récemment, en relisant et écrivant plusieurs chapitres, je me suis rendue compte que cette ff pouvait avoir comme sous-titre - « où Atsushi n'a jamais le temps d'ajouter quoi que ce soit ». je ne sais pas si je dois trouver cette répétition drôle ou m'inquiéter pour mon écriture hm...

prochain chapitre le 26 juin, bonne lecture!


Chapitre Quatre ; Asphyxie


CETTE NUIT-LA, Atsushi ne ferma pas réellement l'oeil. Il ne cessait de glisser des regards inquiets dans la direction de sa fenêtre, luttant pour ne pas s'y pencher. Le contact visuel qu'il avait partagé avec l'inconnu aux yeux roses l'avait glacé ― il ignorait de qui il s'agissait, mais les avertissements de Dazai ne le quittaient pas, et il avait perçu, même dans l'obscurité et à travers la fenêtre, une aura aussi imposante que celle qui entourait le jeune homme aux cheveux flamboyants du nom de Chuuya.

Qui que puisse être cet inconnu, Atsushi ne voulait pas l'approcher. Et il espérait qu'il serait parti quand le jour serait levé, car il ne voulait pas le croiser. Dazai lui avait dit de l'éviter en plus. Il lui avait même dit de le fuir. A mesure que les heures s'écoulaient, l'inquiétude du lycéen grandissait. Qui pouvait être ce type ? S'il avait la même aura que le dénommé Chuuya, avait-il les mêmes capacités ? Etait-il venu pour s'en prendre à lui ? Mais sur quel prétexte ? Le jeune homme aux cheveux argentés avait tout fait pour laisser de côté ces étranges événements. Malgré sa curiosité, il s'était accroché pour ne pas céder et faire des recherches.

Il finit par se rapprocher de sa fenêtre quand le jour se leva finalement ― il serait moins visible au moins. A son grand soulagement, la silhouette avait disparu, comme évaporée par les rayons du soleil. Peut-être n'avait-elle-même été qu'une hallucination ? Il savait que c'était peu probable, mais essaya malgré tout de s'en convaincre tant bien que mal. Cela valait mieux que de passer le reste de la journée à avoir peur du moindre mouvement dans sa direction...

D'ailleurs, le début de sa journée se passa sans le moindre accroc. Il n'arriva pas en retard au lycée malgré sa tendance naturelle à rater son bus ― et ce, même quand il partait avec de l'avance ― et décrocha même une excellente note à son dernier examen d'anglais ― il ne remercierait jamais assez Mark et Lucy qui avaient pris le temps de l'aider, même si leur aide s'était plutôt traduite par On va parler anglais toute la soirée, débrouille-toi. Surenchère bienvenue, Gin lui apprit qu'Akutagawa sortait de l'hôpital dans la matinée ; les médecins avaient fini de le garder en observation et étaient arrivés à la conclusion que le jeune homme aux cheveux bicolores avait tout simplement eu une chance très insolente.

« Je suis soulagée, admit-elle. Ryunosuke est tellement du genre à garder tout pour lui que je craignais qu'il ne prétende aller bien.

Tu fais un peu pareil, la taquina le jeune homme aux cheveux argentés.

Tu as sans doute raison, sourit la jeune femme, bonne joueuse, mais je pense que dans cette situation, j'arriverai quand même à admettre mes problèmes. Enfin, dans tous les cas, bien joué !

Bien joué ?

Tu as littéralement sauvé la vie de mon frère. S'il ne t'est pas reconnaissant après cela...

Je ne l'ai pas sauvé, protesta le jeune homme alors que ses joues s'empourpraient légèrement. Loin de là.

Appeler une ambulance, c'est apparenté. »

Atsushi dut retenir un profond soupir en entendant la jeune femme répliquer ça, et continuer sur sa lancée. Il voulait se justifier, dire qu'il n'était pas simplement humble mais qu'il n'avait vraiment servi à rien. Celui qui avait soigné le jeune homme aux cheveux bicolores et appelé une ambulance, c'était Chuuya, et non lui-même. Mais son engagement de ne rien dire l'empêchait de tout expliquer, quand bien même il en mourait d'envie. Il ne voulait pas que tout le monde le remercie pour quelque chose qu'il n'avait pas fait. La vérité était, et resterait, qu'il n'avait pas été capable d'esquisser le moindre geste pour aider son camarade. Cela ne changerait pas miraculeusement.

