après un prologue obscur, je vous offre un premier chapitre moins obscur (promis !) ;)
j'ai publié deux parties : celle-ci et un écho du passé. j'insiste particulièrement sur cette chronologie : les échos sont antérieurs au prologue, lui-même antérieur d'environ trente-cinq ans aux chapitres. donc, ouvrez l'oeil, parce sue ces échos un peu confus recèlent de petits détails sur deux personnages importants!

ce chapitre est un peu plus court que les prochains (4k mots contre 5k pour les autres) mais je pense qu'il annonce bien le ton de cette histoire ;) oh, et, je vous promets que les ships annoncés auront bel et bien lieu, mais il faut prendre son temps !

enfin, je vous donne rendez-vous le 15 mai pour la suite :)


Chapitre Un ; Noyade


« Atsushi ? » Le jeune homme releva la tête en entendant son prénom, et sourit à sa camarade de classe, Gin Akutagawa. Ils se connaissaient depuis plusieurs années, ayant été dans le même collège et le même lycée, et, même s'ils n'avaient jamais été exceptionnellement proches, s'entendaient plutôt bien.

« Bonjour, Gin. » la salua-t-il joyeusement.

La plupart des gens ne comprenaient pas pourquoi, s'ils n'étaient que des connaissances de longue date, ils s'appelaient par leurs prénoms comme de vieux amis proches. Ni lui ni elle n'avaient jamais su comment leur expliquer que c'était pour une multitude de raisons. Ils pouvaient cependant en isoler deux, une pour chacun d'eux : Gin n'aimait pas qu'on l'appelle par son nom de famille, car elle avait un grand frère qui faisait beaucoup parler de lui (et que même si elle l'adorait, elle avait parfois envie de ne pas être systématiquement « la petite sœur d'Akutagawa, vous savez, l'élève de troisième année qui a des problèmes avec tout le monde et qui se bat fréquemment ») ; quant à Atsushi, il n'aimait pas entendre son nom de famille, car c'était aussi celui de sa mère et que... eh bien, sa mère était un groupe de problèmes à part entière.

« Bonjour. » le salua-t-elle avec un mince sourire ― elle souriait rarement, mais tout son visage s'illuminait quand elle le faisait, et Atsushi entendait presque tous les garçons de leur classe se pâmer devant la jeune femme. « J'ai mené ma petite enquête. » poursuivit-elle, tandis que son sourire s'élargissait un petit peu, devenant presque inquiétant.

Son interlocuteur eut toutes les peines du monde à ne pas piquer un fard devant toute leur classe. Il aimait beaucoup Gin, vraiment, mais il regrettait d'avoir eu le malheur d'aborder en sa présence le sujet de son béguin pour le grand frère de cette dernière. Depuis, la jeune femme s'était mis en tête de l'aider à avouer ses sentiments à son aîné, quand bien même le jeune lycéen aux cheveux d'argent lui avait répété encore et encore que ce n'était pas la peine.

Il ne pouvait pas nier qu'une part de lui voulait se confesser ; mais, honnêtement, quand on faisait face à Ryunosuke Akutagawa, une simple confession devenait une épreuve de survie. Même son béguin ne pouvait lui faire oublier que le terminale avait une aura terrifiante, renforcée par le regard de mépris qu'il réservait à tout le monde. Quand Atsushi se trouvait face à lui, il avait plutôt envie de fuir se cacher que de lui dire qu'il l'aimait bien.

« Tu seras donc ravi d'apprendre que mon frère n'a absolument aucun succès avec les filles de ce lycée. » Décidément, Gin semblait prendre du plaisir dans cette situation. Heureusement qu'elle avait un peu baissé la voix, assez en tout cas pour que les autres élèves de leur classe ne puissent pas l'entendre ― Atsushi serait mort de gêne autrement.

« Je ne veux même pas savoir comment tu as mené ton enquête, bafouilla-t-il, cramoisi.

Je lui ai posé la question. » répondit la jeune femme avec désinvolture. Son interlocuteur se demandait en quels termes elle l'avait posée. « Eh Ryunosuke, tu reçois des déclarations ou pas ? ». L'hypothèse semblait manquer un peu trop largement de tact, mais, honnêtement, Atsushi n'aurait pas été surpris qu'elle soit véridique.

« Et qu'est-ce qu'il a répondu exactement ? demanda-t-il finalement après avoir laissé quelques secondes de silence s'écouler.

