Bonsoiiir bonsoir !

Voici un (relativement) petit OS sans grande prétention, juste pour le plaisir d'écrire du Hitoshi x Denki, avec un peu de Eri par-dessus, tout en m'amusant avec le folklore japonais ^^

J'ai gardé l'usage des pronoms japonais, plus par impulsion quand j'écrivais que par réelle intention. Comme cela demandait trop de travail de retravailler les dialogues pour qu'ils gardent tout le sens de départ, j'ai décidé de les y laisser.

/!\ Scène relativement violente, mention de violences sur enfant

Bonne lecture !

Disclaimer : Tout appartient à Kohei Horikoshi


Hitoshi s'évente doucement, accoudé à la rambarde rouge de son temple. Ses ailes violettes s'agitent dans son dos, alors que Denki se glisse derrière lui, entourant son torse de ses bras musclés et nichant sa tête au creux de son cou. Il le laisse jouer avec ses cheveux, bercé par le son lancinant du vent dans les branches des résineux à leurs pieds. Il neigera ce soir, il le sent, tout comme il sent les doigts de son compagnon qui s'égarent innocemment à la lisière de son kimono.

Il referme son éventail dans un claquement, avant d'en frapper les doigts malicieux qui n'ont rien à faire là.

― Mais euh ! J'ai rien fait !

Le tengu esquisse un sourire alors que le bakeneko râle entre deux feulements de mauvaise foi. Il se retourne pour s'adosser à la barre en bois, tapote ses lèvres du bout de son éventail alors que son compagnon le foudroie du regard, les bras croisés sur son torse et la moue boudeuse. Avec un rire, il tend les mains pour l'attirer à lui, dépose un baiser léger sur le bout de son nez qui se plisse.

Il est si facile de taquiner Denki ; c'est presque aussi naturel pour Hitoshi que respirer. Il ne peut plus imaginer une vie sans son esprit préféré, où il ne pourrait plus se divertir de ses moues et de ses sourires.

― Tu es aussi innocent que lorsque tu as du lait au bord des lèvres et que tu me jures que tu n'as pas fini l'offrande à mon intention.

― Tu finis toujours par me le donner, de toute façon !

― Ce n'est pas une raison et tu le sais, chaton.

Denki lui tire la langue, avant de lui voler un baiser. Hitoshi se met à rire, ses ailes se gonflant dans son dos sous l'effet de sa joie. Cependant, son hilarité cesse quand une rafale de vent souffle soudain sur son temple, lui murmurant à l'oreille une intrusion sur ses terres. Qui est l'humain qui fait fit des rumeurs locales ? Peut-être est-ce simplement une âme errante qu'il ramènera sur la route principale, ou un idiot qui vient tester son courage en s'aventurant sur son domaine. Le vent ne lui aurait pas parlé d'une intrusion s'il s'agissait d'un pèlerin à la recherche d'un abri pour la nuit ou d'un fermier des alentours venant lui apporter des offrandes.

Avec un soupir déçu, il repousse doucement son compagnon, glissant ses mains dans les siennes quelques instants pour garder un peu de sa chaleur.

― Il y a un intrus sur le domaine. Je m'en occupe le plus vite possible.

― Tu vas terriblement me manquer.

― Cela me prendra une heure à peine, tu exagères.

― Tu dis ça, mais tu aimes quand j'exagère. Je t'aime, idiot.

― C'est le roi des idiots qui me dit ça.

― Hé bien, je règne sur ton cœur, je peux me le permettre.

Denki rit, embrassant une dernière fois Hitoshi avant de rentrer. Le Tengu garde un air rêveur sur ses lèvres alors qu'il se retourne vers la forêt. Il monte sur la rambarde et s'élance dans les airs, écoutant la voix des cieux pour localiser l'étranger. La sensation du vent dans ses plumes le rend toujours calme, comme un rocher sur lequel glisse l'eau de la rivière. Il n'est pas de ces Tengus que le vol excite et rend intenable.

Aussi, lorsqu'il repère ce qu'il cherche, il se pose discrètement dans un grand sapin, se dissimulant derrière les aiguilles pour l'observer. L'intrus est une intruse, tout compte fait, une enfant, même. D'ici, il lui semble qu'une corne orne son front. Que fait une petite Oni sur ses terres ? Certes, il n'interdit pas l'entrée aux autres Yokai et Kamis de la région, mais il est rare de voir des ogres par ici, encore plus un enfant sans ses parents dans les parages.

