C'est comme si elle avait toujours été là, cette place, attendant d'être remplie. Pourtant, il ignorait complètement qu'elle existait. Peut-être qu'elle ne s'active qu'en présence de gens différents. Parce que quand les monstres se rencontrent, il se reconnaissent.

Et c'est comme une révélation soudain, cette étrange proximité qui naît. Il existe bien des ersatz de frères sur lesquels il pourra régner.

Alan doit ignorer sa propre nature monstrueuse. Parce qu'il regarde Atsumu mais pas comme il le voudrait. Il est si grand qu'il doit toujours baisser les yeux sur lui. Atsumu se jure qu'un jour, il le forcera à le regarder autrement, à l'admirer, à le reconnaître comme son dieu.

Mais pour le moment, c'est encore Atsumu qui le regarde d'en-dessous. Qui va même jusqu'à s'inspirer de lui pour leurs nouveaux noms.

Ce sont de nouveaux noms pour être plus cools encore, différents.

Et il leur faut bien de nouveaux noms pour vivre sur leur nouvelle planète.

Ce sont surtout des moitiés de noms pour des moitiés de personnes.

C'est Atsumu qui a eu l'idée bien sûr. Il veut partager ça avec Osamu. Il n'est pas question qu'il le perde maintenant qu'il sait que cela pourrait arriver. Et ainsi, il s'assure qu'à eux deux, ils ne sont toujours qu'un.

x x x

Le lycée est-il circulaire ? En tout cas, c'est déjà un aperçu d'un monde plus rond. Un monde dont le centre est un gymnase où l'on trouve des êtres singuliers.

Atsumu veut toujours qu'Alan le regarde. Alors il le provoque. Mais Alan est définitivement une anguille dont l'esprit est bien plus agile que ne sera jamais le sien.

Pourtant maintenant qu'Atsumu a grandi, Alan a les yeux fixés devant lui quand il le regarde, comme il regarderait le reflet de son avenir et de ses propres rêves.

Atsumu veut aussi que Suna le regarde. Alors il le provoque. Il veut briser cette nonchalance et cette indolence. Parce qu'il l'a reconnu. Et il doit lui faire révéler sa nature de monstre.

Les taquineries ne l'atteignent qu'un temps. Bien vite, Suna se met hors d'atteinte dans son cocon et c'est lui qui se moque maintenant.

Le plan a quand même fonctionné parce quand il en ressort et se révèle, Suna est devenu plus fort. Il s'est transformé en un papillon, un étrange papillon de nuit, comme un sphinx à tête de mort. Et ses larges ailes battent dans des angles improbables, plus vite que jamais.

Il ne faut pas se méprendre. Atsumu n'a jamais cherché à rendre Alan ou Suna plus heureux, non. C'est juste qu'Atsumu veut que les autres soient, qu'ils existent plus fort. Ainsi, il peut puiser dans leur essence pour compenser le fait qu'il ne sera jamais réellement quelqu'un.

Dans chaque smash gagnant de l'autre, c'est lui qui est plus fort. Faire briller les autres n'a de sens que si leur lumière réverbère la nôtre.

Atsumu n'est pas devenu plus sympathique, non plus, ni moins arrogant et méprisant. Mais pour une raison étrange, on l'accepte comme ça. Désormais, l'absurdité et la spontanéité fascinent autant qu'elles agacent. Elles sont presque contagieuses. Ses coéquipiers s'amusent de ses bêtises tant qu'il les fait gagner. Osamu le suit dans toutes ses folies. Et il savoure la primitivité de cette délicieuse amoralité.

C'est vrai que les regards posés sur lui cherchent toujours à être un peu condescendants et moqueurs mais il y a derrière un respect tout neuf, et presque une tendresse. Comme si en eux, ses coéquipiers acceptaient, se réjouissaient même, de cette fatalité qui les a condamnés à voir grandir au milieu d'eux un jeune dieu.

C'est la première fois qu'Atsumu est accepté par quelqu'un d'autre qu'Osamu. Il s'était persuadé que cela ne lui ferait rien. Et il voudrait que cela ne le rende pas aussi heureux mais dans ce sourire un peu railleur d'Alan, dans la mansuétude du regard de Kita, et même dans l'indifférence méfiante de Suna, il se nourrit. Et sa force grandit tout autant.

Il exige toujours, il impose mais maintenant, les autres se fient aveuglément à lui et à ses certitudes.

Atsumu est toujours le noyau mais à présent, il est celui de l'édifice, un noyau instable et radioactif autour duquel tout gravite.

Peut-être que la force d'un dieu, dépend du nombre de personnes qui croient en lui finalement.

x x x

Le gymnase est aussi le royaume de Kita. Il est le cœur du cœur. On ne le voit jamais arriver pourtant, tant il est discret. Mais même quand il n'est pas là, les lieux ne vibrent que de lui.

Atsumu veut que Kita le regarde.

Kita n'est pas fort pourtant, il n'est pas un monstre.

Non, Kita est un dieu.

Atsumu est en train de devenir une idole. Sa horde d'admirateurs en témoigne. Mais il sait qu'il fait encore semblant quand il regarde Kita, la façon dont chaque lumière qui l'éclaire, du soleil aux néons artificiels et agressifs du gymnase, prend toujours sur lui la subtilité d'un rayon de lune.

Kita accomplit des miracles. Entre ses mains, tout est transfiguré. Même la défaite est douce et belle, et émouvante.

Kita ne possède rien pourtant. Il est, sans avoir besoin de quoi que ce soit, de qui que ce soit autour de lui pour le faire.

Kita n'est qu'essence.

Atsumu veut ça. Il en a envie. Il en a besoin parce qu'il n'est rien de tout ça.

Il veut que Kita le regarde.

Ce n'est pas comme si Atsumu n'était pas assez bruyant, la couleur de ses cheveux assez criarde. Et il peut progresser à ça aussi, être encore plus pénible et voyant. Oh oui, promis, il le peut.

Mais il n'obtient ainsi que la froide impartialité que Kita affiche continuellement, cet air magnanime de divinité qui accepte et aime toutes ses créatures de la même façon.

Ce n'est pas ce que veut Atsumu. Il veut qu'il le regarde vraiment. Comme il ne regarderait personne d'autre.

Pour cela, il est même prêt à faire des efforts, à ranger les ballons à la fin de l'entraînement, à faire un peu de moins de bruit quand Kita est là, et à attendre, presque patiemment. Tout ce qu'il faudra pour obtenir la petite phrase que Kita lui adressera, qui ne dira rien mais qui aura juste le mérite d'exister.

Atsumu n'a pas besoin des mots de toute façon. Il sait mieux que personne que toutes les vraies communications sont muettes.