« Nakajima ! »

Le jeune homme sortit de ses pensées ― il admettait piteusement qu'il avait quelque peu cessé d'écouter ce que disait Gin, trop désemparé à la pensée qu'elle le remerciait pour quelque chose qu'il n'avait pas fait ― en entendant une nouvelle voix, qui ne lui était pas familière, interpeller son nom de famille. En levant les yeux, il aperçut, sur le pas de la porte de leur salle de classe où les étudiants prenaient leur pause avant l'arrivée de leur professeur de japonais, Naomi Tanizaki qui lui faisait signe. D'ailleurs, d'autres l'avaient remarquée, et des murmures emplissaient progressivement la salle alors que les regards de ses camarades se déplaçaient entre lui et la jeune femme.

Le lycéen s'excusa auprès de Gin, avant de se redresser pour rejoindre la jeune femme, intrigué. Il tenta de faire abstraction au passage des chuchotements jaloux qu'il entendait ― Naomi était une belle fille également, et il semblait que ses chers camarades se demandaient comment Atsushi faisait pour bien s'entendre avec autant de filles ― pour se concentrer sur ce qui pouvait bien l'amener ici. Un contretemps avec le club peut-être ?

« J'ai la réponse, l'accueillit Naomi sur ces mots une fois qu'il l'eût rejoint.

Pardon ? » La jeune femme aux cheveux noirs leva les yeux au ciel devant son exclamation.

« Pour le professeur Kunikida. Je t'avais dit que je lui demanderai. »

Oh. Leur conversation de la veille lui revint en mémoire. Très sincèrement, les soucis personnels du professeur de mathématique étaient le cadet de ses soucis. Il n'était déjà pas très curieux à leur sujet le jour d'avant, et il l'était encore moins ce jour-là, bien trop absorbé par ses propres rencontres farfelues et la réputation que Gin était en train de lui construire. Cependant, il détestait être désagréable avec les gens, alors il se força à affecter une mine intéressée tandis que la jeune femme continuait :

« Je l'ai croisé dans les couloirs tout à l'heure, j'en ai profité.

Et il t'a répondu ? » Cela le surprenait grandement.

« Plus ou moins. Je lui ai dit quelles rumeurs couraient sur son compte, alors il m'a expliqué que c'était un de ses amis qui avait besoin d'un service qu'il ne voulait pas lui accorder. Et après ça je ne devais pas l'entendre mais j'ai une bonne ouïe il a dit « abruti de Dazai ». »

Le jeune homme aux cheveux gris, qui avait jusqu'alors estimé que cela n'avait pas grand-intérêt, se figea en entendant le nom prononcé par son interlocutrice. Dazai ? Ce type était absolument partout, à un point que cela en devenait terrifiant. Il se demandait quel lien il entretenait avec le professeur Kunikida cette fois-ci. Le brun semblait plus jeune que l'homme blond, mais peut-être avaient-ils été à l'école ensemble ? Ou voisins ? Il pouvait encore une fois se perdre en longues théories, mais cela ne l'aiderait pas réellement.

Il tenait cependant une occasion de reprendre contact avec cet étrange homme brun, sans passer par Akutagawa. Mais pouvait-il réellement le faire ? Il était supposé oublier tout cela. Mais en même temps, la vision de l'homme aux yeux roses continuait de le hanter. N'avait-il pas typiquement besoin d'aide, présentement ? Si ce type était dangereux, ou il ne savait quoi, n'avait-il pas besoin de lui pour l'aider ?