Je cite : « Aucune. » La question initiale étant « Combien de filles se sont déclarées à toi depuis le début de l'année ? ». » Bon, elle avait fait preuve de plus de tact qu'il ne le pensait au premier abord. Même s'il ne voulait absolument pas imaginer quelle réaction avait eu son frère devant cette question insolite.

« En même temps, nous ne sommes qu'en juin, l'année n'a commencé que depuis deux mois... » Gin lui rendit un regard blasé.

« Atsushi. Ne laisse pas l'amour t'aveugler. On parle de mon frère. Il n'a aucun succès auprès des filles, c'est un fait. »

Le franc parler de Gin était quelque chose qu'on ne soupçonnait pas à première vue. Absolument tout le monde, Atsushi compris dans les premières années qui avaient suivi sa rencontre avec Gin, pensait, en voyant cette jolie lycéenne aux cheveux de jais et à la peau blanche qui faisait de nombreux jaloux, qu'elle était une de ces filles adorables et gentilles en toutes circonstances, un peu timide cependant. Cette définition n'était pas complètement erronée, mais il fallait admettre une évidence : Gin n'était pas gentille avec tout le monde et en toutes circonstances. Elle savait aussi faire preuve d'une franchise déstabilisante, et d'une certaine inclinaison assumée pour les piques assassines, dirigées à la fois contre ses proches et ceux qui l'importunaient.

« Donc, reprit la jeune femme, bien déterminée apparemment à ne lui laisser aucun répit, tu peux foncer, crois-moi. Tu n'as aucune concurrence.

C'est plus facile à dire qu'à faire..., protesta platement Atsushi. Et puis, le fait qu'il ne reçoive aucune déclaration ne veut pas dire qu'il acceptera la mienne aisément. En plus, je te rappelle que je ne suis pas une fille. » Gin posa les mains sur ses hanches et se redressa en le regardant avec une petite moue agacée.

« Crois-moi, tu n'auras pas plus de concurrence du côté de la gent masculine. » Atsushi ouvrit la bouche pour signaler qu'il ne faisait pas allusion à ça, mais elle le prit de vitesse : « Et si tu crains sa réaction négative parce que vous êtes du même sexe... » Elle marqua une petite pause et croisa les bras sur sa poitrine. « Je lui remonterais les bretelles moi-même si c'est ce qui se produit. »

Atsushi devait admettre que cela sonnait relativement effrayant de son point de vue. Enfin, il ignorait quelles relations entretenaient exactement le frère et la sœur, mais il n'aurait même pas été surpris d'apprendre que le jeune lycéen aux cheveux bicolores craignait aussi les colères rarissimes de sa petite sœur.

« J'essayerai de lui parler bientôt, déclara-t-il finalement pour faire battre en retraite la jeune femme.

N'hésite plus Atsushi ! » s'exclama-t-elle en se redressant avant de retourner à sa place.

Le jeune homme aux cheveux argentés sentit peser sur lui les regards envieux de ses camarades, qui désiraient savoir de quoi ils avaient parlé, et ce qu'Atsushi avait de si spécial pour que Gin lui adresse la parole ― si seulement ils voyaient que c'était simplement parce qu'ils étaient amis d'enfance, et que Gin était juste une jeune femme comme les autres...

Leur aveuglement était tel que le jeune homme aux cheveux argentés avait déjà eu de sérieux problèmes avec certains des « fans » de sa camarade de classe : beaucoup d'entre eux s'imaginaient qu'ils sortaient ensemble, ou alors simplement qu'elle lui faisait des avances et qu'il les refusait parce qu'il était un idiot complet qui n'avait aucun droit de briser le cœur de Gin Akutagawa, qui était bien au-dessus de son niveau dans tous les cas.

Atsushi était un pacifiste : il n'y avait rien qu'il ne détestait plus que les conflits, surtout quand ils portaient sur des choses aussi puériles que cela. Il s'estimait heureux de n'avoir jamais essuyé plus que des remarques désobligeantes surtout qu'il ne s'en défendait pas spécialement. Sans doute les fanatiques de son amie craignaient trop qu'elle n'apprenne ce qu'ils avaient fait ― il était prouvé qu'elle était toujours au courant de tout à une vitesse effrayante ― pour prendre ce risque.

