Petit warning des familles pour prévenir que ce chapitre fait totalement basculer l'histoire dans sa trame et dans le angst ;)

Atsushi n'est pas au bout de ses peines, Dazai est plus insupportable que jamais et Akutagawa... est Akutagawa.

Je vous retrouve le 29 mai et bonne lecture :)


Chapitre Deux ; Fusillade


La nuit qui suivit ces deux événements insolites ― et le râteau que lui avait infligé Akutagawa ―, Atsushi eut bien du mal à fermer l'œil. Il ne savait pas lequel de ces incidents le hantait le plus ― ils ne cessaient de se rejouer devant ses yeux sans ordre logique, alors il était difficile de trancher ―, mais il était sûr qu'ils allaient l'empêcher de fermer l'œil encore un bon moment.

Et, si la mésaventure de l'homme noyé-mais-pas-trop-finalement l'avait momentanément distrait de sa peine, il devait de nouveau faire face à la douleur intense de son cœur qui avait, malgré ce qu'il essayait de prétendre, été quelque peu fendillé par l'attitude indifférente de celui pour qui il nourrissait des sentiments.

Le lendemain matin, lorsqu'il se leva au son de son réveil, il avait une immense envie de se recoucher et de faire le mort pour le reste de la journée. Fuir ses responsabilités lui semblait bien mieux que les affronter, honnêtement. Mais il n'avait pas vraiment le choix ― jamais son colocataire ne le laisserait faire la grasse matinée très longtemps. Atsushi avait réussi à l'éviter la veille, car il était rentré tard après avoir révisé à la bibliothèque, mais pas aujourd'hui, il en était certain. D'ailleurs…

« Atsushi ! T'es réveillé ? Tu vas être en retard ! » Pire qu'un parent, songea le jeune homme aux cheveux argentés. Il aimait bien son colocataire, même si celui-ci avait parfois quelques difficultés avec la notion d'intimité… en attesta immédiatement le fait qu'il passa la tête par la porte de sa chambre, peu soucieux de toquer pour s'annoncer.

« Mark ! » protesta-t-il ― plus par principe qu'autre chose, puisqu'il était simplement en pyjama.

« Oh, parfait, tu es réveillé. Lucy dort encore dans ma chambre, ne fais pas trop de bruit s'il te plaît. »

Disait celui qui avait presque crié pour l'interpeller. Atsushi ne prit pas la peine de relever cette incohérence totale et salua simplement son colocataire qui repartit dans sa propre chambre. Cela faisait environ un an qu'il s'était installé avec le jeune homme d'origine américaine ― et accessoirement avec sa petite amie qui passait tellement de temps chez eux qu'ils auraient pu lui faire payer le loyer.

Mark étudiait à l'université, en première année de communication s'il souvenait bien. Il venait des Etats-Unis ― mais, sa mère étant japonaise, il parlait un japonais impeccable, tout comme Lucy qui avait fréquenté un lycée japonais. Arrivé dans le pays, il avait cherché à se mettre en colocation pour pouvoir payer les charges de son appartement Atsushi lui, voulait quitter le domicile familial pour échapper à l'ambiance lourde qui l'emplissait, alors il avait été enclin à accepter la première proposition qu'on lui avait faite. Finalement, les deux garçons étaient différents, mais ils avaient su trouver une bonne entente pour leur colocation, et tout se passait pour le mieux depuis un an.

L'argenté se dépêcha de se préparer pour ne pas être en retard ― même si son envie d'aller en cours frôlait le néant ―, et il prit un petit-déjeuner express dans la cuisine, essayant de faire abstraction des murmures qu'il percevait depuis la chambre de son colocataire. Il fallait croire que les étatsuniens n'avaient aucune gêne, même le matin. Il ne prit même pas la peine d'entrouvrir la porte pour les saluer ― il préférait préserver sa vision.

Sur le trajet pour aller au lycée, il repassa devant l'endroit où il avait été témoin des phénomènes étranges la veille, et laissa son regard particulier dériver sur la barrière sur laquelle l'homme farfelu s'était dressé. Il ne parvenait toujours pas à comprendre ce qu'il avait observé la veille. Rien ne faisait sens dans son esprit quand il repensait à tout cela.

