Echo ; Règles


Le jeune homme aux cheveux flamboyants tressaillit en sentant se poser sur lui un regard bien trop familier. Dans un réflexe, il porta une main à son chapeau, vérifiant qu'il était toujours en place. Oui, nul doute ― son couvre-chef n'avait pas bougé. Il sentait pourtant un regard lui transpercer la nuque, regard dont il connaissait la provenance.

Il se tourna, sourcils froncés et regard assassin, dans la direction de celui qui le regardait et qu'il connaissait si bien. Contrairement à ce qu'il avait pensé à première vue, il ne le voyait pas. Mais son regard était bien ancré dans le sien ; et sans doute percevait-il sa présence. Ses sens s'aiguisaient un peu plus chaque jour qui passait. Un jour, il pourrait sans doute les concurrencer. Le Conseil avait-il réellement bien fait de donner une telle sentence à un tel homme ?

Aux yeux du rouquin, ils avaient commis une belle erreur. Supposée effrayer le jeune homme aux cheveux bruns, la sentence rendue n'avait eu pour effet que de le renforcer dans ses convictions. Pire encore, chaque jour qui passait et chaque échec ne semblait pas ralentir la fougue qui animait l'humain, alors même que n'importe qui aurait baissé les bras.

Cela faisait déjà dix ans désormais que les doyens l'avaient condamné, sans observer le moindre changement. En toute honnêteté, le jeune homme aux cheveux flamboyants ne désirait pas que l'autre regagne son statut de mortel, car cela signifierait qu'ils seraient réunis peu de temps après ― or, si le cœur de l'homme s'emballait à cette pensée, sa raison lui criait de tout faire pour que cela ne se produise jamais.

Mais il était bien obligé de reconnaître que la stratégie de ses aînés ― bénis soient-ils ― ne fonctionnait pas. Loin de là. Ils avaient beau lui assurer que cela porterait ses fruits, s'il fallait attendre son propre trépas, ils n'étaient pas sorti de l'auberge ! Sa mort à lui ― si l'on pouvait la qualifier ainsi ― n'arriverait pas avant de longues, très longues décennies Peut-être même des siècles, à en juger par son rythme de croissance. Il faisait partie de ceux qui avaient le plus de pouvoir ― l'Ecrivain lui avait dit qu'il le remplacerait sans doute un jour, car il avait le potentiel dont il avait fait preuve autrefois, et l'Ecrivain était en vie depuis neuf siècles. Le rouquin n'était même pas à la moitié de son premier siècle de vie.

Il fixa un long moment le jeune homme brun, scellant leurs regards l'un dans l'autre quand bien même le plus grand ne pouvait pas le voir. Puis, il agita l'un de ses doigts gantés, et la plaque d'égout sur laquelle se tenait l'homme disparut soudainement, occasionnant sa chute soudaine. Tous les regards se tournèrent vers lui, tandis que la plaque d'égout apparaissait à côté comme si de rien n'était, et le jeune homme aux cheveux flamboyants en profita pour tourner les talons et se fondre dans la foule.

Il ne voulait pas céder à nouveau. Il avait compris, des années plus tôt, alors qu'il n'était qu'un enfant qui se croyait encore humain, que cela ne lui apporterait que du malheur. Les adultes ― il continuait de les appeler ainsi quand bien même il était des leurs désormais ― le lui avaient enseigné de bien des diverses façons. L'une par la bonté, l'autre par le chagrin, le dernier par la colère.

Les gens comme lui devaient rester loin des Hommes. Il l'avait compris.

Il reprit donc son chemin initial, ignorant comme il le pouvait les bruits adjacents pour se concentrer sur la grue qui venait d'apparaître sur son épaule. Et surtout sur le nom de la personne inscrit dessus. Aujourd'hui était un jour de mauvaise fortune. La femme qu'il allait voir était une bonne personne. Jeune, pleine de vie et d'ambition. Ils étaient les plus difficiles à emmener, car ils réfutaient la vérité le plus longtemps possible ― et même le jeune homme aux cheveux flamboyants avait le cœur gros quand il devait leur annoncer l'implacable réalité.

Mais comme toujours, il se plia aux ordres. Il connaissait les règles ; celles-ci auraient pu être gravées dans sa peau tant on les lui avait maintes et maintes fois répétées.

On ne change pas ce qui doit avoir lieu.

On ne remet pas en question les ordres de la Créatrice ou de l'Ecrivain.

On ne se lie pas avec les Hommes.

On ne dit pas ce que l'on est.

Ceux qui contrevenaient aux ordres ne survivaient pas longtemps ; il en avait connu assez pour le savoir. Le jeune homme ne savait pas pourquoi ils avaient désobéi de la sorte. Peut-être trouvaient-ils ces conditions trop dures. Peut-être désiraient-ils simplement faire ce qu'ils voulaient, comme ils l'entendaient.

Peut-être jalousaient-ils lesdits Hommes, qui, eux, n'avaient qu'une règle à suivre ― une règle dont ils ne connaissaient pas l'existence, mais qui ne pouvait être dérogée.

Ne cherchez jamais à comprendre ce que nous sommes.

« N'est-ce pas, Dazai ? »


« Je t'en prie. Arrête.

Tu ne m'as jamais prié.

Le dire m'écorche les lèvres.

Mais tu le fais.

Je n'en peux plus.

Oublie ces foutues règles.

Les règles ne sont pas le problème.

Quel est-il alors ?

Toi. Toi et ta putain de personnalité.

Tes mots me blessent.

Tant mieux.

Tu sais quel est le véritable problème ?

Je viens de te le dire.

Non.

Quel est-il alors ?

Tu as peur.

Peur de toi ? Quelle blague.

Non. Peur de toi-même.