Elle se désaltère à la rivière, pour l'instant, les genoux dans la poussière et la boue. Ses vêtements n'ont pourtant pas l'air de mauvaise qualité ; Hitoshi se serait attendu à ce qu'elle fasse attention à ne pas se salir. Ou est-ce qu'il projette son comportement d'enfant sur la petite ? Il l'ignore, mais en tout cas, il ne peut pas la laisser seule.

Il saute, se réceptionnant souplement sur le sol ; l'enfant sursaute et recule dans la rivière, jetant sur lui un regard effrayé. Si elle bouge encore, elle risque d'être emportée par le courant, ou de perdre pied et de se noyer. Hitoshi n'a guère envie de se mouiller les plumes, alors il accepte de reculer de quelques pas pour lui laisser de l'espace.

― Je suis le Tengu Shinso, gardien de la montagne de Nabu. Qui es-tu ?

Elle a un bleu près de la lèvre, un autre sur la joue ; son regard est celui d'une bête traquée. Il lui semble discerner des bandages sur ses poignets, en partie dissimulés par sa veste d'hiver. Hitoshi grince des dents et ses doigts jouent nerveusement avec son éventail fermé. Il a un mauvais pressentiment à propos de cette petite fille.

― Je… Eri, monseigneur.

Elle s'incline respectueusement devant lui, tordant ses doigts d'une angoisse palpable. Mais elle ne revient toujours pas en sécurité sur la berge. Le Tengu soupire ; il déteste utiliser son pouvoir pour quelque chose d'aussi trivial, surtout sur une enfant. Il n'a cependant pas vraiment le choix, s'il souhaite éviter qu'elle se noie.

― Ne reste pas dans l'eau.

La petite Oni se fige à l'ordre, avant d'avancer machinalement pour sortir de l'eau. Le bas de son kimono est boueux, mais maintenant qu'elle s'approche, il peut voir que des fils brodés attrapent les rayons du soleil pour les renvoyer et le tissu ressemble à de la soie. Une héritière d'une des grandes familles d'Onis, sans doute. Avec ses cheveux blancs, peut-être appartient-elle au clan Todoroki ? Mais leur territoire est à des jours d'ici, dans l'un des quartiers de leur capitale, Musutafu. Comment est-elle arrivée jusqu'ici ?

Elle le regarde avec toujours autant de peur, tremblante. Au moins, elle n'esquisse pas de gestes pour prendre la fuite. Il n'a pas envie de devoir la courser pour la rattraper. Il la terrifierait sans doute d'autant plus.

― Je ne te ferai pas de mal, petite Oni. Je ne veux simplement pas créer de conflit avec ton clan si tu te faisais emporter par le courant.

― Je… Je doute que Chisaki-sama soit de taille à affronter le maître de la montagne…

Hitoshi manque de répondre par automatisme, avant de tressaillir. Il ne connaît pas le nom de cet Oni. Et il est certain de connaître le nom des chefs de clan de tous les Yokais de la région. Alors, à moins qu'elle ne vienne de plus loin, il y a anguille sous roche.

― Quel est le nom de ton clan et où se trouve-t-il ?

L'ordre claque ; elle tressaille, avant d'ouvrir la bouche. Au moins, elle ne lutte pas pour ne pas répondre. Hitoshi veut ses réponses le plus rapidement possible et n'a pas la patience de ménager l'intruse. Il la rassurera ensuite. Pour l'instant, il veut surtout savoir à quel point elle lui amène des ennuis.

― Le clan des Huit Pré-préceptes, bégaie-t-elle. En bas de la montagne, dans la vallée.

Le Tengu cligne des yeux, surpris. L'enfant vient d'une ville humaine ? Il connaît le clan des Huit Préceptes ; ils ont tendance à abattre plus d'arbres qu'il ne les y autorise et de moins en moins d'offrandes lui arrivent de leur part. Il a prévu de s'y rendre pour remettre les idées en place au shogun la dirigeant. Le vieil homme a pourtant toujours été respectueux jusque-là. Peut-être que son fils lui a succédé et que ce dernier fiche n'importe quoi, mais pour l'instant, il a d'autres choses à penser. Comment la petite Oni a fini par atterrir là-bas ? Est-ce que ses parents sont des vagabonds, exilés de leur clan pour un crime ou une toute autre raison ?

― Tes parents sont là-bas ?