Cependant, cela devint rapidement le cadet de ses pensées lorsqu'il atteignit l'entrée de son lycée. Il avait d'autres problèmes à résoudre apparemment et ces « problèmes » s'appelaient Gin Akutagawa, laquelle venait vers lui à grandes enjambées maintenant qu'elle l'avait aperçu en train d'entrer dans l'établissement. Atsushi se demanda si elle savait ― il priait pour que non.

« Atsushi ! » Elle l'interpella alors qu'il cherchait vainement une échappatoire à cette confrontation qui, dans tous les cas, ne serait pas à son avantage. Malheureusement, personne ne semblait présent aux environs pour lui sauver la vie.

« Salut, Gin… » se résolut-il à dire lorsqu'elle atteignit son niveau. Elle lui rendit son salut rapidement, puis le dévisagea en plissant les yeux ― il détestait quand elle faisait cela, il avait l'impression qu'elle lisait parfaitement en lui.

« Mon frère m'a dit. » Atsushi se mordit la lèvre inférieure, un réflexe nerveux dont il ne parvenait pas à se défaire. Il avait soudainement envie de disparaître six pieds sous terre.

« Ce-ce n'est pas grave, bafouilla-t-il doucement, je m'y attendais.

C'est un idiot, grimaça son interlocutrice. Je suis désolée. » Le jeune homme lui sourit doucement, ignorant les fissures de son cœur qui s'agrandissaient en même temps.

« Ce n'est pas de ta faute, ni de la sienne.

Quand même… Je pensais vraiment que tu avais tes chances. Il n'agit pas avec toi comme avec les autres. »

Apparemment, cela ne voulait rien dire de spécial, songea le jeune homme aux cheveux argentés. Il espérait que son interlocutrice ne remuerait pas trop le couteau dans la plaie son ego était bien assez douloureux comme cela. Il voulait juste que tout le monde oublie cette histoire, lui compris, et qu'il puisse terminer sans encombre sa deuxième année de lycée.

« Allons en classe, il sourit finalement pour changer de sujet. On ferait mieux de ne pas être en retard, monsieur Kunikida est toujours furieux quand on arrive après la sonnerie. »

Leur professeur de mathématiques alliait un sérieux à toute épreuve à une pédagogie parfaite, et tous ses élèves comprenaient sa matière pour la première fois depuis le début du lycée grâce à cela, alors tout le monde faisait des efforts pour ne pas le contrarier. D'ailleurs, ils étaient installés bien à l'heure quand il entra dans la salle de classe pourtant, une veine pulsait sur son front, et il fit claquer le cahier d'appel sur le bureau quand il s'installa.

« Sortez vos affaires. » déclara sèchement Kunikida après avoir été salué par ses étudiants. Tous s'exécutèrent sans broncher ― leur professeur était de mauvais poil, c'était inquiétant. Atsushi se demanda ce qui justifiait une telle mauvaise humeur. « On reprend là où on s'est arrêtés hier. »

L'homme aux longs cheveux blonds retenus en une simple queue de cheval commença son cours, aussi ordonné et compréhensible que d'habitude mais on remarquait sans problème la force avec laquelle il appuyait sur le tableau pour inscrire ses formules, et le son agacé de sa voix quand il énonçait ses problèmes mathématiques.

Le cours se déroula pourtant sans incident notable, et il sembla à Atsushi que leur professeur se calmait un peu au fur et à mesure que l'heure avançait. Chose qui était un soulagement pour toute leur classe, car, lorsque le professeur Kunikida était sur les nerfs, il pouvait se montrer véritablement intransigeant et strict, ce qui plaisait à peu d'élèves.