La sonnerie le coupa dans ses pensées, indiquant un retour en cours imminent. Atsushi remercia Naomi pour son information, qu'elle allait sans doute s'empresser de dire à tout le monde, avant de retourner s'asseoir, heureux malgré lui que leur professeur arrive d'emblée pour le soustraire aux interrogations de Gin sur ce que lui voulait Naomi Tanizaki. Il regagna sa place près de la fenêtre, et balaya innocemment le terrain de sport qu'il apercevait ; avant de se figer sur un point fixe.

Une silhouette se tenait, toujours aussi immobile, adossée à l'un des arbres qui bordaient le terrain. Cette fois-ci, en plein jour, nul doute permis : c'était le même homme que la veille. Il était trop loin pour voir ses yeux, mais il percevait la même aura étouffante. Son rythme cardiaque s'accéléra de concert, et il dut inspirer profondément pour ne pas paniquer en pleine salle de classe.

Si dans un premier temps il s'était dit qu'il n'avait peut-être pas besoin de contacter Dazai, là, cela devenait urgent. La présence de l'étrange homme le mettait mal à l'aise. Il avait l'impression qu'au moindre faux mouvement, ou que s'il se retrouvait seul, l'autre lui sauterait dessus pour lui trancher la gorge. Si son aura était similaire à celle de Chuuya, elle était aussi infiniment plus oppressante. Pour un peu, le jeune homme aux cheveux argentés avait presque du mal à respirer, comme si elle appuyait sur sa poitrine.

« Monsieur Nakajima ? » La voix de son professeur l'interrompit ― et il releva la tête pour croiser son regard soucieux. « Vous êtes très pâle, tout va bien ? » Le jeune homme essaya de calmer sa voix avant de répondre :

« Je me sens un peu patraque tout d'un coup.

Allez à l'infirmerie. Vous avez besoin qu'on vous accompagne ?

Non, c'est bon. »

Le jeune homme se leva sur ses jambes tremblantes et quitta la salle. Il n'était pas fier de ce mensonge, mais il était doté d'une part de vérité. Il éprouvait le besoin de s'éloigner de cette fenêtre d'où il avait l'impression d'être aperçu par cet homme effrayant.

En revanche, il ne prit pas la direction de l'infirmerie mais de la salle des professeurs. Il savait que c'était risqué de faire cela, car il pourrait être aperçu par d'autres professeurs qui en avertiraient le professeur de japonais, mais il avait besoin de consulter les emplois du temps affichés devant. Il espérait que le professeur Kunikida n'était pas en cours ― cela lui simplifierait la vie de pouvoir simplement lui parler immédiatement plutôt que d'avoir à retenir son emploi du temps pour le trouver plus tard dans les couloirs.

Fort heureusement, la déesse de la chance était apparemment de son côté, car non seulement il ne croisa aucun professeur, mais en plus celui qu'il cherchait n'avait apparemment aucun cours à l'heure actuelle. Il n'eut qu'à entrer dans la salle des professeurs pour le trouver ― en conversation téléphonique houleuse en revanche.

« Il faut qu'on fasse quelque chose, il ne va pas bien. Je sais que ce n'est pas ma place de vous dire cela, mais je pense que… » Il s'interrompit si longtemps qu'Atsushi faillit s'approcher en songeant que son interlocuteur avait raccroché, mais le professeur finit par reprendre : « Oui, je saisis très bien ce que vous voulez dire mais… Très bien, madame Akutagawa, je comprends. »

Le jeune homme aux cheveux argentés manqua d'avaler sa salive de travers en entendant le nom de famille. Akutagawa ? La femme à l'autre bout du fil était-elle Fuku ? Est-ce que Kunikida parlait de Ryunosuke au début ? Mais le jeune homme allait bien, il ne comprenait pas ce que cela signifiait.

Il était encore perdu dans ses pensées et réflexions quand Kunikida se tourna dans sa direction ― cette fois-ci, la conversation était apparemment bien terminée.

« Oui, Nakajima ? » Son professeur avait repris un ton égal pour s'adresser à lui.

« Bonjour monsieur. Je voudrais… »

Il s'interrompit, cherchant ses mots. Comment présenter sa requête sans attirer sur lui un grand nombre de questionnements ? Leur professeur allait savoir qu'il s'était renseigné auprès de Naomi, et il allait se demander comment celle-ci le savait puisqu'il ne le lui avait pas dit. Mais le jeune homme n'allait pas reculer maintenant.