Il préfère les gestes – le serrement d'un poing, le moindre frémissement d'une main impatiente – et les vrais regards, bien trop furtifs, qu'il attend le corps tremblant. Kita lui en lance parfois, presque comme une récompense, si rarement. Mais chacun montre que Kita a compris, ou plutôt qu'il sait déjà, encore mieux que lui, tout ce qu'il y a savoir mais qui ne peut être dit. Tout ce dont Atsumu n'a eu qu'un temps que la simple intuition.

Au début, il n'a pas vraiment prêté attention à ces volutes étranges qui ceignaient son cœur, qui le faisaient battre de façon si excitante et exaltante. Et quand il se rend compte qu'il se passe quelque chose, il est déjà trop tard. Il ne comprend absolument pas comment c'est arrivé, comment lui aussi peut avoir besoin de quelqu'un, d'une toute nouvelle façon.

Découvrir certains de ces désirs inédits pourrait peut-être être embarrassant pour ceux qui connaissent l'embarras. Ce n'est pas le cas d'Atsumu.

Et il n'a pas besoin de comprendre, ça non plus.

Il ne veut plus qu'une chose : posséder.

Les regards ne suffisent plus depuis longtemps. Les yeux sont bien trop avares et lointains. Atsumu sent qu'il lui en faut plus, que les doigts fins de Kita se posent sur lui. Que les siens l'agrippent. Il veut prendre, saisir. Brutalement. Parce qu'il ne sait aimer que comme ça.

Mais Kita semble définitivement trop éthéré pour que son corps soit touché. Et trop omniscient. Il sait jusqu'aux souffrances à venir, qui sont tapies dans les herbes hautes mais trop dorées, trop flamboyantes, pour être ignorées – et le tribut trop lourd qu'il aurait à y laisser.

L'impatience et la frustration deviennent progressivement une fièvre qui consume Atsumu, presque un délire qui lui donne l'impression qu'il n'y a pas qu'Osamu qui est capable de rompre sa solitude. Qu'il n'y pas que le volley qui est digne d'intérêt.

Il en vient à détester chacune des familiarités, des sourires que Kita offre aux autres et qui ne sont pas à lui.

Même sa force si sereine et obstinée devient un calvaire à endurer quand elle ne fait que le frôler toujours avec constance, avec à peine la subtilité d'une caresse, d'un œil un peu trop brillant.

Atsumu veut voir la faiblesse de Kita et la prendre toute entière. Il veut la faire grandir, s'y engouffrer, y prendre toute la place. Il veut être la faiblesse de Kita, sa seule faiblesse.

Mais c'est lui qui est faible devant cette insoutenable tendresse, émue et rose, qu'il sent affleurer parfois en Kita et qui lui coupe les jambes, et qui lui coupe le cœur, en lui ôtant brièvement cette fièvre qui l'allume en permanence.

Kita peut tout apaiser. Mais cela ne dure qu'un bref instant. Le reste du temps, il ne fait qu'attiser, par son indifférence feinte, ce brasier ardent qu'est devenue la poitrine d'Atsumu, qu'est devenu son ventre.

Atsumu voudrait lui dire : ne cherche pas à guérir cette fièvre en moi. Tombe malade toi aussi et partage-la avec moi.

Atsumu veut (que) Kita (le regarde).

Mais Atsumu n'a jamais rien demandé de sa vie. Il ne sait pas comment on fait.

Il s'est toujours contenté de prendre ce qu'il voulait.

Et pour la première fois, il n'ose pas. Comme si ce qu'il voulait saisir était trop pur et friable et que ses doigts de monstre le réduiraient en poussière à l'instant où ils s'en empareraient.

x x x

Plus on devient fort, plus on rencontre des gens forts.

Et le stage de l'équipe nationale junior est un agréable repère de monstres.

Mais le nombre exact de ses futurs sujets importe peu à Atsumu maintenant qu'il sait qu'ils seront suffisamment nombreux. Et peu importe la cordiale concentration d'Hoshiumi, la défiance glaciale de Sakusa. Plus le temps passe et plus il se confirme, qu'un jour, il les tiendra tous au bout de ses doigts, comme de petites marionnettes avides, qui se feront manipuler, dominer et qui en redemanderont toujours davantage.

Il y a plus intéressant encore.

Ce que les autres appelleraient peut-être un rival, même si cela fait doucement rire Atsumu quand il voit à quel point il est supérieur à Tobio.

Atsumu veut quand même que Tobio le regarde.

Parce qu'il adore contempler, d'au-dessus, ses sourcils froncés, ses yeux obscurcis par le doute qu'il y a instillé.

Pourtant étrangement quand il le revoit, il n'en trouve plus trace dans son regard.

Atsumu veut toujours que Tobio le regarde.

Mais maintenant, c'est parce qu'il veut savoir où il est allé chercher cette assurance. Il veut voir lui aussi ce qu'il regarde.

Atsumu doit reconnaître que Tobio est beaucoup plus subtil, beaucoup moins prévisible que ce qu'il pensait. Mais ça ne vaut que pour le volley. Et Atsumu ne tarde pas à trouver ce qu'il cherchait.

De toute façon, il l'aurait obligatoirement fait. Parce que quand il saute, tous les regards sont tournés vers ce minuscule démon.

Atsumu regarde Shoyo.

Shoyo, qui donne faim de volley même à Osamu qui a faim d'autre chose. Shoyo qui n'offre pas seulement un nouveau défi, mais aussi la joie. Pas cette joie rageuse qu'Atsumu connaît si bien. Une joie naïve, bien plus chaleureuse mais tout aussi brillante.

Et même le regard si froid de Tobio s'illumine des mille reflets de Shoyo, qui lui offre mille certitudes. C'est comme si sa confiance en lui, en étant reflétée dans les yeux de quelqu'un, était réverbérée et démultipliée.

Quand Atsumu cherche cette lueur dans les yeux d'Osamu, il ne trouve pas cette complémentarité. C'est comme quand il le regarde en entier, il ne voit que son propre reflet. Il n'y trouve pas l'admiration, pas de passion. Juste une évidence qui ne doit rien au hasard d'une rencontre.

Atsumu veut que Shoyo le regarde.

Mais même si Atsumu brille bien plus fort, Shoyo le distingue à peine d'Osamu. Parce que Shoyo regarde ailleurs, obstinément.

Shoyo regarde Tobio et Tobio regarde Shoyo.

Et Atsumu veut ça. Il voudrait que Shoyo le regarde comme ça, et que Tobio le regarde comme ça aussi. Atsumu voudrait être au milieu de ces regards croisés.

Il veut être le seul dieu sur lequel leurs regards avides et brûlants sont fixés.

Et cela commence vraiment à faire trop de choses qu'il veut et qu'il ne peut obtenir.

x x x

Kita part avec une telle délicatesse qu'on dirait qu'il voudrait faire comme s'il n'était jamais passé, qu'il n'avait été qu'une douce illusion consolatrice. Comme s'il n'était pas digne qu'on se rappelle de lui et qu'il emportait avec lui la douceur des souvenirs.

Mais c'est plutôt les humains et même les monstres qui ne sont pas dignes de se souvenir de lui, pas plus qu'ils ne méritent d'être gardés en lui.