Juste avant la fin cependant, on toqua à la porte de leur salle de classe, et la secrétaire, madame Haruno, entrouvrit la porte. Elle salua les élèves d'un sourire bienveillant, puis s'adressa à Kunikida sur un ton relativement bas, mais pas assez pour qu'ils n'entendent pas ce qu'elle disait :

« Il veut absolument te parler. Il n'arrête pas d'appeler. » Leur professeur se rapprocha de la jeune femme et rétorqua, encore une fois pas assez bas pour qu'ils ne l'entendent pas :

« Dis-lui que je me fous de ses problèmes. J'ai d'autres chats à fouetter que de gérer les conséquences de ses bêtises. »

La jeune femme hésita, mais finit par hocher la tête en replaçant une mèche de ses cheveux bruns. Elle s'éclipsa ensuite, laissant le professeur de mathématiques terminer son cours ― et il était de nouveau très agacé visiblement. Il acheva rapidement sur un ton brusque les derniers points de sa leçon, puis décréta la fin de la classe et s'en alla dans le même mouvement.

« Eh bah, souffla un camarade d'Atsushi, situé derrière lui, je me demande ce qui lui arrive.

Vous croyez qu'il a plaqué sa copine mais qu'elle s'accroche à lui ? hasarda une autre.

Madame Haruno a dit « Il » non ?

En soi, il peut avoir un copain.

Tu crois que notre prof est gay ?

Je ne sais pas, mais ce serait possible.

Beurk, je préfère ne pas y penser.

Moi je pense qu'il est vieux garçon. C'est peut-être son père ou son frère qui a besoin d'un service qu'il ne veut pas leur accorder !

Vu comme il est strict, c'est bien possible ! »

Les hypothèses allaient bon train, et Atsushi était certain qu'elles allaient vite se transformer en rumeurs qui feraient le tour du lycée. Encore quelque chose que leur professeur n'allait pas apprécier… L'humeur de leur enseignant risquait bien de s'obscurcir encore plus s'il apprenait que des fausses hypothèses circulaient sur son compte, surtout si elles étaient éloignées de la vérité… Le jeune homme aux cheveux argentés fut pris d'empathie pour lui il avait toujours aimé le professeur, et il connaissait bien la plaie que pouvaient constituer les rumeurs de ce genre. Quand il était au collège, bon nombre de murmures couraient sur son compte aussi ― on essayait de comprendre pourquoi on ne le voyait jamais dehors, et pourquoi il n'invitait jamais personne chez lui.

Au lycée, les choses s'étaient estompées, conséquence de son amitié avec Gin qui s'était renforcée en même temps que la prestance de la jeune femme aux cheveux noirs, et qui avait donc dissuadés les plus mauvaises langues de se lâcher sur son compte. Honnêtement, Atsushi ne fréquentait pas Gin pour cet avantage, mais il admettait que c'était un soulagement pour lui de ne plus avoir à répondre aux questions personnelles et intrusives ― il avait déjà assez de problèmes personnels pour ne pas avoir à s'épancher dessus publiquement.

Le reste de la journée lui donna raison lorsqu'il se rendit au club de tir à l'arc, tout le monde parlait de la rupture récente du professeur Kunikida qui l'avait conduit à retourner chez ses parents, lesdits parents étant un peu surprotecteurs et désireux d'appeler leur fils en permanence pour lui demander des services. Honnêtement, Atsushi ne savait pas comment ils en étaient arrivés là.

« Ils devraient lui poser la question directement, au lieu de se répandre en hypothèses. » soupira Naomi Tanizaki alors qu'Atsushi et elles prenaient une petite pause pendant leur entraînement.

Ils n'étaient pas vraiment proches, il savait juste que la jeune femme était en première année et qu'elle avait un frère aîné dont elle semblait très proche. Elle était cependant une des seules qu'il n'avait pas vue parler dans le dos du professeur de mathématiques depuis le début de la journée.

« C'est quand même une question un peu trop personnelle pour être posée à un professeur. » fit-il remarquer, un peu gêné ― il ne savait pas trop comment se comporter avec elle. Elle lui renvoya un regard interloqué, comme s'il avait dit quelque chose de stupide.