― Je… Je…

Cette fois, elle lutte pour ne pas lui répondre et elle tremble d'autant plus. Mais le Tengu veut ses informations, alors il accentue son pouvoir, se promettant de se faire pardonner plus tard en la traitant mieux que les pèlerins habituels.

― J'ai fait disparaître Papa et Maman l'a pas supporté. Grand-père est malade, alors c'est mon oncle Chisaki-sama qui dirige le clan.

― Et c'est aussi ton oncle qui t'a fait ça ?

Hitoshi désigne de son éventail les bleus. Elle acquiesce, les yeux mouillés de larmes, alors qu'il est de plus en plus perplexe. L'enfant a-t-elle été adoptée par un couple d'humains sans enfants ? Est-ce son pouvoir propre qui a fait disparaître son père ou est-ce un incident indépendant dont les humains l'ont rendue responsable ? Beaucoup trop de questions et pas assez de réponses, que la petite ne peut sans doute pas lui fournir. Et si c'est bien son oncle qui a osé lever la main sur elle, il ne laissera pas cet acte impuni, c'est certain. Autant les conflits entre Yokais sont courants, autant il ne peut pas tolérer qu'un humain s'en prenne à l'un d'entre eux si près de son territoire.

Voilà qu'il ne peut plus retarder son passage chez les Huit Préceptes, désormais.

― Très bien. Je te demande pardon pour ma brutalité, je voulais m'assurer que tu n'étais pas dangereuse pour mon temple et mes gens. Viens, je vais t'y conduire. Tu ne peux pas rester ici toute seule, tu es trop jeune et puis, il neigera cette nuit.

Il s'accroupit, lui tend une main et tente de faire un sourire rassurant. Il aurait dû amener Denki avec lui. Le Bakeneko est bien plus doué pour s'attacher la sympathie des gens, contrebalançant sa froideur instinctive en tant que maître de la montagne.

Un frémissement dans les arbres. À parler du loup, on en voit la queue, aussi n'est-il pas étonné quand une boule crème sort de l'abri des buissons pour lui sauter sur le dos et prendre forme humaine. Il vacille à peine, alors que les bras de son compagnon s'enroulent autour de lui. Le connaissant, il a dû en avoir marre d'attendre et a compté sur son instinct pour le retrouver.

Avec un soupir, Hitoshi lève une main pour venir lui grattouiller le crâne, alors que Denki ronronne contre son cou. Eri observe le Bakeneko avec des yeux ronds, encore larmoyants, et recule d'un pas, son regard passant de l'un à l'autre sans visiblement trop savoir quoi penser.

― Hitoshi, tu en mets du temps !

Le Tengu ne se gêne absolument pas pour lui donner un léger coup d'éventail sur le crâne à cette remarque. Le visage de Denki se pare d'une moue à la fois désolée et penaude pour attirer sa compassion, mais cela fait longtemps qu'Hitoshi ne s'y laisse plus prendre. Il renifle, avant de désigner l'enfant devant lui.

― J'ai l'air de me tourner les pouces ?

En un éclair, Denki lui passe devant pour se précipiter sur Eri. Hitoshi cligne des yeux et son compagnon a soudain la petite fille dans ses bras, la câlinant contre son torse en ronronnant. Elle rougit, semblant à la fois paniquée, choquée et appréciant le contact. En même temps, les étreintes des Bakeneko sont des plus rassurantes. Le maître de la montagne ne le sait que trop bien.

― Elle est trop mignonne, on peut la garder ?

Sa queue bat dans son dos, alors que ses oreilles de chat, toujours présentes sous sa forme anthropomorphe, sont dirigées vers lui, attendant sa réponse. Le Tengu est au moins heureux de ne pas décevoir la demande de son compagnon, cette fois : il est hors de question qu'Eri retourne vers le clan des Huit Préceptes, pas tant qu'il n'est pas allé leur rendre visite, en tout cas. L'enfant est cependant encore en larmes et il ne manque pas de le faire remarquer.

― Bravo, tu la fais pleurer.

Le regard de son compagnon se fait suspicieux, alors qu'il resserre son étreinte sur la petite fille, lui caressant les cheveux d'une main.

― Mon cœur, qu'est-ce que tu lui as fait avant que j'arrive ?

― Rien du tout, chaton.

― C'est hautement suspect.