Il ne reste à Atsumu que son numéro un sur un bout de tissu. Atsumu déteste les symboles, bien trop abstraits, mais il tremble quand même en le saisissant.

C'est comme s'il touchait Kita, enfin, un peu, du bout des doigts.

C'est pourtant son maillot désormais, Et il le mérite bien sûr !

Il est le numéro un, le cœur de tout. Il est le noyau. Mais à cet instant, il est surtout une boule de neige sale qui menace de se désintégrer.

Il ne pensait pas que la reconnaissance de sa supériorité pourrait être entachée d'un tel sentiment. C'est comme un étau dans sa poitrine, une pluie lourde et grasse, à l'intérieur, qui glisse paresseusement contre les vitres, comme une glu.

Peut-être que c'est ça que les gens appellent le chagrin.

Atsumu a toujours détesté les souvenirs. Il comprend maintenant pourquoi. Il a l'impression d'avoir une chaîne accrochée au cœur dont il ne pourra plus jamais se défaire.

Le passé n'existe pas pourtant. La nostalgie n'est qu'une idée, la plus ridicule de toutes.

Et peu importe que Kita soit la première, la seule vraie personne qui ait jamais compté pour lui. Il n'a pas besoin d'un cœur qui saigne à chaque fois qu'il palpite.

Il lui reste le volley. Et ça, c'est à lui. Plus qu'à n'importe qui. Et surtout, et c'est la seule chose qui compte, plus qu'à Osamu.

Atsumu a gagné. Il est devenu le meilleur des deux, celui qui brillera plus fort. Et pourtant c'est une blessure aussi, une douloureuse défaite.

Atsumu aime plus fort le volley. Et comme Osamu et le volley vont ensemble peut-être qu'il aime aussi plus Osamu qu'Osamu ne l'aime.

Osamu a rendu sa cape et d'un bond alerte, a sauté sur terre. Il l'a remplacée par un tablier.

C'est comme s'il lui disait : « Je ne veux pas être un dieu avec toi. Je veux être un homme et faire à manger. ». Et c'est tellement trivial qu'Atsumu serait écœuré s'il ne s'était pas déjà débarrassé de cette faiblesse inutile.

C'est déjà du passé. Maintenant, Atsumu le déteste de l'avoir abandonné.

Et il déteste encore plus voir comme il se tient droit depuis qu'il l'a quitté, depuis que ses cheveux sont redevenus bruns, depuis qu'ils se ressemblent moins que jamais. Et comme il ne regrette rien, pas un seul instant.

Atsumu est seul. Comme il l'a toujours été. Mais plus quand même.

Parce qu'il vit seul désormais.

Et seule reste cette sensation glacée de l'absence. Comme si bien plus qu'une moitié de lui reposait à présent autre part, dans une réalité différente et inaccessible. Sur la terre, meuble, où poussent les grains de riz.

Un instant, sa planète lui paraît froide et vide.

Mais Atsumu n'est pas du genre à s'apitoyer. Surtout pas sur lui-même.

Il ne lui reste qu'à la repeupler. Et à avoir les cheveux plus blonds encore.

Il ne sera pas dit que lui non plus aura jamais le moindre regret.

x x x

Quelques années ont suffi à Atsumu pour le conforter dans toutes ses idées, à en faire des certitudes.

Idée numéro 1 : il est le dieu du volley. Et sur sa planète, courent et sautent des monstres flamboyants, tous suspendus à ses doigts.

Certains, bientôt, gravitent en permanence autour de lui.

Bokuto en est un étrange spécimen.

Il regarde Atsumu, avant même qu'il l'ait désiré, droit dans les yeux.

Atsumu n'aime pas vraiment ce qu'il voit dans son regard. Il se méfie. Une telle candeur peut-elle réellement exister ? Tout ça associé à trop de confiance en lui-même et un intérêt amical qui ressemble presque à de l'indifférence tant il s'applique à tout le monde, sans sélection. Atsumu n'aime pas non plus le fait que malgré sa chaleur, il semble inatteignable, autant imperméable à la provocation qu'à l'admiration.

Par contre, ce que voit Bokuto en lui semble beaucoup l'amuser. Et même sa moquerie est joyeuse et franche, exaspérante et étrangement supportable. Elle lui rappelle un peu quelqu'un d'autre mais Atsumu n'a pas envie de chercher qui parmi ses souvenirs depuis longtemps enterrés.

Peut-être que cette étrange familiarité a une autre origine d'ailleurs. Car tout comme Atsumu n'aime pas assez les gens pour se lier à quelqu'un en particulier, Bokuto aime trop les gens pour le faire.

Même si en apparence le résultat est le même, il y a quand même une différence – de taille. Les gens aiment Bokuto autant qu'ils l'admirent – tous.

A commencer par Shoyo.

Shoyo est le soleil incandescent qui nous inonde sans que l'on puisse jamais le saisir. Il est l'évidence. Il est une lumière crue et absolue, une lumière de vie.

Il est toujours en mouvement. Ou plutôt, il semble toujours en mouvement. Mais c'est parce qu'en fait, ce sont les gens qui tournent autour de lui. Et peut-être même qu'Atsumu le fait lui aussi, et que c'est pour ça qu'il en a parfois le vertige.

Shoyo, souvent, admire plus qu'il n'aime. Ses yeux éclairent tout autour, ils purifient, ignorent les défauts. Mais ils ne sont jamais qu'un miroir déformant, presque un rejet tant ils renvoient aux autres mieux que ce qu'ils ne sont et même que ce qu'ils peuvent être.

Et puis il y a Omi.

Omi est le mystère, la nuit insondable qui est déjà là, qui nous entoure sans qu'on l'ait remarquée. Ses yeux n'éclairent rien. Ils sont deux gouffres noirs qui aspirent tout alentour. Il est la rigueur là où Atsumu n'est que le chaos. Le masque d'Omi est aussi repoussant que celui d'Atsumu – son sourire plein de dents – est attirant.

Personne n'est plus dissemblable de lui qu'Omi.

Mais Omi connaît intimement la solitude. Il n'est qu'égoïsme, mépris et monstruosité. Il ne se laisse pas toucher.

Personne ne lui ressemble plus.

Au point qu'à lui aussi, Atsumu a donné une moitié de nom.

Bien sûr, Atsumu se moque – éperdument – de la solitude. Il n'a besoin de personne pour remplacer Osamu.

Il n'a besoin de personne, tout court. Les coéquipiers sont interchangeables. De toute façon, ils finissent tous par partir ailleurs, un jour ou l'autre.

Le volley suffit. Et c'est uniquement à cause de ça – et pas à cause de ces trois-là – que les jours d'entraînement et de match, Atsumu se sent toujours autant au chaud.

Et non, les trophées ne sont pas plus faciles à porter quand ils sont soutenus aussi par d'autres mains, ils ne donnent pas l'impression de tenir davantage le monde entre ses doigts.