« C'est parce qu'on s'embête avec ce genre de considération que ces rumeurs vont bon train. Si je le croise, je lui demanderai, on sera fixés. »

Son franc-parler laissa son interlocuteur quelque peu stupéfait. Il ne savait pas si ce qu'elle disait était terriblement impoli ou simplement très intelligent. Il était vrai que poser directement les questions serait plus logique que de spéculer pendant des heures, voire des jours… Mais Atsushi ne pouvait s'empêcher de penser que cela manquait cruellement de délicatesse. Après tout, croiser son professeur et juste dire Dites monsieur, pourquoi vous étiez de mauvaise humeur hier ? lui semblait un peu trop franc… mais peut-être respectait-il juste ses professeurs un peu plus que de raison. On lui avait simplement toujours enseigné qu'il devait rester poli avec ses ainés.

« Je te dirai si tu veux savoir, ajouta Naomi avec un sourire. Je le dirai à tout le monde de toute façon. » Cette conversation rendait Atsushi de plus en plus interloqué ― il avait déjà remarqué que Naomi avait un caractère bien trempé, mais il ne pensait pas que c'était à ce point.

« Tu pourrais peut-être… N'en parler qu'à ceux qui sont curieux. Cela évitera que ce soit encore déformé, intervint-il doucement.

Hm, ce n'est pas idiot non plus. » Elle le regarda du coin de l'œil pendant quelques instants, ce qui le mit encore un peu plus mal à l'aise, avant de reprendre : « Dis, c'est pas toi le coloc de Mark ? » Le jeune homme aux cheveux argentés la dévisagea à son tour, et elle continua : « Mon frère est dans sa classe à la fac. Ils s'entendent bien. Il m'a dit que Mark vivait avec son coloc lycéen « mignon mais trop effacé pour avoir du succès avec les filles ». Je me suis dit que c'était forcément toi. »

Sérieusement, Atsushi ne savait pas si elle était incroyablement perspicace ou juste chanceuse. Ils avaient beau être dans le seul lycée public de la ville, il n'était pas le seul à correspondre à cette description, si ? (D'ailleurs, le qualificatif « mignon » le laissait bouche-bée. Il n'avait jamais entendu qui que ce soit l'employer à son sujet, et surtout pas un garçon de son âge.)

« Euh… si, c'est moi. » Il finit par acquiescer ― il n'allait pas nier non plus.

« Mon frère dit que t'as pas de chance si tu dois supporter Lucy et Mark tous les jours. » Il esquissa un faible sourire. Oh que oui. Il était content que quelqu'un reconnaisse son supplice.

« Ils ne sont pas méchants, se sentit-il malgré tout obligé de dire. Juste…

Sans gêne, oui. Bon après, je trouve ça cool. » Elle fit tournoyer une mèche de cheveux autour de son doigt. « Je trouve aussi que les couples doivent s'afficher pour que tout le monde sache à quel point ils s'aiment. Mais je suppose qu'au quotidien, surtout pour quelqu'un d'aussi sérieux que toi, ça ne doit pas être simple. » Difficile de dire si le sérieux avait valeur de moquerie ou de compliment. Atsushi décida de passer outre.

« Ça fait de l'animation, je suppose. »

Ce n'était pas complètement faux. L'appartement était étrangement vide quand les deux américains n'étaient pas là pour l'animer avec leur amour à base de « je t'aime mais je ne te le dis pas sans me prendre la tête avec toi ». Même si Atsushi aimait pouvoir rester tranquille chez lui, il admettait que ce n'était pas désagréable de discuter avec eux. Surtout qu'ils avaient de très nombreuses anecdotes sur leur vie aux Etats-Unis et leur relation. Ils avaient toujours quelque chose à dire ― et des sujets sur lesquels se disputer aussi. Lorsqu'ils n'étaient pas d'accord, leurs cris faisaient trembler les murs de l'appartement ― et Atsushi ne comptait plus le nombre de fois où les regards accusateurs de ses voisins l'avaient suivi alors qu'il fuyait le conflit.