« J'aimerais savoir comment contacter monsieur Dazai. » Il déclara de but en blanc avec tout l'aplomb dont il était capable. Les yeux de son professeur s'écarquillèrent, puis ses sourcils se froncèrent.

« Dazai ? Qu'est-ce que tu pourrais bien vouloir à cet idiot ? » L'agacement du blond à l'égard de Dazai était perceptible à des kilomètres à la ronde

« Je… J'ai une question à lui poser. Très urgente. » Le professeur renifla.

« Dazai est un vrai porte-poisse. Je te déconseille de trop le fréquenter, mais… » Il saisit un post-it pour griffonner un numéro avant de le lui tendre. Atsushi était surpris que son professeur se montre aussi serviable sans poser de questions ― et il parut le deviner puisqu'il déclara : « Tu n'es pas le premier à me demander ça. Je ne sais pas ce que trafique ce type, mais il semble toujours tourner autour de ma vie. »

Cette déclaration étonna légèrement le jeune homme aux cheveux argentés ― le choix de mots surtout. Tourner autour de sa vie… Pas interférer. C'était assez intriguant, parce que cela semblait suggérer que le jeune homme aux cheveux blonds se retrouvait toujours impliqué dans les histoires de Dazai, mais pas d'un point de vue « principal ». Qui pouvait bien être réellement cet étrange type aux cheveux bruns ?

Il prit néanmoins le papier que lui tendait son professeur et le remercia chaleureusement avant de quitter la salle. Il se dirigea ensuite vers un coin tranquille pour composer le numéro du brun sur son propre téléphone. Malheureusement…

« Bonjour vous êtes sur la messagerie de l'incroyable Dazai ! Je suis probablement en train de tenter de me suicider, merci de me rappeler plus tard j'espère que vous tomberez sur mon exécuteur testamentaire ! »

La boîte vocale du jeune homme était aussi exubérante que lui, songea le lycéen. Son contenu l'intriguait et l'inquiétait également ― passait-il réellement autant de temps à tenter de se suicider ? Ce dont avait besoin ce Dazai était d'une sérieuse aide. Cette pensée résonna en écho avec les précédents mots de Kunikida, songea-t-il soudainement. Il avait dit la même chose à celle qu'il supposait être Fuku Akutagawa. Peut-être était-ce de lui qu'il parlait en réalité ? Après tout, s'il avait bien appris quelque chose de simple la veille, c'était qu'Akutagawa et Dazai se connaissaient.

Il se ressaisit pour rappeler et laisser cette fois-ci un message ― et lui espérait que ce ne serait pas l'exécuteur testamentaire qui le recevrait.

« Hum, monsieur Dazai, c'est Atsushi Nakajima On… On s'est rencontrés hier. Et avant-hier aussi… Je sais que je suis supposé tout oublier mais je crois que j'ai un problème et j'aimerais vous en parler de vive voix. V-Voilà. »

Il espérait que l'étrange homme se montrerait coopératif. Il se dirigea ensuite à l'infirmerie ― pour de bon cette fois-ci, désireux de ne pas être grillé dans son mensonge simplement parce que son professeur venait interroger l'infirmière Yosano. Même si honnêtement il ne voulait pas spécialement se retrouver entre les mains de la jeune femme, connue pour sa propension à adorer ausculter les élèves même quand ils venaient pour un mal de tête. Certains murmuraient qu'elle voulait autrefois devenir médecin plutôt qu'infirmière mais qu'une raison personnelle l'avait détournée de sa voie.

« Tiens Nakajima ! Je n'ai pas eu la chance de te voir depuis longtemps ! »

La jeune femme l'accueillit sur cette déclaration avec un effrayant sourire. Elle n'était pas beaucoup plus vieille que les élèves qu'elle soignait en réalité ― si la mémoire du jeune homme était bonne, il avait déjà entendu d'autres élèves dire qu'elle n'avait que vingt-six ans ou quelque chose comme ça. Dans tous les cas, elle était très jolie, et nul doute que si elle avait été moins effrayante, beaucoup seraient venus la voir seulement pour profiter de sa beauté.