Hitoshi détourne la tête en passant une main dans ses cheveux, une moue boudeuse étirant ses lèvres. Denki ne le connaît que trop bien pour se faire avoir par ses mensonges. D'ailleurs, ce dernier soulève la petite Oni au-dessus de lui, l'observe avec son sourire lumineux. Eri semble avoir moins peur, paraissant plus curieuse envers son compagnon que terrifiée comme lorsque le Tengu l'interrogeait.

― Qu'est-ce que cet idiot t'a fait, hein, ma belle ? Je suis désolé s'il t'a fait peur, il sait pas comment se comporter avec les autres. Mais promis, c'est une crème sous ses airs revêches d'endormi !

― Chaton, je l'ai juste interrogée.

― Comme tu veux que cette bouille d'ange soit dangereuse pour la forêt ? Avoue, t'as utilisé ton pouvoir, t'as joué au grand méchant Tengu !

― Tu sais pertinemment avec qui j'aime jouer au grand méchant Tengu.

Denki s'apprête à répliquer, avant de refermer la bouche ; ses joues se teintent d'une légère coloration rouge. Hitoshi lâche un ricanement, avant de se rapprocher. Le Bakeneko lui tire la langue alors qu'il tend les bras, mais il lui donne l'enfant sans discuter. Eri est légère dans ses bras, mais il ignore si c'est normal ou non. Quand a-t-il porté un enfant pour la dernière fois ? Cela doit bien remonter dix, voire cinquante ans en arrière.

― Tu peux t'accrocher à moi ? Je vais voler jusqu'au temple.

― Je… Désolé de vous embêter, je devrais peut-être le rejoindre à pied…

― Petite, tu mettrais des heures, il ferait nuit bien avant. Considère que c'est pour me faire pardonner ma brutalité.

― Vous n'êtes pas méchant !

Eri plaque sa main sur sa bouche, comme effarée d'avoir parlé sans réfléchir. Hitoshi lui adresse un sourire en coin, alors qu'il veille à l'installer correctement contre lui pour ne pas se retrouver gêné en volant. Le trajet sera toutefois plus confortable qu'à pied et Denki ne peut pas porter l'enfant en se déplaçant sous sa forme animale.

― Pas avec les petits Yokais comme toi, en tout cas.

― Yokai ? Mais je suis humaine !

Denki et Hitoshi redressent la tête pour échanger un regard surpris. Le Bakeneko secoue la tête, mais le Tengu n'est pas aveugle ; même si l'odorat de son compagnon n'avait pas indiqué qu'elle était l'une d'entre eux, sa corne ne peut appartenir à une humaine. Il peut rajouter les mensonges à la liste des abus sur l'enfant. Le clan des Huit Préceptes devrait répondre de ses actes et le maître de la montagne est prêt à déchaîner sa colère sur eux si leurs explications ne lui conviennent pas.

― Alors comment tu expliques ta corne, princesse ? Enfin, on reprendra cette discussion au temple. Essaye de ne pas bouger.

Ses ailes claquent dans son dos ; il plie les genoux, avant de s'élancer dans les cieux qui s'ornent de lourds nuages grisâtres. Un cri échappe à Eri, avant que ses yeux ne s'écarquillent de joie pure, tandis que les sapins se font fourmis sous leurs pieds. Ses petits poings sont serrés contre le kimono d'Hitoshi et le Tengu veille à voler plus lentement que d'habitude, pour ne pas la rendre malade.

Elle sent l'alcool, l'herbe humide et la boue.

Il espère pour le clan d'humains que ce n'est qu'un accident qui a imprégné le kimono de la petite de spiritueux pour qu'elle sente ainsi, ou sa colère sera des plus terribles. Tout s'est passé sous son nez et il enrage de ne pas l'avoir vu plus tôt. Il ne savait même pas qu'elle existait. Quand est-il descendu à Nagano pour la dernière fois ? Il y a cinq ou six ans ? Ce n'est pas impossible qu'il ne l'ait pas sentie ce jour-là, elle n'était peut-être même pas encore née à l'époque. Quel âge a-t-elle, d'ailleurs ? Il lui en donnerait sept ou huit, à tout casser.

Il se pose à l'entrée de son temple en douceur, puis laisse la petite fille mettre pied à terre avec délicatesse. Ses cheveux sont ébouriffés, ses joues rougies par le vent, et ses yeux pétillent comme deux billes de verre sous le soleil. Ses larmes semblent avoir séchées, alors qu'elle lui adresse un sourire timide. Une de ses serviteurs s'approche et s'incline, ses ailes d'un blanc laiteux s'agitant dans son dos.