« Dites, vous deux, revenez-vous entraîner ! »

Le cri de leur professeur référent ― qui avait aussi le titre de coach d'une certaine façon ― les fit sursauter et ils se dépêchèrent de reprendre leurs positions pour pratiquer. On ne plaisantait pas avec le professeur Fukuzawa, loin de là. La plupart des élèves disaient que c'était lui qui aurait dû être directeur, et non monsieur Taneda, mais tous savaient que le professeur de littérature aux cheveux grisonnants n'avait aucun attrait pour la direction d'un établissement. Il avait beau être officiellement directeur adjoint, il profitait du manque cruel de personnel dans leur lycée pour exercer à temps plein son travail de professeur de lettres, ainsi que celui de référent d'une bonne partie des clubs de sport. Atsushi avait entendu dire qu'il excellait dans toutes les disciplines sportives, et que, malgré ses quarante-cinq ans, il était encore largement capable de coller une raclée aux meilleurs élèves dont il s'occupait.

Hors de question donc de provoquer cet humble homme en continuant de bailler aux corneilles ― et Naomi et Atsushi ne furent jamais aussi assidus que pendant tout le reste de leur cours, pendant lequel leur référent ne les quitta de toute manière pas des yeux.


Atsushi avait des courbatures dans les bras quand l'entraînement toucha finalement à sa fin, et il prit le temps de s'étirer longuement une fois qu'il se fut changé pour réduire au minimum ses douleurs du lendemain. Après avoir soupiré brièvement, il rassembla ses affaires pour quitter le club et la chance devait avoir estimé qu'elle l'avait suffisamment laissé tranquille aujourd'hui, parce qu'il tomba de nouveau sur Akutagawa en sortant.

Il eut pendant un bref instant l'impression de revivre la scène de la veille. Cette fois-ci cependant, il ne s'adressa absolument pas au jeune homme aux cheveux bicolores, se contentant d'un signe de tête à son intention ― il aurait bien voulu entièrement l'éviter, mais l'autre l'avait déjà aperçu, et Atsushi lui devait le respect dû à un aîné.

Il avait cependant l'intention de ne pas traîner, et il s'apprêtait à tourner les talons rapidement quand la voix d'Akutagawa l'interpella. Le jeune homme avait parlé sur son habituel ton inexpressif, et il s'approcha lentement de son cadet sans montrer la moindre expression sur son visage. Est-il trop tard pour fuir ? songea le jeune homme aux cheveux argentés. Depuis la douche froide la veille, il avait plutôt envie d'éviter le bicolore au maximum.

« O-Oui ? répondit-il malgré tout alors que l'autre s'arrêtait en face de lui.

Viens. »

Toujours aussi économe de mots, Akutagawa ne lui dit que cela, avant de se diriger vers la sortie de leur établissement. Atsushi le suivit, un peu hésitant, cherchant vaguement un prétexte pour fuir si la situation l'exigeait. A sa grande surprise cependant, son interlocuteur prit la direction dans laquelle il rentrait ― avait-il une course à faire dans le quartier des artistes ? Ou un rendez-vous chez un quelconque médecin habitant non loin de chez lui ?

Dire qu'Atsushi était stressé aurait été un euphémisme. Il ne savait absolument pas comment se comporter. Akutagawa agissait comme si de rien n'était, comme si la déclaration ― et le râteau qu'il lui avait mis ― n'étaient rien du tout. Honnêtement, le jeune homme aux cheveux argentés ignorait si c'était mieux ainsi. D'un côté, cela le préservait d'une humiliation longue qui lui serait rappelée fréquemment de l'autre, il était attristé de voir que cette déclaration n'avait absolument rien suscité chez le bicolore.

« Hum, il finit par essayer de briser le silence en bafouillant, tu voulais, je ne sais pas, me dire quelque chose ? » Le troisième année pivota dans sa direction et le dévisagea de ses yeux gris anthracite pendant quelques secondes avant de répondre :

« J'ai quelque chose à te demander. » Il répondit. C'était sérieusement la phrase la plus longue qu'Atsushi l'avait jamais entendu prononcer ― Gin avait beau lui jurer que son frère pouvait parler plus de quelques secondes, il avait toujours eu du mal à la croire.

« O-Oui ? » demanda finalement l'argenté en voyant que l'autre marquait une longue pause.