Et après les victoires, c'est uniquement grâce au savoir-faire d'Osamu – et certainement pas aux rires joyeux qui l'entourent, comme en écho au sien – que les onigiris qu'ils partagent tous ensemble ont si bon goût.

x x x

Idée numéro 2 : il ne sert à rien de demander. Il suffit de prendre.

Et grâce à sa popularité – totalement méritée – un large choix s'offre à Atsumu. Les volontaires ne manquent pas. Cela n'a rien d'éblouissant ni de réellement étourdissant mais l'idée de disposer ainsi des gens à loisir est rassurante à défaut d'être vraiment excitante et cela suffit pour parer au plus urgent.

Apparemment, un noyau, même exposé à la lumière, reste avide de retourner dans la chair. Et même si tout finit au fond d'un bout de latex ou deux, il poursuit le besoin d'ensemencer la terre.

Atsumu ne demande pas. Il donne le minimum – il tient quand même aux louanges et à honorer sa réputation – et surtout il prend ce qu'il veut, ce dont il a besoin.

Mais ce qu'il prend n'est jamais que le vide, une ombre, un désir.

Atsumu reste seul. Il ne peut espérer autre chose. Il n'a dans la bouche que des sarcasmes et des baisers dévorants mais bien trop amers.

Il espère quand même autre chose. Il veut autre chose.

Atsumu veut Omi.

Et Atsumu se veut à travers lui. Il veut légitimer toute cette arrogance en la partageant avec quelqu'un.

Omi ne veut pas être touché, encore moins être pris.

Mais ce n'est pas comme si Atsumu s'était jamais arrêté à ce que les autres voulaient. Seul l'intéresse ce qu'il veut lui.

Seul l'intéresse de pousser Omi pour voir jusqu'où il va résister avant de se rompre, de finir totalement en désordre. Atsumu voudrait le posséder, contraindre son corps si souple à certains mouvements précis, comme il le fait lors des matchs. Il se demande si les doigts d'Omi seraient toujours aussi justes et bien positionnés sur sa peau que quand il attend ses passes. Et le défi rend tout cela encore plus excitant et stimulant.

Atsumu veut Shoyo aussi.

Il veut qu'il continue à rire de ses blagues pas drôles, à lui mentir en lui faisant croire qu'il est meilleur qu'il n'y parait.

La tâche semble bien plus facile. Shoyo a l'habitude de traquer la moindre trace de désir chez tout le monde, même le plus secret et le plus taciturne. Pour les exaucer. Alors il ne devrait pas vraiment résister à celui qui l'exprime par des gestes clairs. Il ne dit pas non à grand-chose quand il s'agit de faire plaisir aux autres tant il aime soulager les maux.

Atsumu se demande si sa faim et son avidité feraient bien sur son corps, combien de fois, malgré la sueur, la fatigue, et la douleur, il en redemanderait. Jusqu'où pourraient les emmener cette soif insensée et inextinguible de progresser.

Atsumu ne sait pas lequel il désire le plus.

Omi est aussi froid que Shoyo est brûlant, aussi avare de contact que Shoyo en est avide.

Atsumu veut les deux et quand Atsumu parle avec Omi, cela lui donne envie de toucher Shoyo. Et quand il touche Shoyo, il pense qu'il voudrait toucher Omi.

Il ne voit pas pourquoi il aurait à choisir, à restreindre le moindre de ses désirs. Il sait mieux que personne qu'un unique noyau peut en générer deux spontanément.

Il est totalement capable de se démultiplier encore, de donner à chacun la moitié d'une moitié.

Et comme il est magnanime, et doué avec chacun de ses membres, il prendrait même volontiers les deux en même temps. Ainsi il pourrait se perdre dans cet agrégat de corps, et peut-être qu'être trois lui permettrait de ne plus se sentir double.

x x x

Atsumu ne demande pas. Il prend.

Mais certains désirs restent inaccessibles, obstinément, et plus les gens lui ressemblent, plus ils semblent vouloir s'éloigner de lui.

Omi ne rompt pas. Parce que son corps est trop souple. Parce qu'il est un monstre de mesure et de maîtrise. Et quand Atsumu le regarde sauter pour frapper ses passes, à peine un peu plus d'une seconde, il est hors d'atteinte. Les regards qu'il lui lance restent figés ainsi, ne sont jamais envoyés que d'au-dessus.

Heureusement pour Atsumu, la soif de lumière de Shoyo est aussi une envie de la partager.

Shoyo accepte d'être pris. Et Atsumu a bientôt toutes les réponses aux questions qu'il se posait, aussi satisfaisantes qu'il l'espérait.

Shoyo est bruyant et brillant et cela n'a rien à voir avec ce qu'Atsumu a connu avant. C'est infiniment meilleur, et pas seulement parce que c'est un garçon, un corps qui ressemble au sien. A cause de la joie. C'est ce qu'Atsumu a vécu dans sa vie de plus proche de se lier.

Shoyo part après pourtant, ne reste pas dormir. On voit qu'il a vécu seul et loin très jeune. Il est très organisé, ne laisse jamais une seule de ses affaires traîner. Peut-être est-ce pour ça qu'Atsumu voudrait qu'il le fasse.

Atsumu croyait qu'il voulait Shoyo. Mais maintenant qu'il l'a eu, ça ne suffit pas.

Atsumu veut avoir tout ce qu'il désire, et plus encore ce qu'il ne peut obtenir.

Il veut Omi toujours plus fort.

Il veut que Shoyo lui appartienne.

Alors il prend Shoyo et il le prend encore. Jusqu'à ce que Shoyo soit plein de ce qu'il peut lui donner, jusqu'à ce qu'Atsumu se soit complètement vidé à l'intérieur.

Mais rien n'y fait. Jamais il ne le possède.

Parce que même une fois qu'il a enlevé tout le reste autour, il ne trouve toujours pas au fond de lui de vrais sentiments. Atsumu est venu avec trop peu à offrir et trop à prendre. Et c'est pour ça qu'il ne peut pas l'avoir vraiment. Parce que Shoyo cherche une vraie personne alors qu'Atsumu cherche quelque chose, une sensation.

Shoyo ne veut pas d'un désir, il veut quelqu'un.

Shoyo regarde Atsumu pourtant. Il veut ses passes. Il les attend. Il les demande. Et il prend les passes d'Atsumu avec dévouement, avec passion, avec autorité.

Mais maintenant qu'il s'en est approché, Atsumu constate que les yeux de Shoyo ne font que le refléter, lui et sa lumière. Même s'ils sont clairs, ils restent impénétrables comme si quelqu'un les habitait déjà et avait verrouillé la porte derrière lui en partant.

Il n'y a que quand il regarde ces vidéos sur son téléphone qu'il est midi, et son sourire est haut dans le ciel. Il n'y a que pendant quelques matchs que son corps ne regarde pas déjà plus haut, plus loin mais juste devant lui, de l'autre côté du filet.