Qu'ils soient rassurés, songeait souvent l'argenté en essayant d'appliquer les conseils de Mark pour ne pas laisser ces types l'atteindre, il n'y avait aucun risque que Gin ne s'intéresse à lui, et vice-versa. Le jour où il avait avoué à la lycéenne ses sentiments pour son frère, ainsi que son homosexualité par la même occasion, elle lui avait répondu en faisant à son tour son propre coming-out bisexuel, avant de lui avouer qu'elle avait quelqu'un en vue ― et Atsushi ignorait toujours qui était ce quelqu'un. Ce n'était pas lui, il le savait très bien, Gin lui avait dit que l'heureux élu ― dont il ignorait même le genre ― n'était pas dans leur lycée, mais il était curieux de savoir de qui il s'agissait. Le seul autre lycée de leur ville était un lycée privé très bien classé, réputé pour sa dimension internationale et ses classes pour moitié en anglais. Il supposait donc que la personne en question se trouvait là-bas ― mais elle aurait pu tout aussi bien vivre dans une autre ville. Gin ne passait pas toute sa vie à Yokohama.

Le déséquilibre entre ce qu'ils savaient de la vie amoureuse de l'un et de l'autre avait un inconvénient majeur : Gin ne se privait pas de se mêler dans la sienne, quand lui ne pouvait rien dire. Enfin… Il admettait que la jeune femme avait été un excellent soutien. Loin de le juger pour ses sentiments envers son frère, quand bien même ils avaient émergé pour de nombreuses raisons qui auraient semblé futiles à d'autres, la demoiselle lui donnait quotidiennement des petites anecdotes sur celui-ci, destinées à aider Atsushi à l'aborder. Celui-ci savait ainsi que Ryunosuke Akutagawa détestait les parcs à thème, était allergique aux cerises et avait une affection particulière pour le thé.

Autant d'informations qu'il ne se voyait pas utiliser pour le moment ― avec sa chance absolument fantastique, son aîné allait juste le prendre pour un stalkeur et le menacer. Ou le fuir. Peut-être les deux en même temps.

Le jeune homme avait l'intention originelle de laisser un certain temps s'écouler entre cette conversation et le moment fatidique où il avouerait ses sentiments à Akutagawa, mais le destin ― qui s'appelait peut-être aussi Gin ― lui força la main bien avant, quelques heures à peine après cette embarrassante discussion.

Alors qu'il revenait de son entraînement de club ― il avait été enrôlé dans le club de tir à l'arc suite à un malentendu, mais il ne s'était finalement pas désisté parce qu'il avait beaucoup aimé ce sport ― il tomba sur le jeune homme aux cheveux bicolores, adossé au mur face au gymnase, visiblement en train d'attendre quelqu'un.

« Akutagawa ? l'interpella Atsushi en se rapprochant un peu de lui. Qu'est-ce que tu fais ici ? » Le jeune homme leva un regard neutre dans sa direction.

« J'attends Tachihara. »

Michizô Tachihara était un camarade d'Atsushi, dans la même classe que lui depuis le collège. Ils n'étaient pour autant pas spécialement proches, étant toujours restés de simples camarades qui ne connaissaient rien de plus de l'autre que son nom et ses matières fortes en cours. Leurs caractères étaient de toute manière trop opposés pour qu'ils soient vraiment proches, songeait souvent le jeune homme aux cheveux argentés. Tachihara était plutôt du genre à s'emporter facilement, à exprimer ce qu'il pensait avec force, et à se défendre avec la force physique brute sans réfléchir longuement aux conséquences de ses actes.

Justement, Atsushi pensait qu'Akutagawa et Tachihara se détestaient cordialement depuis que Tachihara avait avoué ses sentiments à Gin, et qu'Akutagawa s'était formellement opposé à cela. Derrière son apparence indifférente, le jeune homme semblait être assez protecteur envers sa jeune sœur cadette. Celle-ci lui avait d'ailleurs confié qu'elle se sentait quelque peu étouffée par cela, et qu'elle aurait bien aimé qu'il soit un peu plus chill ― il reprenait ses mots.

Il ne fit cependant aucune remarque, ne voulant pas froisser son interlocuteur qu'il savait très susceptible, et se contenta de hocher la tête pour signifier qu'il l'avait écouté. Les mots de la sœur du jeune homme aux cheveux bicolores lui revinrent alors en mémoire. Tu peux foncer, crois-moi.