Quelques secondes à peine après, Akutagawa pilait net et Atsushi manqua de lui rentrer dedans, pris de court par cet arrêt. Intrigué par les raisons de cette immobilisation, il se pencha pour voir ce qui l'avait causée, et son regard tomba sur une silhouette qui leur faisait de grands gestes de bras au loin. Il plissa les yeux quelques secondes, et reconnut alors l'hurluberlu de la veille. Impossible d'oublier son sourire d'enfant et son manteau beige.

Son aîné dévisageait le jeune homme lui aussi, une expression de surprise sincère sur le visage. Atsushi n'osait prononcer un mot, incertain de si c'était ce que le bicolore avait prévu ou si c'était une rencontre fortuite. En tout cas, le brun venait désormais dans leur direction.

« Ryunosuke ! s'exclama sur un ton puéril l'inconnu en s'arrêtant à leur hauteur. Quel hasard ! » Le susnommé le dévisagea quelques secondes encore, avant de secouer la tête.

« Ce n'est jamais du hasard avec vous, monsieur Dazai. » Ce dernier laissa échapper un petit rire léger, avant de reporter son attention sur Atsushi, lequel se raidit en se rappelant leur rencontre de la veille.

« Qui est-ce ? demanda-t-il à la grande surprise de l'argenté à Akutagawa.

Nakajima. » Oh, il connaissait son nom de famille, réalisa Atsushi, un peu étonné mais content ― il était irrécupérable, semblait-il. Le dénommé Dazai cligna quelques secondes des yeux, avant de répondre :

« C'est tout ?

Quoi ? bougonna Ryunosuke.

Tu vas juste me donner son nom ? Je suis censé deviner ce qu'il est ? Homme à tout faire, pauvre victime de ton racket, saltimbanque ? »

Le jeune homme aux cheveux bicolores leva les yeux au ciel, tandis qu'Atsushi sentait encore une fois son malaise croître. L'homme ne l'avait-il pas reconnu ? Ou prétendait-il ne pas le connaître pour éviter le sujet qu'il lui avait dit d'oublier ? Après tout, la veille, il avait insisté pour que le lycéen efface ce qu'il avait vu de sa mémoire ― comme si c'était possible, sincèrement.

« C'est un camarade de classe. » Bon. Il aurait presque souhaité entendre un terme moins formel, mais il ne fallait pas trop y compter non plus, n'est-ce pas ? « Et un ami de ma sœur. »

Oh. Atsushi cligna des yeux un instant. Il avait bien entendu ? Akutagawa venait de le désigner comme ami de sa sœur ? Evidemment, il devait le savoir, mais vu son indifférence absolue affichée en permanence sur son visage, le doute s'emparait de lui parfois ― souvent.

« Tiens, un ami de Gin ? » Le dénommé Dazai continua de le fixer, mettant Atsushi de plus en plus mal à l'aise. Il paraissait bien connaître la famille d'Akutagawa, ce qui le poussa à se demander qui il 'était au juste. La réponse lui fut donnée au bout de quelques instants : « Je m'appelle Osamu Dazai. Akutagawa était mon cadet au primaire. » Au primaire ? songea le jeune homme aux cheveux argentés avec surprise. Voilà qui remontait un petit peu. Mais qui expliquait sans doute que ce jeune homme aux cheveux bruns qui semblait avoir au moins la vingtaine connaisse un lycéen de dernière année assez personnellement.

« Enchanté.

Qu'est-ce que vous faites ici ? reprit Akutagawa, apparemment un peu ennuyé.

J'attends quelqu'un. Enfin, une opportunité de le voir plus précisément. » Les yeux du brun pétillèrent d'une malice qui renforcèrent encore une fois le sentiment de malaise du jeune lycéen de deuxième année. Bizarrement, cela semblait plutôt inquiétant.

« Vous y croyez encore ? » La question d'Akutagawa déstabilisa Atsushi, mais il resta silencieux, jugeant qu'il n'avait pas à poser la moindre question dans cette conversation qui semblait plutôt personnelle. Il n'était pas du genre à se mêler de ce qui ne le regardait pas.