Shoyo ne veut pas Atsumu, il veut quelqu'un d'autre.

Il prend Atsumu et ses passes comme il prendrait n'importe quelle passe, n'importe qui. Comme un entraînement, en rêvant à un autre qu'il n'a même pas besoin de regarder pour savoir où toucher, où frapper.

C'est pour ça que Shoyo est toujours en partance, vif et évanescent. Il court après quelqu'un d'autre, éperdument, et même si son corps peut s'arrêter un instant, ses yeux ne suivent que lui, et son cœur aussi est sans cesse en voyage. Hinata, où qu'il soit, avec n'importe qui, est aussi ailleurs. Atsumu ne peut donc le toucher vraiment.

Tobio ne touche pas Shoyo pourtant mais c'est lui qui le possède. Atsumu le voit bien dans la façon dont ils se chamaillent encore, toujours, dont leurs mains se cherchent avidement parce que ce sont elles qui expriment le mieux l'amour. Il voit aussi la façon dont ils ne se comprennent pas, et dont cette différence est une familiarité.

C'est sûrement parce qu'Atsumu n'y connaît rien en attachement et qu'il s'y connaît très bien en immédiateté et en éphémère. Mais il ignorait totalement qu'un tel lien pouvait survivre au temps et à la distance.

Atsumu voudrait avoir ça. Bien plus qu'il ne veut Shoyo. Bien plus qu'il ne veut Omi. Il voudrait cet amour illogique et incompréhensible, celui qu'on offre à une personne qui ne nous ressemble pas, et que l'on choisit parce qu'il n'est pas un autre soi-même. Parce qu'il nous complète, nous fait nous sentir plus que nous-même.

Lui aussi, il voudrait être, sans avoir besoin de s'en convaincre en se regardant sans cesse dans des miroirs.

Il voudrait exister autrement qu'en se reflétant dans tous ces doubles imparfaits. Bokuto son double déformé, Omi son double inversé, Shoyo son double lumineux, Tobio son double rêvé. Et Osamu, son double réel.

Atsumu ne supporte plus ces miroirs qui lui montrent ce qu'il n'est pas, tout ce qu'il n'aura jamais.

Et qui pire encore, lui renvoient sa propre image. Ils sont vides. Chacun ne reflète jamais que sa solitude.

Shoyo est encore plus lointain quand Tobio part en Italie.

Et rapidement, il s'envole pour le Brésil pour courir encore après son rêve aux cheveux aussi sombres que les siens sont lumineux.

Il annonce ça à Atsumu avec un immense sourire, comme s'il devait s'en réjouir aussi. Et Atsumu sourit aussi, par réflexe, par reflet. Il ne trouve pas assez de chagrin en lui pour faire autre chose.

Bokuto aussi part à Tokyo pour rejoindre quelqu'un qui ne lui ressemble en rien. Même Omi tombe amoureux de quelqu'un qui n'a pas peur.

Et en plus d'être seul, Atsumu vit seul à nouveau.

Mais peu importe. Parce que cela fait longtemps qu'Atsumu est seul.

Parce que les souvenirs n'existent pas, et les regrets meurent avec eux.

Parce qu'il suffit d'un claquement de doigt pour qu'il ne soit plus seul dans son lit.

Et parce qu'il a réussi. Il est vraiment devenu un dieu. Et Même Alan l'admire maintenant. Et il brille et le monde entier le voit devant son poste de télévision. Et surtout Osamu. Il brille et cela suffit. Cela suffit n'est-ce pas ?

La lumière ne touche pas toujours les autres en profondeur. Parfois, elle fait juste rougir ou frémir la peau un instant. Mais leurs corps restent lointains.

Atsumu est le cœur de tout, mais son amour est désincarné, sans réel objet et il tombe toujours à côté.

Atsumu est le noyau plutôt, et ses satellites sont condamnés à rester à distance, en orbite.

Les dieux sont faits pour être adorés. Mais ils ne peuvent réellement être aimés, même des monstres.

x x x

Rejoindre l'équipe nationale n'a jamais été pour Atsumu que la reconnaissance de son dû.

C'est aussi une sensation assez familière de retrouver Bokuto toujours aussi excité, Shoyo toujours aussi enjoué, Omi toujours faussement détaché.

Bientôt, il y a même Alan et Suna. Et bien sûr, tous ces monstres sont là pour lui rappeler l'étendue de son pouvoir, que c'est grâce à lui qu'ils y sont.

Mais tout cela sent quand même un peu trop le passé.

Atsumu n'a pas besoin de se retourner dessus pour réaliser à quel point il est fort aujourd'hui. Et il n'aime pas vraiment la sensation indéfinissable qui naît dans sa poitrine, quand il les regarde courir sur sa planète. Parce que ce n'est pas seulement une satisfaction et un sentiment de supériorité bien légitimes.

Seul importe le présent pourtant. Cela a toujours été le cas.

Il prend soudain la forme d'Ao.

Il est impossible de l'ignorer tant Atsumu sent son regard admiratif sans cesse posé sur lui, jusqu'à l'obsession. C'est gratifiant c'est vrai – et inévitable, bien évidemment. Pourtant, Atsumu feint un temps de ne pas l'avoir remarqué. Il ne veut pas lui accorder plus d'importance qu'il n'en mérite, ni surtout lui montrer qu'il le regarde s'entraîner lui aussi, parfois, du coin de l'œil.

C'est quand il l'entend se moquer de Tobio et de son air coincé qu'Atsumu le trouve sympathique pour la première fois. Ils en rient ensemble et ça sonnerait presque juste si Atsumu ne voyait pas comme Tobio et Shoyo ne se quittent plus, la nouvelle proximité évidente entre leurs corps. Le fait qu'il ait eu Shoyo avant est ridiculement dérisoire par rapport à ce qu'ils ont maintenant – et vraiment ils ont tout à présent, tout. Et Atsumu se sent d'autant plus soulagé et joyeux de toute cette mesquinerie qu'il partage avec Ao.

Il y a chez Ao un mélange de respect et d'insolence. Il veut apprendre de ses aînés mais il a du mal à cacher que c'est pour prendre leur place un jour, bientôt, dès que ce sera possible.

Derrière son air avenant, le sourire enthousiaste sur ses lèvres, Atsumu voit bien toutes les nuances de son avidité – et faites-lui confiance, il s'y connaît, autant en rictus qu'en désir. Mais Ao reste cependant très terre à terre, connecté à la réalité. Ses ambitions sont immenses mais elles prennent leur temps, elles sont un peu trop raisonnables.

Ao a aussi un talent fou mais pas encore les certitudes de Tobio qui ne considère plus Atsumu comme un rival depuis longtemps. Et Atsumu peut savourer à loisir cette sensation de pouvoir, grisante, ce rôle de mentor qu'Ao lui a attribué, les yeux brillants de toutes les convoitises.