Cependant, pour le jeune homme aux cheveux argentés, prononcer les mots qui lui brûlaient les lèvres revenait à décrocher la lune. Non seulement sa timidité maladive ne le quittait jamais et risquait de le faire ressembler à une tomate bien mûre dès qu'il commencerait à avouer ses sentiments, mais en plus il n'arrivait vraiment pas à s'exprimer correctement devant les yeux gris de son interlocuteur qui semblaient sonder son âme.

Ah, si seulement il avait eu le béguin pour quelqu'un d'autre, songeait-il parfois. Il lui semblait que toutes les personnes de leur lycée étaient plus simples à approcher que Ryunosuke Akutagawa. Mais non, il fallait que son cœur ait un moment de faiblesse systématique devant cet idiot borné, irascible et impénétrable qui l'avait plus d'une fois aidé sans même le réaliser.

(Jamais il ne dirait cela à haute voix bien sûr. Il tenait à la vie ― et à la crédibilité de sa confession.)

« T'as un problème ? » La voix désagréable d'Akutagawa fit sortir le jeune homme de ses pensées, et il réalisa qu'il le fixait intensément depuis plusieurs minutes. Constat qui acheva de lui faire perdre ses moyens ― mais, foutu pour foutu...

« Euh, non, euh, je, en fait... » Atsushi implora tous les dieux de lui donner courage et chance d'aller au bout de ce qu'il entamait. « Je me demandais si... Euh... Tu voulais... Aller au cinéma ce weekend ? Avec moi ? »

Bon, on était un peu loin de la déclaration que Gin l'avait fortement incité à faire, mais c'était déjà beaucoup pour le pauvre Atsushi dont les joues avaient effectivement pris la teinte d'une jolie tomate. En plus, c'était plus simple pour lui de commencer par une invitation avant de passer à l'étape du Je t'aime bien ou Tu me plais. Il fallait qu'il y aille en douceur.

(Et ainsi, il limiterait son humiliation si...)

« Non. »

Ah. Il fallut quelques secondes de plus pour qu'Atsushi réalise l'immensité du râteau qu'il venait de prendre. On ne pouvait pas dire qu'Akutagawa avait pris des gants. L'argenté laissa quelques minutes s'écouler, dans l'espoir que le jeune homme ajoute qu'il était occupé ce weekend, mais qu'une autre date lui irait mieux, en vain.

En comprenant que l'autre ne cesserait pas de le fixer silencieusement avec son expression impénétrable, le lycéen se mordit la lèvre et tourna les talons pour se substituer à ce regard gelé qui lui rappelait l'humiliation qu'il venait de subir. Son cœur le faisait souffrir, blessé par le ton sans appel de son interlocuteur et son insensibilité nette qui lui prouvait qu'il n'en avait absolument rien à faire de lui.

Il ne pouvait pas dire que cela le surprenait réellement, car son esprit de pessimiste accompli lui avait renvoyé de nombreuses fois cette hypothèse d'un refus complet d'Akutagawa. Mais son côté optimiste, stimulé par les encouragements de Gin, l'avait invité à croire que non, tout irait bien. Que l'indifférence qu'Akutagawa avait toujours affichée à son égard n'était qu'une façade qui cachait plus d'intérêt.

En fin de compte, il s'était laissé berner par les contes de fée sucrés qu'on lisait aux enfants. Et encore… Ces contes de fée étaient hétéronormatifs. Quand il songeait que non seulement Akutagawa n'était pas attiré par lui, mais qu'en plus il était peut-être totalement hétérosexuel et pas du tout attiré par les hommes, il réalisait la bêtise dont il avait fait preuve.

Il se sentait stupide maintenant, stupide d'avoir idiotement espéré qu'il pourrait se passer quelque chose. En quittant l'école et en ravalant un sanglot ― il ne voulait pas pleurer, pas devant tous ces gens qui le regardaient dans la rue, et qui aggraveraient juste l'humiliation qui lui enserrait le cœur ―, il regretta d'avoir eu l'idée stupide de tout avouer. Il aurait dû garder ça pour lui, voilà tout.

Il prit mécaniquement le chemin de sa maison, espérant qu'Akutagawa effacerait tout ça de sa mémoire. Il ne s'inquiétait pas trop pour sa réputation ― il savait que le bicolore n'était pas du genre à raconter tout cela à tout le monde ― mais il espérait quand même que personne n'avait été témoin de l'échec cuisant qu'avait été sa tentative d'invitation.