« Pour l'éternité. »

Le brun esquissa un sourire pour ponctuer cette déclaration, avant de s'éloigner un peu en les saluant. Le jeune homme aux cheveux argentés était resté perplexe pendant toute la conversation, ignorant ce qu'il devait en penser. Le côté énigmatique des mots de ses deux interlocuteurs l'avait inquiété. Il ne pouvait pas comprendre ce qu'ils sous-entendaient, mais cela ne lui paraissait pas avoir été une conversation purement amicale et joyeuse.

Ils ne reprirent pas leur chemin tout de suite le regard d'Akutagawa suivait le corps qui s'éloignait de Dazai. N'osant pas l'interrompre dans ses pensées, l'argenté se contenta d'en faire de même, quand bien même il ignorait ce qui retenait à ce point l'attention de son interlocuteur. Peut-être était-il juste songeur ?

Et puis, soudainement, les choses s'accélérèrent, tant et si bien qu'Atsushi dut se repasser la scène dans son esprit un grand nombre de fois avant de saisir entièrement ce qui s'était produit.

Parce que, sur le moment, il eut juste l'impression que le temps avait été arrêté, puis accéléré si brutalement que personne, et surtout pas lui, n'avait réalisé ce qui s'était passé.

Il lui sembla qu'il avait juste cligné des yeux ― et puis soudainement, un coup de feu avait résonné, des cris lui avaient succédé, et Akutagawa à ses côtés s'était effondré. Avant même qu'il ne comprenne ce qui se passait, son aîné, ce garçon pour qui il avait un petit faible, celui qui l'avait enfin invité à passer du temps avec lui ― enfin, cela y ressemblait ―, était à terre, tandis que le rouge venait teinter sa chemise auparavant immaculée.

Le cerveau d'Atsushi était incapable de procéder avec ces informations elles se succédaient dans son esprit sans qu'il ne parvienne à en tirer un élément concret. Il n'avait rien vu de ce qui s'était produit ― qui avait tiré, d'où, pourquoi ― et il aurait dans tous les cas été bien incapable de saisir les raisons de cela.

La seule chose qui était à peu près claire dans son esprit : Akutagawa se vidait de son sang sur le béton à côté de lui, et il ne pouvait que rester figé, sans savoir quoi faire. La rue autour d'eux s'était vidée sans que personne ne leur prête attention. Enfin, personne…

Soudainement, l'homme prénommé Dazai surgit à ses côtés, et s'agenouilla près de son cadet. Malgré l'attitude exubérante et enfantine qu'il avait montrée jusque-là, son visage était devenu très sérieux alors qu'il palpait le cou de son ami pour essayer de trouver le pouls de celui-ci. Toujours figé dans son mutisme tel une statue, Atsushi ne pouvait que le regarder faire.

Il finit malgré tout par sortir son téléphone d'une main tremblante, prêt à composer le numéro des urgences. Quelqu'un avait sans doute déjà appelé la police, même si aucun autre coup de feu n'avait été tiré depuis celui qui avait atteint Akutagawa… Mais il fallait avertir une ambulance. Aider le jeune homme à côté de lui.

Le prénommé Dazai posa cependant une main sur son portable avant de le baisser. En lui adressant un bref coup d'œil inexpressif, il murmura sur le même ton :

« Il est déjà mort. » Ces mots glacèrent le lycéen. Impossible. Son regard particulier se posa sur le corps de son ami toujours au sol, immobile. Cela ne pouvait pas être vrai. C'était forcément un mensonge. Ses tremblements redoublèrent, attirant sur lui l'attention de l'homme brun, qui posa une main sur son épaule. « Tu as oublié ? » La question parut complètement insensée au jeune homme aux cheveux argentés, qui n'y répondit rien. « Tu as oublié ? insista Dazai. Ce que tu as vu hier ? »

Pourquoi lui en reparler ? Atsushi ne comprenait plus rien à rien. La veille, l'homme lui avait intimé de faire comme si rien ne s'était passé. Et tout à l'heure, il avait aussi agi comme si de rien n'était. Pourquoi diable changeait-il d'avis ? Ce n'était pas vraiment le moment de parler de cela en plus. Il y avait d'autres priorités… D'autres sujets à aborder.