― Denki-sama est déjà arrivé, il nous a prévenus pour l'enfant. Nous lui préparons un bain et des vêtements propres. Souhaitez-vous autre chose ?

― Elle mangera avec Denki et moi. Attribuez-lui une chambre près de mes appartements.

― Maître, sans vouloir vous offenser…

― Qui vous dit qu'elle n'est pas une hôte de marque, Reiko-san ? Elle est l'une des nôtres et n'a pas de clan, c'est la moindre de choses.

― Veuillez me pardonner mon impolitesse.

Hitoshi n'est guère étonné par la réaction de la jeune Yokai, à vrai dire ; il est plutôt connu pour être un Tengu qui respecte fortement la hiérarchie, bien qu'il n'hésite pas à cracher son mépris à la face de ceux qui ne méritent pas son respect, même ceux de rang supérieur au sien. Alors le voir prendre soin d'une si petite fille qui semble de loin être humaine et au premier abord n'avoir aucune importance politique peut surprendre.

― Vous êtes excusée. Faites passer le message. S'il lui arrive quoi que ce soit, je m'assurerai que le responsable soit puni à la hauteur de l'affront qu'il me ferait alors.

Tengus et Onis ne sont pas toujours en bons termes. Les frontières communes entre leurs territoires peuvent être sujettes à conflits, mais cela témoigne plutôt du sang chaud des seconds que d'une véritable querelle millénaire qui empêche toute entente. Il espère qu'aucun de ses serviteurs n'aura l'idée saugrenue de s'en prendre à Eri, ou il risque d'entrer dans une colère noire. L'enfant a déjà trop subi pour qu'il tolère que des trublions s'amusent à l'effrayer.

Sans doute devrait-il entrer en contact avec un clan d'Onis, par ailleurs. S'il peut lui offrir un asile, elle sera mieux élevée parmi ceux de son espèce. Peut-être pourrait-il demander à son père de faire jouer ses relations pour trouver un bon endroit pour elle.

Avec un soupir, il regarde la petite fille suivre la servante, l'encourageant d'un léger signe de la tête. Lorsque les deux disparurent au bout du couloir, il fit craquer les vertèbres de sa nuque, avant de se diriger vers ses appartements où doit déjà se trouver Denki. Il veut se fondre dans son étreinte et le serrer contre lui pour oublier pour quelques minutes la charge de travail qu'il a en plus avec l'enfant dans son temple. Il veut l'entendre lui dire que la situation n'est pas si terrible qu'elle y paraît, que le clan des Huit Préceptes acceptera de répondre de leurs actions sans qu'il ne doive recourir à la force pour se faire entendre.

Et lorsqu'il pousse la paroi en bois de ses appartements, son compagnon est déjà là, affalé au milieu des coussins éparpillés sur le large futon. Il délasse sa veste salie par la boue d'Eri, la laisse tomber sur le tatami avant de se glisser auprès de son compagnon. Aussitôt, ce dernier l'enlace contre lui. Hitoshi lâche un soupir, clôt les paupières pour mieux écouter les battements de cœur du Bakeneko.

― Cette histoire te retourne plus que je ne l'imaginais.

― Eri a été élevée dans un clan humain. Celui du Shogun de Nagano.

― Oh. J'imagine que nous irons lui rendre une petite visite des plus amicales ?

J'irais, chaton. Je veux que tu restes avec elle.

― Hors de question. Tu ne descends pas seul chez les humains.

Hitoshi sait qu'il ne gagnera pas cette discussion au ton plus que sérieux de son compagnon. Il n'a pas envie de se disputer avec lui, alors il ouvre un œil, se redresse à demi pour lui voler un baiser. Il ne peut pas attendre qu'Eri puisse rester dans le temple sans Denki ou lui pour la rassurer, cela mettrait bien trop de temps. Plus vite cette histoire sera réglée, plus vite l'enfant pourra avoir la vie qu'elle mérite.

Il doit trouver une solution qui satisfasse son compagnon autant que lui.

― Je voulais demander à mon père de chercher parmi ses contacts un clan d'Onis qui accepterait Eri, peut-être devrais-je l'inviter ?

― Avec Hizashi ?

― Je tiens à ce que mon temple reste debout, chaton. Même si j'adore mon beau-père, je ne suis pas certain que lui et toi au même endroit soit une bonne idée. Rappelle-toi la fête d'Obon à Mustafasu. Vous avez failli déclencher un incident diplomatique avec ce crétin de Bakugo. Un dragon, bon sang !