(Malheureusement, elle aimait un peu trop faire des check-up complets de ses élèves quand ce n'était pas nécessaire.)

« Bonjour, la salua-t-il, je ne me sens pas très bien... » Les yeux de la jeune femme étincelèrent de manière encore plus inquiétante.

« Tu as des vertiges ? Des points devant les yeux ? Mal au ventre ? Mal au dos ? » commença-t-elle à énoncer, donnant encore plus le tournis au jeune lycéen. Il n'arrivait même pas à mettre un mot précis sur ce qu'il ressentait, alors il choisit la première option :

« Des vertiges. » La mine de l'infirmière le convainquit qu'il avait bien choisi ― elle sembla déçue, et ajouta :

« Oh. Tu peux aller te reposer sur un lit libre si tu veux. Et prends une barre de céréales. »

Sans doute les vertiges n'étaient pas assez mystérieux pour qu'elle puisse disséquer son élève. Atsushi en fut soulagé et rejoignit un lit rapidement, après s'être servi dans les barres qu'elle gardait sur son bureau. Il sentit en même temps son téléphone vibrer, et le consulta, impatient de savoir s'il s'agissait de Dazai. Il s'agissait bien du jeune homme aux cheveux bruns... mais il n'apportait pas l'aide espérée.

De : Monsieur Dazai

Si tu as croisé l'homme aux yeux roses, je ne peux pas t'aider. Fais comme si tu ne le voyais pas.

Et comment était-il supposé faire cela ? Le jeune homme aux cheveux argentés avait envie de lui crier ces mots. Comment ignorer un type effrayant qui dégageait une aura de puissance tout aussi terrifiante ? En plus, que lui voulait-il ce type ? Il avait trop peu d'informations pour se sentir rassuré par cette réponse.

A : Monsieur Dazai

Qui est-ce ? Que me veut-il ? Vous m'avez mis en garde contre lui, donc vous le connaissez.

La réponse fut si longue à venir qu'Atsushi crut que l'autre l'avait ignoré et abandonné à son sort, et s'apprêtait à renvoyer un message agacé.

De : Monsieur Dazai

Si je te le dis, cela ne fera qu'empirer ton cas. Il est là parce que tu sais trop de choses. Les gens comme toi ne sont pas supposés connaître l'existence et les capacités de Chuuya. C'est pour ça qu'on t'a sommé de tout oublier. Fais attention, reprends ta vie normale, et il partira.

L'assurance qui se dégageait des messages du jeune homme rassurait légèrement le lycéen, mais le reste l'inquiétait davantage. Il en savait trop... N'était-ce pas ce qu'on disait aux gens avant de les tuer ? Songea-t-il.

A : Monsieur Dazai

Si je ne le fais pas, il va me tuer ?

De : Monsieur Dazai

Non, au contraire.

La réponse le laissa pantois. Hein ? Cela semblait bien plus logique de ne pas l'ignorer alors. Le jeune homme ne voulait pas mourir ! Il était complètement perdu ― il semblait que même quand on posait des questions à Dazai, celui-ci ne faisait qu'embrouiller davantage son interlocuteur. Mais il sentait aussi que le véritable problème, c'était qu'il était bien trop ignorant sur ce qui se produisait. C'était un véritable paradoxe : l'ignorance le protégeait apparemment, mais c'était également parce qu'il ignorait qu'il était incapable de faire face convenablement au danger qui pesait sur lui.

Enfin, un danger... Peut-être faisait-il des montagnes de pas grand-chose, des tempêtes dans des verres d'eau. Mais il se sentait véritablement mal à l'aise depuis qu'il avait croisé le regard de cet inconnu. Si ses tremblements venaient de la peur suscitée par celui-ci, il y avait quelque chose qui s'était tordu dans ses entrailles après cette funeste rencontre. Funeste. Il avait pensé le mot sans trop y réfléchir, mais il lui apparaissait plus que pertinent finalement.