Atsumu sent bien sûr le risque, le danger qu'i lui apprendre ce qu'il sait, mais c'est encore bien meilleur comme ça, en ayant peur de se faire happer la nuque par l'animal féroce que l'on nourrit dès que l'on aura le dos tourné.

Ao n'est pas un de ces attaquants qu'il peut manipuler comme il veut. D'ailleurs son nom est tellement court qu'on ne peut même pas le tronquer. Et le fait qu'il ne soit pas dépendant pour le jeu rend tout cela encore plus excitant, lui donne envie de le dominer de plein d'autres façons.

Atsumu ne demande pas. Il prend. Et il y a peut-être un peu d'étonnement dans le regard d'Ao, la première fois qu'Atsumu saisit sa main mais il ne la retire pas et la surprise fond en un instant pour être remplacée par un sourire carnassier et affamé, quand Atsumu la colle entre ses jambes. Un seul instant de plus et Ao est déjà à genoux, sans qu'Atsumu n'ait seulement eu le temps de le suggérer.

Il n'a même pas besoin de le guider, de lui montrer comment faire. Pour ça aussi le gamin est insolemment doué. Et dévoué, à sa façon, pour que l'on reconnaisse son talent. Atsumu doit admettre que c'est encore meilleur quand admiration et rivalité se mêlent.

La suite est plus exaltante encore. La révérence ne dure que peu et bientôt ils font l'amour avec fureur, presque comme on se bat, avec une urgence absolue à asseoir son emprise, sa supériorité.

Ao fait preuve d'une voracité insatiable. C'est comme s'il voulait dévorer la peau d'Atsumu, la lui prendre pour s'en vêtir et voler plus haut que lui après la lui avoir dérobée.

Et le jour où Atsumu se retrouve le dos plaqué au matelas, les mains maintenues fermement au dessus de sa tête, le poids d'Ao pesant au dessus et au dedans de son corps, un plaisir insensé et inédit fouraillant dans ses entrailles, il voit le visage impatient et désespéré d'Ao finir par se crisper dans un sourire rageur et vainqueur. C'est comme s'il se regardait à nouveau dans un miroir.

Atsumu réalise alors que même dans ses ébats, il ne cherche jamais que lui-même pour tromper sa solitude. Il n'y a qu'à cette condition qu'il peut être pleinement satisfait.

Le tournoi olympique qui suit n'est qu'une succession de différentes fièvres qui s'alternent jour et nuit. Jusqu'à la défaite qui scelle définitivement leurs rêves démesurés.

La médaille qu'obtient Atsumu n'apaise en rien la frustration. Il n'a jamais aimé les lots de consolation. Comme il ne connaît pas les souvenirs et le passé, chaque nouveau match est le premier. Il n'est jamais rassasié, il veut toujours plus de lumière.

Atsumu ne peut raisonnablement subir plus d'une défaite à la fois. Quand ils se quittent avec Ao, il lui dit clairement qu'il vaut mieux qu'ils en restent là. Ce n'est pas vraiment une victoire non plus. Mais il ne veut pas pas de ce lot de consolation non plus.

Atsumu le dit sur le ton de la plaisanterie parce que tout cela n'a jamais eu aucune espèce d'importance. Il le dit avec un sourire un peu cynique aux lèvres, parce que c'est ainsi que tout a été entre eux depuis le début.

Il en reçoit un étrangement similaire en échange, qui ne contient aucune tristesse. Ao ne semble pas non plus déçu, peut-être juste un peu pris de court, forcé de reconnaître qu'il a perdu, au moins pour cette fois. Mais il a surtout un air à la fois reconnaissant et bravache qui signifierait : je ne regrette pas parce que j'ai appris.

Un instant après, Ao s'est déjà retourné et il regarde droit devant lui. Parce qu'Ao est l'avenir.

Mais il n'est sûrement pas celui d'Atsumu.

Atsumu n'a pas plus d'avenir qu'il n'a de passé.

Les dieux ne vivent jamais que dans l'éternel présent des mythes et des rêves.

x x x

Il suffit parfois de pas grand-chose.

D'un jour mort, à la fin de la saison, où Atsumu ne peut tromper l'attente interminable de la reprise du championnat qu'en allant voir Osamu.

Il suffit de manger un simple grain de riz.

Ou de manger un cœur.

C'est ça qu'Osamu donne – tout ce qu'il est – dans chacun des onigiris qu'il façonne.

Plus encore dans celui à la saveur si particulière qu'il donne à Atsumu ce jour-là.

Il a un goût familier, le goût des souvenirs.

Parce qu'Atsumu mange un deuxième cœur aussi, celui de Kita, qu'il met dans chaque grain de riz qu'il récolte.

Peut-être que c'est cette simple bouchée qui peut le faire grandir enfin. Et plus seulement son corps.

Atsumu lève les yeux et il regarde Osamu. Il réalise que cela fait bien longtemps qu'il ne l'a pas fait, vraiment. Et Osamu sourit quand Atsumu pleure. Et cela n'a plus rien à voir avec ses souvenirs. Ils ne ressemblent plus tant que ça l'un à l'autre désormais.

Parce que même si ses sourcils sont légèrement relevés, un peu moqueurs, le sourire d'Osamu est plus sincère et tendre qu'il ne l'a jamais été.

Et Atsumu découvre une nouvelle facette de l'amour de cet être qu'il connaît pourtant par cœur.

Peut-être que c'est Osamu le frère qui aime le plus en réalité, qui en se mettant en retrait, n'a jamais cherché qu'à leur donner à chacun la possibilité d'exister. Peut-être qu'il y a assez de soleil pour eux deux finalement.

Atsumu est un peu KO à ce moment-là. Et même si cela lui en coûte, il doit reconnaître qu'il a perdu, qu'il doit laisser la victoire à Osamu cette fois. Mais ça a quand même le goût d'une victoire.

Parce que quand Atsumu gagne une médaille, Osamu la gagne aussi.

Et quand Osamu lui rend ses souvenirs, Atsumu gagne aussi.

Le cœur qu'il vient d'avaler, c'est le sien.

Il n'a jamais appartenu qu'à Atsumu pourtant, ce cœur, mais il l'avait oublié et ignoré.

Osamu l'a conservé précieusement pendant toutes ces années, il l'a tenu au chaud, et, du même air railleur avec lequel il lui tendrait ses genouillères oubliées au gymnase, il le rend à Atsumu maintenant qu'il en a besoin, qu'il est las de jouer à être un dieu.

Atsumu le prend et il a l'impression qu'il est plus grand que dans sa mémoire. Mais la chaîne y est toujours.

Reste à savoir ce qu'il va en faire maintenant.

S'il veut raviver, faire battre à nouveau ce passé qui n'était plus censé exister.

S'il veut saisir la chaîne et la suivre comme une rivière que l'on remonterait à l'envers, un fil qui mène à un ailleurs incertain, en dehors du labyrinthe que l'on a créé soi-même et dans lequel tous les corps que l'on empoigne dans nos mains de monstre, si divers qu'ils soient, se ressemblent tous.