― Il l'a cherché aussi, il arrêtait pas de t'insulter !

Denki le relâche pour croiser ses bras sur sa poitrine, boudeur. Hitoshi lâche un petit rire, avant de venir embrasser la courbe de son épaule, dénudée par le kimono qui retombe. Un frisson parcourt son amant, qui rougit légèrement, avant de basculer la tête sur le côté pour lui laisser un meilleur accès. Le Tengu ricane, avant de le refaire basculer sur le futon, le surplombant avec un petit sourire en coin.

― Tu penses vraiment que je m'intéresse à ce que raconte cet immonde lézard ?

― … Mon cœur, avoue, tu l'aurais créé toi-même, cet incident diplomatique, si on l'avait pas fait avant.

― T'as aucune preuve.

― À part te connaître sur le bout des doigts ?

― Irrecevable devant le roi des Yokais.

Denki éclate de rire, avant de glisser ses mains contre les joues d'Hitoshi, et de le pousser à se baisser pour déguster ses lèvres. Leurs lèvres s'étirent en deux sourires mutins, alors que le Tengu glisse sa main dans les cheveux blonds de son compagnon. Puis, un léger coup à la porte le fit soupirer. En grognant, il se redressa pour s'asseoir sur le futon, remettant son kimono à peu près en place pour garder sa dignité.

Le rire étouffé de son amant ne l'aide pas vraiment à conserver son sérieux lorsqu'il autorise la personne derrière le battant à entrer. Reiko entre alors, tordant ses doigts. Elle a l'air inquiet de celle qui annonce une mauvaise nouvelle. Est-ce qu'un de ses serviteurs a osé ignorer ses ordres pour s'en prendre à l'enfant ? Hitoshi perd soudain toute envie de rire. S'il n'est plus respecté parmi ses pairs du temple, il vole droit dans un mur.

― Shinso-sama, veuillez me pardonner cette interruption. Je n'aurais jamais osé si ce n'était pas si urgent.

― Que se passe-t-il ?

― Nous avons dû demander au guérisseur de soigner l'enfant, maître.

― Pardon ?!

L'air dans la pièce semble s'être gelé, l'espace d'un instant. Hitoshi foudroie du regard la pauvre servante, avant que Denki n'enroule ses bras autour de son torse. Il dépose un baiser entre la naissance de ses ailes à travers le tissu de son kimono pour l'apaiser. Le Tengu inspire profondément, essaye de garder son calme malgré sa colère naissante. Qui a osé blesser Eri ?

― Elle avait des bandes sur ses poignets, nous avons pensé qu'il s'agissait de bandes de maintien, mais… Elle a des scarifications sur tout l'avant-bras et les plus récentes se sont remises à saigner.

― Ces sales humains… Merci de m'avoir prévenue, Reiko-san.

La servante s'incline et disparaît aussi vite qu'elle est venue. Denki relâche sans un mot Hitoshi, qui se relève promptement pour ouvrir la porte coulissante donnant sur la coursive extérieure. Elle claque contre le montant, mais le Tengu ne s'en préoccupe guère. Ses doigts viennent agripper la rambarde, alors qu'il observe le ciel, son éventail en main.

― Veux-tu de l'aide pour les punir ?

― Non. Je me contenterai de diriger les nuages vers eux pour qu'ils prennent la neige de plein fouet. Ou de la pluie verglaçante. Je vais m'assurer qu'ils ne voient pas le soleil jusqu'à ce que j'aille les voir.

― Ne t'épuise pas à la tâche, mon cœur.

Denki enroule ses bras autour de son torse, pose ses lèvres brûlantes contre sa nuque, alors qu'Hitoshi lève son éventail, l'ouvre. L'air semble frémir, avant que le Tengu ne l'abatte, déclenchant une puissante bourrasque. Ses yeux sont plissés sous sa colère grondante, que l'étreinte de son amant peine à calmer.

Il doit rappeler à ces misérables humains pourquoi il faut l'honorer et le craindre.


La pluie tombe sur Nagano depuis des jours. La terre battue s'est transformée en boue et Hitoshi bénit d'avoir enfilé ses getas les plus hautes. Il ne supporterait d'avoir de la terre sur ses habits alors qu'il cherche à être le plus effrayant possible. Enfin, ce serait déjà plus simple si son beau-père ne cassait pas le tableau.

