Echo ; Lassitude


Une fois n'était pas coutume, le jeune homme aux cheveux flamboyants ne se trouvait perché en hauteur, surplombant un quelconque spectacle, mais bel et bien au même niveau que ledit spectacle. Ses bras croisés sur sa poitrine, son regard céruléen devenu orageux, sa posture droite et tendue, tout en lui traduisant l'agacement qui l'habitait et les efforts presque surhumains dont il faisait preuve pour ne pas sauter à la gorge de celui qui lui faisait face, un rictus amusé sur le visage.

Il tenait encore dans sa main gantée le papier formant la première grue qu'il avait reçu une dizaine de minutes plus tôt, mais une seconde grue apparut sur son épaule, sautillant d'une manière qui rendait clair son message : Dépêche-toi. L'Ecrivain était un homme impatient, et même deux minutes de décalage pouvait l'agacer grandement ― au grand désespoir de tous les autres qui l'entouraient, et auraient bien voulu un peu de compréhension. Même après des siècles d'exercice, leur travail n'était simple pour personne.

Il avait d'ailleurs croisé son aînée quelques jours auparavant, alors que celle-ci était assise en tailleur dans un coin de leur modeste demeure. Elle était plongée dans ses pensées, faisant tournoyer autour de son annulaire une bague usée par les années. Le jeune homme aux cheveux flamboyants savait qu'elle ne la remettait que quand elle était seule ― car elle témoignait d'un interdit transgressé et d'une faute punie sévèrement ― alors il avait voulu faire demi-tour pour la laisser tranquille. La jeune femme l'avait cependant retenu en l'interpellant, avant de lui esquisser un sourire encourageant en tournant la tête dans sa direction.

Tu te débrouilles bien, avait-elle soufflé, et le jeune homme songeait qu'elle avait tort. Il ne se débrouillait pas bien. Il avait juste l'impression de perdre le contrôle chaque jour un peu plus fortement.

« Non. » Il murmura finalement avant de tourner les talons pour s'en aller, s'éloigner de ce type. Il savait qu'il n'avait pas besoin d'agir pour que les choses reviennent dans l'ordre ― enfin, dans le désordre, plutôt. L'ordre des choses avait été bouleversé des décennies plus tôt.

« Chuuya. »

L'autre prononça son nom sur un ton implorant, qui ne fit que resserrer les phalanges du susnommé. Il détestait quand il essayait de l'amadouer par ses bonnes paroles, en prononçant son nom en détachant chaque syllabe, comme s'il était la chose la plus importante du monde pour lui. Il savait que ce n'était qu'un odieux mensonge. Il ne voulait pas croire la moindre phrase prononcée par ces lèvres d'homme mortel ― presque ― qui mentait comme il respirait.

Il ne se retourna donc pas, et reprit son chemin en enfonçant sur son crâne son chapeau pour se soustraire à la vue du jeune homme aux cheveux bruns. Néanmoins, par un tour de force qu'il n'aurait su anticiper, et qui le prit de court, l'autre attrapa son poignet quelques instants plus tard.

« Refuseras-tu toujours de m'écouter ?

Oui. » Le jeune homme aux cheveux flamboyants sentit que l'autre essayait de trouver son couvre-chef pour le lui enlever, aussi il bloqua son geste en attrapant son poignet ― de l'extérieur, on avait sans doute l'impression que l'homme était bloqué par le vide.

« Pourquoi ? »

Le ton du brun s'était fait impérieux, quelque chose qui agaça d'autant plus le rouquin. Il détestait quand l'homme se comportait ainsi. Il n'avait pas d'ordre à lui donner ; la seule supériorité dont il disposait, c'était celle de la taille.

« Parce les choses doivent être ainsi. Toi et moi, on n'a rien à se dire. Rien à voir ensemble. Alors arrête de t'accrocher, putain. Si tu le fais, tu pourras reprendre ton train de vie normal.

Je ne redeviendrais pas mortel pour autant, souffla le brun à son oreille. Quitte à être immortel, quitte à avoir été puni pour t'avoir connu, autant en profiter jusqu'au bout. »

Le jeune homme aux cheveux flamboyants retint un soupir d'exaspération mêlée de frustration. Pourquoi refusait-il de comprendre ? Toutes leurs conversations sur ce sujet revenaient au même point. Cet idiot s'accrochait à son immortalité comme à une bouée de sauvetage, la seule chose qui lui permettait de ne pas perdre son lien avec lui. Mais ainsi, il continuait d'empirer sa peine, s'enfermant de lui-même dans une spirale vicieuse dont il ne sortirait pas tant que le jeune homme qu'il pourchassait respirerait encore.

(Et, qu'on se le dise, s'il n'était pas immortel comme son interlocuteur, le jeune homme aux cheveux flamboyants avait encore de très longs siècles devant lui.)

« Arrête de t'acharner, cracha finalement le rouquin de nouveau. Et fous-moi la paix. »

Il se libéra de l'étreinte du brun et reprit son chemin. Il savait que ce cri était vain. Il ne l'entendrait pas de sitôt, à son grand malheur. Cela faisait déjà des décennies que le jeune homme essayait de lui faire abandonner la partie, en vain. L'Ecrivain lui avait préconisé d'attendre, que les humains n'avaient aucune patience et qu'il allait sans doute finir par abandonner ― le jeune homme trouvait cette réflexion culottée de la part d'un homme qui n'avait également pas la moindre patience, mais avait convenu qu'il avait raison.

Néanmoins, les jours passaient, les années aussi, et rien ne changeait. Le brun continuait de s'accrocher à lui tel une sangsue. Et les mots qu'il avait murmurés lorsque le jeune homme aux cheveux flamboyants s'était éloigné, qui lui étaient parvenus malgré la distance, portés par le vent, l'avaient conforté dans cette idée.

Je n'arrêterai pas tant que tu ne m'auras pas réellement écouté.


Je n'en peux plus.

Ignore-le.

J'en suis incapable.

Pourquoi ? Ce n'est pas si dur.

Il me retrouve toujours.

Ne peut-il pas réaliser sa stupidité ?

Je crains que non.

Sois prudent avec lui.

Je le suis, nul besoin de vous inquiéter.

Je ne peux pas m'en empêcher.

Pourquoi donc ?

Parce que je t'aime.

Je vois ce que vous voulez dire.

Peut-être en va-t-il de même pour lui.