Ce n'est pas vraiment revenir au point de départ. C'est juste achever une boucle, finir d'arpenter son monde et se rendre compte que l'on en a vraiment fait le tour. C'était un long voyage. Et promis, il a tout parcouru, tout ratissé, mais il n'y a rien, rien de semblable, nulle part.

Il n'y a plus qu'en retournant sur son ancienne planète qu'il retrouvera la douceur et l'odeur de la terre.

x x x

Cette fois-là, c'est Atsumu qui vient voir Kita. Pas Osamu.

Quand Atsumu l'aperçoit au milieu du champ, c'est comme un apaisement, une respiration. Comme s'il savourait la sensation de mettre la dernière pièce du puzzle. C'est la même plénitude. Et enfin il peut contempler le motif dans toute sa beauté et sa complexité.

Kita n'a même pas l'air étonné. Et pas parce que pour beaucoup, au temps du lycée, Osamu et Atsumu, c'était du pareil au même. Pour Kita, qui les a pourtant connus ensemble, cela n'a jamais rien eu à voir.

C'est plutôt comme s'il savait que cela ne pouvait qu'arriver parce que c'était la fatalité, et qu'au moment où Atsumu avait récupéré son cœur, Kita avait senti le sien trembler. Atsumu ajoute pour lui-même « c'est comme s'il m'attendait ». Il ne préfère pas savoir s'il se trompe, il préfère espérer.

Kita ne demande rien non plus, ne pose aucune question. Il sait déjà tout, sans qu'Atsumu n'ait rien à dire.

Quand enfin, il se met à parler, c'est pour dire : « Reste autant de temps que tu le voudras. » Et c'est toujours avec la même abnégation, et toujours cette même autorité divine, si douce, si persuasive, celle qui a toujours frustré, bouleversé Atsumu.

Elle est inutile.

Atsumu veut rester.

Mais maintenant, il sait qu'il a le droit.

Atsumu veut regarder Kita, avec son nouveau cœur.

Kita n'est pas beau comme un match de volley, un condensé de vie, tellement intense qu'il donne ensuite l'impression, quand on regarde autour de nous, de vivre une répétition générale manquée et sans rythme.

Il est beau comme la vérité, comme l'instant, comme chaque oisillon tombé du nid qui meurt, comme chaque crue qui noie la récolte. Il est beau comme la cruauté, l'implacable de la vie.

Atsumu n'a jamais rien possédé ni maîtrisé. Il le comprend maintenant. Il subit les couleurs du point du jour, la quiétude du bruit de l'eau qui coule, chacun de ces instants où Kita ne le regarde pas.

Et c'est insupportable, autant de n'y être pour rien dans la beauté du monde que de n'avoir aucun lien avec celle de Kita.

Il y a dans la façon dont Kita observe ce qui l'entoure, quelque chose d'injuste. Et Atsumu voudrait être le ciel gorgé d'orage, ces pousses de riz, que Kita effleure nonchalamment des ses yeux et de ses doigts, comme s'ils faisaient partie de lui, qu'il n'y avait plus de limite définie entre lui et la terre, lui et le ciel.

Kita est tout ce qui est rond, ce qui est complet, tout ce qui est parfait. Kita est la lune qui luit, en reflétant la lumière du soleil. La lune qui montre chaque jour une part différente d'elle alors qu'en réalité elle est toujours la même. La lune qui accepte l'obscurité, qui l'éclaire, qui ne va pas sans elle, et qui l'aime.

Atsumu ne veut pas comprendre cette fois non plus. Il ne veut pas bousculer cet équilibre miraculeux. Il préfère l'opacité, le mystère, le sacré de la nuit. Il ne veut pas savoir ce qui se trame sur la face cachée de la lune, juste en rêver.

Il n'y a rien à comprendre, juste à regarder et à accepter.

Les deux faces d'une pièce ne se voient jamais, ne peuvent pas savoir ce qui est dessiné de l'autre côté. Pile et face ne se ressemblent en rien. Mais elles ne sont pas si distantes et opposées que ce que l'on croit. Ce n'est jamais que la même pièce.

Atsumu veut Kita.

Atsumu veut Kita. Atsumu veut Kita. Atsumu veut Kita.

Atsumu veut Kita, douloureusement. Et cela gronde en lui, cette impatience, cette nécessité : c'est toujours prêt à éclater violemment, zébrant le ciel et les draps froids, tout ce qui n'est que la continuité de Kita.

Mais Atsumu ne demande jamais. Il prend.

Pourtant même maintenant qu'il sait très bien comment on fait pour prendre quelqu'un d'autre, il n'ose pas. Il ne peut pas se montrer autoritaire et avide cette fois.

Kita n'est pas les autres. Et Atsumu ne pourra avoir que ce qui sera offert.

Il repart cette fois, sans l'avoir même touché du bout des doigts.

Mais il sait qu'il reviendra. Que toutes les routes mènent à Kita.

x x x

Un de ces soirs où Atsumu a débarqué, sans prévenir, et où Kita l'attendait quand même, la lune est pleine et l'on entend au loin le glapissement plaintif d'un renard.

Kita regarde longuement le ciel, et c'est comme un face à face, une mise au point avec son reflet.

Atsumu a toujours détesté le silence. Tant qu'il était le bruit de sa solitude.

Mais il l'aime maintenant qu'il est rythmé par la respiration régulière de Kita, qu'il bruisse de chacun de ses rares gestes.

Il aime autant le mystère que la fureur finalement. Parce que chacun le soulage de l'autre. Parce que chacun lui donne encore plus envie de l'autre.

Au moment de retourner dans sa chambre, Kita s'arrête un instant, sans un mot, avant de laisser la porte ouverte. Atsumu la fait coulisser derrière eux.

A l'instant où il serre Kita dans ses bras, Atsumu ferme les yeux. Il a trop regardé. Il faut qu'il sente maintenant.

La peau de Kita a la douceur d'une piqûre d'abeille.

Elle a l'odeur de l'orage d'été qui mouille la terre brûlante.

Elle a le goût épicé des immortelles.

Ses gémissements étouffés, presque inaudibles, ont la mélancolie du chant d'une tourterelle.

Kita est à genoux, déjà. Mais c'est Atsumu qui est dévoué tout autant qu'il est ravagé.

Il a rouvert les yeux, pour marquer ses souvenirs d'une trace indélébile cette fois, mais Kita a fermé les siens, résolument.

Kita reste toujours trop inaccessible et silencieux. Juste un peu d'égarement. Quelques crissements de doigts. Même quand il jouit, ses cris demeurent obstinément muets. Alors Atsumu crie pour deux, geint pour deux, râle pour deux. Il remplit le silence des bruits de claquement entre leurs corps. Du bruit de ses pleurs qu'il ne comprend pas, qui ne sont pour personne et pour tous les deux à la fois.