Le Tengu soupire, tourne la poignée de son parapluie entre ses doigts, alors que Hizashi semble décidé à chantonner toutes les rengaines populaires du moment. Il aurait dû refuser sa compagnie et venir seul en ville, mais son père n'aurait jamais accepté. Bien qu'il ait quitté le nid depuis des années déjà, il reste le poussin à protéger aux yeux de son paternel, ce qui rend parfois l'exercice de ses fonctions compliquées lorsque Hitoshi l'invite. Il aurait donc dû affronter ses craintes s'il avait déclaré descendre seul chez les humains.

― Tu comptes aussi chanter devant le shogun local ?

― Enfin, mon petit Hitoshi, c'est pour mettre l'ambiance !

― Eri s'est planquée dans une armoire pour ne pas t'entendre.

― Mais cette petite choupette a été effrayée par l'air sombre de mon cher et tendre !

― C'est pas faux, ricane le Tengu.

Autant Denki et lui ont réussi à amadouer l'enfant, autant l'air sinistre de son père a totalement terrifié Eri lors de leur rencontre, deux jours auparavant. Mais comme le plus vieux Tengu l'a apprivoisé lorsqu'il n'était qu'un orphelin rageur, il a réussi sans peine à se faire apprécier de la petite Oni. Il a suffi d'un des multiples chats du temple et de sa douceur bien dissimulée derrière sa couverture jaune qu'il utilise pour dormir n'importe où.

Son père n'a pas la classe des plus grands Tengus, certes, mais Hitoshi s'en fiche bien ; il ne l'échangerait pour rien au monde.

― Donc, on vient extorquer des informations au shogun et lui donner une leçon ?

― Exact. Je sais que papa t'aura dit de m'aider, mais n'interviens pas si je ne te le demande pas.

― Oh, notre bébé Toshi a tellement grandi !

― Et ne me fous pas la honte au passage, aussi.

Hizashi rit à gorge déployée, mais Hitoshi ne lui intime pas de se taire, alors même qu'ils approchent des habitations. Les passants pâlissent, s'écartent pour les laisser passer en chuchotant, le regard terrifié. Si ses ailes de Tengu déployées sont impressionnantes, il sait aussi que les yeux se tournent surtout sur le vampire resplendissant derrière lui, dont les crocs sont bien visibles maintenant qu'il s'esclaffe. Les parents cachent leurs enfants derrière eux ; les plus superstitieux tombent à genoux dans la boue pour implorer sa clémence.

Hitoshi n'a même pas laissé exploser sa colère que les habitants se souviennent déjà qu'il est dangereux. C'est une bonne chose. Ils ne devraient pas intervenir quand il punira le shogun insolent pour tous ses méfaits. Il se méfie plus des samouraïs et gardes qui seront présents dans le château. Il ne craint guère les coups des plus faibles, qu'il enverra voltiger contre les murs d'un coup d'éventails. Mais peut-être certains lui donneront-ils du fil à retordre.

Il n'a pas envie de rentrer blessé ; son père serait intenable, Denki ne voudrait plus se décoller de lui et il risquerait d'effrayer Eri. S'il a l'habitude des deux premiers, il refuse d'inquiéter l'enfant. Ce n'est pas de son âge de se faire du mouron pour les adultes.

Le Tengu plisse cependant les yeux d'agacement lorsque, arrivé devant le château, il se voit refuser l'entrée par deux gardes qui tremblent comme des feuilles sous la pluie battante. Sérieusement ? Tiennent-ils si peu à la vie ? Il n'aura aucun remord à tuer le moindre misérable humain qui se mettra sur sa route.

Cependant, il est grand prince ; il leur laisse une chance de ne pas finir dans la boue, leur propre lame enfoncée dans leur cœur.

― Avertissez votre maître de ma présence. Je viens discuter de la diminution de vos offrandes et d'une enfant de votre maisonnée.

― Ce monstre ne mérite pas le nom d'enfant !

Hitoshi ne s'attendait pas à une telle virulence de la part de l'un des gardes. La rage déforme ses traits grossiers, alors qu'il tremble désormais de colère contenue. Le Tengu est presque certain que l'incident évoqué par Eri en est responsable, mais ce n'est pas une raison à ses yeux pour la haïr.

Ce crétin sera ainsi le premier à subir ses foudres.

― Enfoncer votre dague dans votre poitrine.