Après tout, tout tournait autour de la mort en fin de compte, songea-t-il. Ce Dazai qui avait tenté de se noyer, puis de se faire abattre, en vain. Akutagawa qui avait pris la balle à sa place et était condamné, mais dont la mort avait été évitée par ce mystérieux Chuuya et ses compétences hors normes. La mort les entourait. Mais Atsushi ignorait ce que cela pouvait bien signifier exactement.

Le lycéen n'était pas spécialement croyant ; en tout cas, il n'avait jamais reçu les enseignements que d'autres de ses camarades avaient eus, et ne savait pas ce qu'il y avait après la mort, si tant est qu'il y avait bien quelque chose. Mais il avait toujours su que la mort était impossible à éviter ― que personne ne pourrait jamais s'y soustraire. En tout cas, il le pensait fermement, jusqu'à ce qu'il rencontre Dazai et Chuuya. Deux êtres qui, d'une manière ou d'une autre, avaient repoussé les limites de la mort.

Mais même cette pensée n'avait aucun sens. On ne pouvait pas repousser la mort. Il en était certain. Mais sans ce constat, il ne parvenait pas à comprendre ce dont il avait été témoin. Et s'il ne parvenait pas à le comprendre, il n'arriverait pas à se rassurer et se dire qu'il ne risquait rien, que ce type aux yeux roses n'allait pas s'en prendre à lui. Dans le même temps, Dazai l'avait dit clairement ― s'il comprenait, il serait en danger. Perdu dans ses pensées, il avait l'impression d'être dans une pièce dépourvue de toute ouverture. Aucune issue ne semblait se présenter à sa situation... Si ce n'était ignorer l'homme.

Mais cela allait-il vraiment marcher ? Il avait quelques doutes. En tout cas, il ne perdait rien à essayer, songea-t-il. Cela pourrait peut-être...

« On t'a déjà dit que tu réfléchissais trop ? » Un cri effrayé aurait franchi les lèvres d'Atsushi si une main gantée ne s'était pas posée sur sa bouche, vite suivie d'un : « Ne crie pas ou tu rendras les choses plus compliquées. »

Le jeune homme tressaillit en reconnaissant la voix : celle de Chuuya. Il pouvait la reconnaître entre mille, et aussi percevoir son aura imposante. L'étrange rouquin apparut quelques secondes plus tard, son chapeau noir dans l'autre main. Atsushi le dévisagea quelques secondes sans oser bouger. Le nouveau sembla murmurer quelques mots, avant de bouger sa main pour laisser l'autre reprendre son souffle. Il posa ensuite son regard azur si captivant sur le garçon aux cheveux argentés ― son agacement était perceptible, et cela me fit que rendre le lycéen plus tendu encore. Il attendit cependant en silence que l'autre expose les raisons de sa présence ici.

« Dazai m'a dit que tu avais croisé l'Ecrivain. » finit par souffler le jeune homme aux cheveux flamboyants. Les sourcils de son interlocuteur se froncèrent légèrement ― l'Ecrivain ? Qui était-ce ? Devant sa perplexité, l'autre ajouta : « Je crois que cet abruti l'appelle l'homme aux yeux roses.

Ah, o-oui. Je l'ai vu devant chez moi et devant le lycée ce matin. » Chuuya ne pipa mot après cette déclaration, se contentant de balayer la cour du regard après s'être rapproché de la fenêtre. Atsushi en profita pour ajouter : « C'est Dazai qui vous envoie ?

Cet abruti ne m'envoie nulle part, rétorqua sèchement le jeune homme. Mais oui, il m'a expliqué ton problème. Il t'a dit d'ignorer l'Ecrivain pas vrai ?

O-Oui. L'Ecrivain, c'est son nom ? » demanda doucement le lycéen.

« Sa fonction. Tout le monde l'appelle comme ça depuis qu'il l'est devenu. Son nom n'a pas d'importance et il vaut mieux que tu l'ignores.

Qu'est-ce qu'il me veut ? Et qu'est-ce que je peux faire pour l'empêcher de... m'attaquer ? » Le mystérieux jeune homme aux cheveux flamboyants posa sur lui un regard dans lequel brillait un peu d'amusement.