Kita s'en va après, il est déjà loin, juste en retrouvant son air impassible. Il ne reste plus que le vide et son silence entre leurs deux corps dès l'instant où ils ne sont plus imbriqués. Et Atsumu se tord de cette impression de saisir son corps, d'y pénétrer sans jamais pouvoir le toucher.

Parce qu'on ne possède pas la terre. Elle nous tolère, accepte qu'on se roule sur elle pour essayer de garder sur nous un peu de son odeur.

Il prend ce que Kita lui offre.

Il en veut plus pourtant.

Atsumu veut que Kita le regarde.

Mais Atsumu ne demande pas.

Et Kita ne plonge jamais les yeux dans les siens. Atsumu sent juste parfois son regard effleurer sa nuque ou sa main.

Atsumu veut juste que Kita le regarde. Le regarde vraiment.

x x x

Kita n'est pas Osamu.

Atsumu ne peut pas le forcer à le regarder en lui mettant des coups.

Ce n'est pas un double cette fois. Alors Atsumu ne sait pas comment faire.

Il n'a toujours aimé chez les autres que les morceaux de lui-même qu'il y voyait.

Mais il aime Kita exactement pour les raisons inverses. Parce qu'il n'a rien en commun avec lui. Parce qu'autant Atsumu est la lumière aveuglante et spontanée du jour, qui brûle les yeux, autant Kita est la douceur subtile et apaisante de la nuit.

Il ne veut pas qu'ils soient condamnés à ne faire jamais que se croiser. Il veut l'aube et le crépuscule entiers dans ses bras.

Mais Kita a besoin de mots pour comprendre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il a plutôt besoin qu'Atsumu en emploie.

Il a besoin qu'il demande.

Mais Atsumu n'a jamais rien demandé.

Un soir qu'ils se perd dans le corps de Kita, sur ses lèvres, il sent les doigts de Kita s'arrêter au milieu de sa poitrine.

Et voilà ce que veut dire la main silencieuse de Kita posée sur son cœur : ne cherche pas à me prendre ma sérénité, mes certitudes, viens les partager avec moi.

Alors Atsumu demande.

Il demande, dans un souffle : « Regarde-moi ».

C'est comme un ordre en apparence mais tous deux savent qu'il supplie.

Atsumu ne veut pas comprendre. Mais il comprend quand-même à cet instant : que comme avoir c'est donner, être c'est s'abandonner. Atsumu n'a pas le temps d'être grisé par cette victoire qu'il vient de remporter contre lui-même.

Parce que Kita le regarde et dans ses yeux, Atsumu ne voit pas son reflet. Il voit toute la profondeur du monde, prête à l'accueillir.

Les yeux de Kita aiment. Tout ce qu'ils regardent. Tout. Il en a toujours été ainsi. Maintenant, ils aiment même Atsumu. Même lui. Enfin.

Et Kita le regarde. Et le regarde encore. Et Kita pleure en le regardant, parce qu'Atsumu est trop acéré, trop monstrueux. Et parce que Kita l'aime trop tendrement, quand même.

Et Atsumu demande encore : « Prends-moi. »

Jamais il n'a souhaité quelque chose plus fort. Pourtant, il le dit avec humilité, avec humanité.

Atsumu avec ces mots dit : « Aime-moi. ». Atsumu veut être aimé.

Et il l'est, pour la première fois, par quelqu'un qui n'y est pas obligé. C'est tout ce qu'il a jamais souhaité. Et peut-être que ce n'est pas si terrible finalement d'être un homme, si cela permet d'être aimé et accepté par un autre.

Kita le prend et le possède, avec douceur, avec fermeté, avec ferveur, les yeux grand ouverts, résolument. Et l'émotion qui étreint Atsumu n'est pas de ce monde. C'est encore meilleur que tout ce qu'il avait imaginé car Kita ne prend et ne possède jamais rien.

Enfin Atsumu a voulu suffisamment quelque chose pour le demander. Enfin Kita a voulu quelque chose suffisamment pour le prendre.

Atsumu en redemande sans cesse. Il veut avoir et appartenir. Et surtout, il veut être, exister dans les bras de Kita.

Pour la première fois, il veut seulement ce qu'il a déjà.

Pour la première fois, Atsumu ne veut plus être seul quand il ne l'est pas, n'a plus peur de l'être même quand il l'est. Parce qu'à chaque fois qu'il revient, Kita le regarde comme s'il ne l'avait jamais quitté des yeux même quand il était au loin.

Et c'est comme si tous les « tout de suite » devenaient un unique « toujours ».

« Shinsuke. »

Atsumu fait rouler ces syllabes dans sa bouche. Comme on essayerait un bijou pour voir s'il nous embellit autant que l'on espérait.

« Je peux t'appeler Shinsuke ? »

(Maintenant qu'il a commencé, Atsumu n'arrête plus de demander.)

« Oui ».

Ils l'embellissent.

Le joyau et son porteur.

Ils n'arrêtent plus de le faire, à chaque fois qu'Atsumu module cet unique mot avec tous les tons, tous les reflets possibles. Jamais il n'a trouvé ses mains si belles quand quand le nom et le corps de Kita parent chacun de ses doigts.

Il en a fini avec les moitiés de nom. Il en a fini avec les doubles aussi. Il veut être avec une personne maintenant.

Pas celle qu'il a quittée quand il a été arraché du fruit et jeté par terre. Celle sur laquelle il est tombé, qui l'a accueillie en son sein. Celle qu'il a choisie. Celle qu'il ne comprend pas toujours, qui n'est pas une évidence. Non, celle qui est plutôt une énigme opaque et fascinante. Mais celle qui pour la première fois le fait se sentir complet.

Celle qui ne lui donne pas l'impression d'être d'eux. Mais plutôt celle d'être l'infini.

Pour Kita, le noyau n'est que celui des fruits. Et il sait qu'à l'intérieur, parfois, il y a un trésor caché. Réservé à ceux qui n'ont pas peur d'aller chercher un peu trop profondément. Ceux qui ont l'habitude de creuser la terre. Et Kita est allé le chercher. Et il n'a pas peur, même s'il est empoisonné.

Ainsi, Atsumu peut renaître en s'enfonçant à la fois dans la chair et dans la terre.

Il peut enfin devenir un noyau stable, avec une énergie d'excitation encore plus élevée, de forme parfaitement sphérique, un noyau doublement magique.

x x x

On naît seul, on vit seul, on meurt seul.

C'est faux. Totalement faux.

Parfois, on naît avec un frère.

Parfois, on vit avec quelqu'un qu'on aime.

Et en plus, Atsumu ne mourra pas.

Parce que les règles du monde de s'appliquent pas à lui. Parce qu'il est né deux fois.

Parce que dans ces histoires inventées par des enfants qui ne veulent pas grandir, les dieux ne meurent jamais.

Et parce que, vous savez, Kita et lui sont des dieux, n'est-ce pas ?