En passant dans le quartier des artisans, il laissa son regard papillonner sur les boutiques et ce qu'elles proposaient, cherchant à se changer les idées. Atsushi comptait, parmi ses défauts, celui de compenser la tristesse de son cœur par des achats compulsifs qui vidaient son porte-monnaie. Il essayait toujours de se réfréner de céder à ces pulsions, mais y parvenait rarement. C'était plus fort que lui, il ne pouvait pas lutter contre cette envie sourde de combler le vide de son cœur par les objets matériels.

Il observa donc tout ce que proposaient les boutiques alignées les unes derrière les autres. Il y en avait pour tous les goûts, ce qui le satisfaisait amplement ― son porte-monnaie par contre, souffrait de ce choix presque illimité, et vivait ses derniers instants rempli. A l'issue de ce régime à base de « dépenser pour combler », il ne lui resta que quelques pièces perdues, en rien suffisantes pour acheter quoi que ce soit.

Atsushi avait espéré se sentir plus léger à l'issue de ses achats compulsifs ― malheureusement, ce ne fut pas le cas. La seule chose plus légère était son porte-monnaie son cœur était toujours aussi alourdi par la tristesse suscitée par le râteau qu'il venait d'essuyer, et il traînait désormais avec lui deux sacs remplis de tant d'objets dont il n'aurait aucune utilité.

Contraint par l'absence d'argent à retourner pour de bon se terrer chez lui, le jeune homme aux cheveux argentés prit le chemin de sa maison, passant par la même occasion le long de la jetée qui faisait de Yokohama la ville portuaire qu'elle était. Il aimait bien ce trajet, quand bien même il le faisait tous les jours ― les cris enthousiastes des enfants qui profitaient du beau temps et de la relative chaleur ne le dérangeaient pas, bien au contraire. Il n'en avait jamais profité plus jeune, perpétuellement enfermé chez lui par ses parents.

Enfin, plutôt sa mère, qui, ravie d'avoir un fils rien que pour elle pendant que son mari travaillait de façon acharnée sans jamais venir la voir, avait voulu le protéger de façon excessive d'absolument tout et n'importe quoi. Y compris des relations avec d'autres enfants. Il avait fallu qu'il obtienne le soutien de plusieurs professeurs de son entourage pour appuyer une demande d'émancipation et ainsi lui permettre d'échapper à l'étau de Jitsuko Nakajima.

Parfois, vraiment parfois, il se sentait comme un fils indigne. Sa mère l'avait juste aimé de tout son cœur, après tout… Mais d'autres fois il se souvenait de ses crises quand il parlait d'un ami qu'il voulait aller voir en dehors de l'école, ou même inviter chez eux pour jouer. Dans ces moments-là, elle devenait tout bonnement effrayante. Et il se rappelait de pourquoi il avait eu besoin de s'émanciper.

Alors qu'il s'apprêtait à tourner au coin de la rue qui allait le mener jusque chez lui, un mouvement attira son attention, non loin de lui. Il se trouvait présentement au bord de la baie de Tokyo, dans un petit coin populaire auprès des touristes déjà habitués à visiter la ville, car il permettait d'être très proche de l'eau calme qui circulait dans ces arrondissements. Des barrières protégeaient cependant la population de tomber dans l'eau ― il y avait un courant fort, malgré ce qu'on pouvait penser à première vue, et Atsushi se souvenait avoir déjà entendu des histoires tragiques, datant d'avant la mise en place de ces barrières.

D'ordinaire, il apercevait souvent des enfants, surveillés par leurs parents, se pencher contre ces barrières pour voir l'eau le plus près possible. Cette fois-ci cependant, aucun enfant n'était visible ― sans doute étaient-ils rentrés chez eux faire leurs devoirs ― et le seul être humain visible à la ronde était un jeune homme sans doute un peu plus âgé que lui, debout en équilibre sur l'une des barrières protectrices.

Atsushi resta bouche-bée devant ce spectacle, tandis que son cerveau analysait ce qu'il était en train de voir. Ce jeune homme aux cheveux bruns légèrement bouclés était dressé sur ces barrières, apparemment à deux doigts de se jeter dans l'eau. A cette hauteur, il ne se blesserait probablement pas énormément s'il venait à chuter ― mais le courant fort risquait de l'emporter jusque dans la baie, où circulaient de nombreux bateaux dangereux pour un simple humain. Et il allait sans doute heurter de nombreux obstacles avant même de parvenir à cette baie.