« Il ne t'attaquera pas. Pas au sens où tu l'imagines en tout cas. Il est ici pour te faire peur. Ce que tu as vu hier, tu n'aurais pas dû en être témoin. Il est de son devoir de s'assurer que tu oublies tout et que tu ne constitueras pas une menace pour nous ensuite. C'est pour cela qu'il te suit. Il te teste, et il s'assure en même temps que tu vis ta vie normalement.

Sauf que je vous parle. » Cette fois, un véritable sourire naquit sur les lèvres de Chuuya.

« En effet. Tu comprends vite. Le simple fait que je sois ici te met encore plus en danger que tu ne l'étais déjà. Surtout qu'il le saura forcément. » Atsushi n'eut pas la force de demander comment il ferait pour le savoir, il avait assez de craintes comme cela. « Mais c'est de ma faute en partie si tu es dans cette situation. Normalement, j'aurais dû t'effacer la mémoire hier, mais vu l'esclandre provoqué par l'accident, ce n'était pas possible. Il fallait que tu sois en mesure de répondre aux questions. Mes pouvoirs ne sont pas assez précis pour n'effacer que ma vision de ton esprit. »

Atsushi l'écouta marmonner encore un moment sur des choses qui lui semblaient plus qu'obscures. Il n'était pas vraiment surpris de l'entendre dire clairement qu'il avait des pouvoirs ― c'était assez évident pour le jeune homme après l'avoir vu sauver Akutagawa alors qu'il était aux portes de la mort ― mais était plus intrigué par le fait qu'ils avaient de telles limites. Ils semblaient d'un côté extrêmement développés et utiles, mais paraissaient aussi avoir des limites très strictes.

Après avoir réprimé un soupir d'exaspération profonde, Chuuya reprit d'un ton plus ferme, en le dévisageant dans les yeux avec le sérieux le plus total.

« Ça m'emmerde de le dire, mais Dazai a raison. Il faut que l'ignores. Si tu ne lui accordes aucun intérêt, il te laissera tranquille.

Mais comment je suis censé ignorer un type avec une telle aura ? protesta doucement le jeune homme aux cheveux argentés. C'est bien plus facile à dire qu'à faire. » L'autre haussa les épaules.

« L'Ecrivain n'est pas très patient. Il t'observera deux jours avant d'en avoir assez. Il ne peut de toute manière pas s'absenter très longtemps. Et puis, je ne sens pas sa présence ici actuellement, donc je pense qu'il est déjà retourné de l'autre côté. »

Chuuya avait le mérite d'être plus rassurant que Dazai, mais Atsushi continuait malgré tout de se sentir mal à l'aise devant toute cette situation. Enfin, si le jeune homme disait vrai, il allait peut-être pouvoir reprendre sa vie normale rapidement. Tant qu'il ne croisait plus le chemin de ce type effrayant, tout lui convenait, honnêtement. Il pouvait parfaitement prétendre n'avoir jamais vu Chuuya.

« Au fait, ce gamin, Akutagawa, il va bien ? » La question surprit le lycéen. N'était-il pas supposé le savoir, puisqu'il l'avait soigné ?

« Sa sœur m'a dit qu'il sortait ce matin de l'hôpital. Il s'est parfaitement remis. » Le rouquin hocha la tête, visiblement satisfait.

« Parfait. C'est donc la dernière fois qu'on se revoie. Je ne t'effacerai pas la mémoire une fois encore cela n'a plus grand intérêt maintenant mais fais bien attention à nous... »

Le jeune homme aux cheveux flamboyants n'acheva pas sa phrase, interrompu tout à coup par l'apparition d'une grue sur son épaule. Le phénomène fit sursauter une fois de plus Atsushi. Son vis-à-vis la prit sans trahir la moindre émotion, avant de la déplier ― ce qui fit prendre conscience au lycéen que c'était un origami, et non un véritable oiseau. Une telle vie émanait de l'objet qu'on pouvait se sentir confus.