« Nakajima. » Le ton du brun s'était fait impérieux. « Réponds-moi.

B-Bien sûr que non je n'ai pas oublié ! bredouilla le jeune homme aux cheveux argentés. Comment vous voulez que j'oublie un truc pareil ? Mais est-ce que ç'a vraiment de l'importance ? »

Son regard refusait de se poser sur le corps d'Akutagawa à ses pieds. D'ailleurs, il se sentait sur le point d'étouffer. Ils avaient beau être en plein air, il avait l'impression de suffoquer. Les larmes lui piquaient les yeux, quand bien même il tentait de les réfréner tant bien que mal. Son interlocuteur, lui, était de marbre, mais son regard noisette était assombri.

« Oui, ç'a de l'importance, il murmura avant de se redresser. Sauve-le. »

Pendant un instant, Atsushi crut que l'injonction s'adressait à lui, et faillit recommencer à protester vertement contre ce que disait son interlocuteur. Qu'est-ce qu'il lui prenait bon sang ? Il l'avait vraiment pris pour un magicien ? Ramener les morts à la vie, c'était la chose la plus stupide du monde.

Cependant, à sa grande surprise, Dazai poursuivit, son regard balayant les alentours tellement rapidement qu'il semblait au lycéen qu'il ne cherchait rien en particulier.

« Oh, allez. Je sais que tu m'en veux encore pour hier, et pour les jours d'avant, mais tu ne vas pas le laisser juste mourir comme ça ? » Atsushi brûlait d'envie de crier qu'il était déjà mort et que ce n'était pas le moment pour ce type étrange d'avoir une crise de folie. « Sérieux, je sais que t'es là. Réponds-moi. Il y a eu un mort, t'as forcément été appelé. » Alors que le silence autour d'eux se prolongeait, Dazai leva les yeux au ciel et soupira. « Me dis pas que tu penses que j'avais prévu ça. Tu penses vraiment que j'aurais fait en sorte de tuer ce gamin ? Je l'aime bien, tu sais. Oui, OK, c'était moi qu'ils visaient originellement, mais…

A-Attendez, bafouilla Atsushi. La balle vous était destinée ?

Oui, soupira Dazai, c'étaient des yakuzas, je les avais provoqués parce que je voulais qu'ils me descendent, mais ça s'est mal passé visiblement. » C'était l'euphémisme du siècle. Atsushi sentait un agacement de plus en plus fort pondre en lui, mais Dazai s'éloigna un peu en recommençant à parler seul, le laissant dans l'impossibilité de protester. « Tu m'as entendu ? Tu sais que je ne mens pas. Pas sur ça. Je voulais vraiment qu'ils me tirent dessus. Je ne suis pas responsable s'ils ne savent pas tirer.

Ce type est complètement dingue, marmonna le lycéen aux cheveux argentés pour lui-même. Et complètement… » Il hésitait un peu sur le mot, ne voulant pas l'employer à la légère.

« Suicidaire, ouais. Le pire de tous. »

Atsushi manqua de mourir de frayeur ― pour la énième fois de la semaine ― lorsqu'une nouvelle voix résonna à côté de son oreille. En se retournant cependant, il n'aperçut que le vide. Comme la veille. Lui aussi devenait complètement marteau apparemment. Ou alors tout ceci n'était qu'un cauchemar dont il allait se réveiller.

« T'es complètement sain d'esprit petit, reprit la voix. Enfin, à proximité de cet abruti, on ne l'est jamais entièrement… » Avant qu'Atsushi ne puisse demander quoi que ce soit, l'homme reprit, plus fort : « Eh, abruti de Dazai ! »

Le susnommé, qui faisait les cents pas tout autour de la place où le coup de feu avait retentit, se retourna subitement. Lorsqu'il se rapprocha, ses yeux étaient redevenus clairs, et il prononça, sur un ton extrêmement satisfait ― même trop pour être totalement honnête ― un nom, qu'il souffla d'une telle façon qu'Atsushi eut le sentiment qu'il était bien plus important que cela :

« Chuuya. »