Il s'approcha de cette silhouette étonnamment stable, comme si elle était habituée à de telles positions acrobatiques, animé par son habituelle bienveillance. Il ne savait pas si cet homme avait juste le goût du risque ou réellement des pulsions suicidaires, mais il n'allait pas le laisser se jeter à l'eau dans tous les cas. Il rassemblait tout son courage pour interpeller cet inconnu, quand celui-ci se laissa subitement tomber, avant même que le lycéen n'ait le temps de faire un geste pour le rattraper.

Il se précipita rapidement à l'endroit de la chute, s'appuyant contre la barrière pour chercher d'un regard nerveux le corps de l'homme qui avait chuté ― volontairement ou non ― dans l'étendue d'eau. Il ne vit cependant aucun remous dans l'eau, comme si personne n'y était tombé. L'homme n'était pourtant nulle part en vue…

« Aaah. Il avait raison, il y avait bien un témoin. »

La voix masculine qui résonna juste à côté de lui le fit tressaillir. En se tournant vers la droite, d'où provenait la remarque, ses yeux s'écarquillèrent devant la vision soudaine et inexpliquée : l'homme se tenait juste à côté de lui, entièrement trempé mais en bonne santé. L'eau était pourtant toujours immaculée, et l'argenté était formel : personne n'était remonté depuis qu'il avait vu l'homme se laisser tomber. Alors comment… ?

« Oublie ce que tu as vu, tu veux ? reprit l'inconnu sur un ton léger. Il m'écoutera encore moins si des ignorants comme toi commencent à se poser des questions. »

Atsushi était sans voix, essayant tant bien que mal de comprendre ce qui se produisait. Son cerveau restait bloqué sur le fait que ce type était tombé dans l'eau… Pour en ressortir soudainement, comme si de rien n'était, et surtout comme par magie. Le jeune lycéen ne parvenait pas vraiment à comprendre.

« Bonjour ? Il y a quelqu'un ? » Son étrange interlocuteur pencha la tête en ouvrant en grand ses yeux marrons. Il semblait penser que le jeune homme face à lui n'écoutait absolument pas ce qu'il lui disait.

« Comment est-ce que… » Les mots moururent sur les lèvres d'Atsushi alors qu'il ne parvenait pas à formuler sa question. L'autre se contenta de lui offrir un grand sourire amusé avant de tapoter son épaule de la main.

« N'essaye pas de comprendre. Tu ne pourras pas de toute manière. Et cela ne t'apportera rien de bon, crois-moi ~ Rentre tranquillement chez toi, et oublie tout ça ! »

Sur ces bonnes paroles, l'inconnu tourna les talons avant même qu'Atsushi ne lui réponde quoi que ce soit. Il s'éloigna à grandes enjambées, apparemment indifférent au fait qu'il attirait tous les regards et parsemait son chemin de gouttes d'eau. Il ne semblait même pas préoccupé par le fait qu'il était trempé. Il dégageait juste cette attitude de fierté étrange, comme s'il avait accompli quelque chose dont il était satisfait.

« Tch. Quel abruti. »

La nouvelle voix fit sursauter de nouveau le pauvre lycéen aux cheveux d'argent, et il tourna la tête de chaque côté pour essayer d'apercevoir la personne qui venait de parler. Cependant, il ne vit absolument personne ― pas même une silhouette qui s'éloignait.

Atsushi avait le sentiment de devenir complètement fou. Est-ce qu'un râteau pouvait vous donner des hallucinations ? Il se posait sincèrement la question, après toutes ces mésaventures. D'abord, un homme qui sautait de l'eau et réapparaissait comme par magie là où il avait sauté. Ensuite, une voix ― masculine, et appartenant à un autre homme qu'Atsushi était sûr de ne pas connaître ― qui résonnait, sans que personne ne se trouve là.

Soit il devenait complètement fou, soit il était possédé par un esprit taquin ― et connaissant la poisse naturelle d'Atsushi, la deuxième option pouvait très largement être plausible. Peut-être devait-il partir chercher un bon exorciste, s'il voulait avoir une chance de s'en sortir ?

Au moins, cela lui permettrait d'esquiver Akutagawa pour le restant de l'année…