Il détailla ensuite l'expression du mystérieux jeune homme alors qu'il lisait les mots inscrits dessus. Le papier semblait relativement long, observa le lycéen, et quoi qu'il fût écrit, cela ne parut pas lui plaire. Quand il releva la tête, les yeux de Chuuya étaient beaucoup plus sombres que précédemment ― proches de ceux qu'il avait lors de leur première rencontre, après que Dazai l'ait interpellé.

« Rappelle-moi ton nom. » La question le stupéfia, mais il répondit :

« Atsushi Nakajima. » La grimace qui se peignit sur le visage de son interlocuteur avait quelque chose de surprenant : elle n'enlaidit absolument pas ses traits, étonnamment, quand bien même tout son agacement transparaissait dedans.

« Tch. Je retire ce que j'ai dit. Il est retourné de l'autre côté, mais pas pour le meilleur. »

Sur cette phrase énigmatique, Chuuya vint se planter une nouvelle fois en face de lui, avant de le dévisager longuement, ancrant ses prunelles céruléennes dans les siennes avec une insistance qui le déstabilisa. Le mystérieux jeune homme semblait néanmoins en intense réflexion, aussi l'autre n'osa pas reposer une question de peur de l'interrompre et de l'agacer davantage. Finalement, au bout d'un instant qui parut durer l'éternité à Atsushi, Chuuya rompit leur contact visuel en soupirant longuement.

« Je déteste cette putain de momie. »

La haine virulente qui résonnait dans ses mots fit presque trembler le jeune lycéen, qui se ratatina légèrement ― il n'était aux dernières nouvelles pas concerné par cet étrange qualificatif de momie, mais se sentait soudainement très effrayé. Finalement, après un nouveau silence, Chuuya posa deux doigts sur son front et déclara sur son ton impérieux :

« Ecoute-moi bien. Ne dis rien, ne fais rien, et attends. Oh, et tant qu'à faire, rends-moi un service et empêche-le de faire n'importe quoi. Ça me fera des vacances. »

Avant qu'Atsushi n'ait le temps de formuler la moindre protestation, la luminosité autour d'eux diminua soudainement, faisant basculer l'infirmerie jusque-là éclairée par la lumière du jour dans une pénombre inquiétante.

Cependant, encore une fois avant qu'il ne puisse dire quelque chose, tout sembla s'évanouir autour d'Atsushi, et il se sentit soudainement plongé dans une étendue de ténèbres tout aussi effrayante que réconfortante. C'était le sentiment le plus étrange qu'il ait ressenti depuis un long moment, et il essaya de ne pas céder à la panique pour ne pas le briser.

Sa notion du temps fut ébranlée par ce passage, et il se retrouva bien incapable de dire combien de temps s'était écoulé entre le moment où il avait basculé dans les ténèbres, et celui où la lumière reparut autour de lui. Atsushi était toujours allongé, mais les draps du lit de l'infirmerie avaient laissé la place à un sol froid et dur, et il n'apercevait plus le terrain de sport de son école. D'ailleurs, il ne reconnaissait pas le bâtiment autour de lui. Il n'était plus dans son lycée, mais dans une pièce qui semblait ancienne, pour mesurer ses mots, et très poussiéreuse.

Essayant une fois encore de réprimer la panique qui lui venait ― mais cela devenait de plus en plus difficile compte tenu de la situation incompréhensible dans laquelle il était ―, il se redressa et balaya la pièce du regard. Le lit défait et les documents éparpillés sur le bureau signifiaient sans ambiguïté que cette pièce était habitée. Cependant, il n'y avait pas âme qui vive autour de lui. Où se trouvait-il ? Et comment était-il arrivé jusque-là ? Était-ce un des fameux pouvoirs de Chuuya ?

Alors qu'il s'apprêtait à réellement céder à la panique, la porte s'ouvrit derrière lui, et il se retourna, bras devant lui, sur la défensive. Néanmoins, ses bras retombèrent bien vite le long de son corps, alors que la surprise l'envahissait devant cette vision de deux personnes.

Dazai. Mais surtout... Akutagawa ?