L'homme lui a déjà répondu, alors son pouvoir ne tarde pas à s'activer, surtout pour manipuler un esprit aussi faible que celui d'un minable garde incapable de se contenir. Ses yeux deviennent vitreux et sa main se dirige vers la lame à sa hanche. Son camarade tente de retenir son bras, paniqué, mais Hitoshi cille à peine. Pourquoi devrait-il avoir pitié d'humains qui ne respectent pas les Kamis et Yokais ?

― S'il vous plaît, j'irais prévenir le maître, on vous laissera entrer, mais arrêtez ça !

Le second garde pleure. Il a l'air jeune et un autre jour, dans d'autres circonstances, peut-être aurait-il levé son ordre. Mais il n'est pas d'humeur à faire preuve de pitié ; sa colère couve depuis trop de jours désormais. La main de son beau-père se pose sur son épaule, comme pour l'inciter au calme. Le Tengu a envie de l'ôter ; il ne changera pas d'avis. Le cafard devant lui ne mérite pas sa miséricorde, quoi que s'apprête à dire Hizashi.

― Tu me le laisses ?

Hitoshi tressaille au ton soudainement bas de son beau-père. Il jette un coup d'œil en arrière ; malgré lui, il frissonne en croisant le regard rougeoyant d'Hizashi. Il n'est jamais bon de tenir tête à un vampire, même si le Tengu se sait à l'abri de la colère de celui-ci. Jamais il ne lui ferait le moindre mal. Ce n'est pas pour autant qu'il ignore quand il vaut mieux faire profil bas.

― Arrête, ordonne-t-il au garde.

Ce dernier s'effondre en tremblant, alors qu'il réalise ce qu'il a bien failli faire. La rage reprend cependant vite le dessus, mais Hizashi ne lui laisse pas le temps de déverser son venin. En un bond, il est sur lui, l'attrape par la gorge pour le soulever au-dessus du sol.

― Oh, très cher, que vais-je bien pouvoir vous faire ? Voyez-vous, Eri est sous notre protection et j'ai pris vos insultes personnellement.

― Vous êtes autant un monstre qu'elle !

― Mauvaise réponse.

Un frisson parcourt la colonne vertébrale d'Hitoshi quand, avec le sourire, Hizashi s'empare de la dague de l'homme et l'éventre ; il retient un haut-le-coeur lorsqu'il sort ses intestins et, sans se départir de son sourire, enroule le boyau autour de la gorge du garde agonisant pour l'étrangler.

Le Tengu est à deux doigts de vomir comme le second garde, mais il se retient pour ne pas détruire son image. La violence et la soif de sang des vampires sont bien connues, mais il oublie constamment que son beau-père est capable de ce genre de choses sans se départir de sa joie. Il chantonne, même, alors qu'il enjambe le garde encore vivant, à genoux sur le sol pour rendre son dernier soupir.

― Je crains que nous devions nous annoncer par nous-même, mon ch…

― Ne finis pas cette phrase, l'interrompt Hitoshi.

Il réussit à parler sans que sa voix ne tremble, alors qu'il enjambe à son tour l'humain. Il préfère encore vomir que se faire appeler "chaton" devant une bonne partie des habitants de la ville et les serviteurs derrière l'entrée. Un bref instant, le Tengu se demande s'il doit jouer de ses pouvoirs pour être guidé jusqu'au maître des lieux, mais un serviteur un peu plus zélé que les autres - ou qui tient un peu plus à la vie - s'incline devant Hizashi et lui, leur propose de les introduire auprès du shogun. Hitoshi accepte, refermant sèchement son parapluie avant de le tendre à une autre servante.

Les couloirs se suivent et se ressemblent. Hitoshi a l'impression que le bâtiment a été conçu exprès pour déstabiliser les visiteurs, mais il se souvient qu'encore quelques années auparavant, ce n'était pas aussi tortueux. Le vieux shogun est-il devenu paranoïaque avant de tomber malade, ou son héritier est-il bien plus vicieux et méfiant ?

― Est-ce toujours… Shigure-sama qui dirige la ville ? demande-t-il.

Il a beau connaître la réponse, il veut obtenir le plus d'informations possibles de la part d'un adulte. Eri est une enfant traumatisée ; elle a pu déformer, oublier, inventer des choses. Cela ne l'étonnerait guère.

― Shigure-sama est malheureusement tombé malade après la mort de sa fille. C'est son fils adoptif qui a repris les rênes, l'informe le serviteur d'une voix tremblotante.

Hitoshi a donc sa réponse. C'est bien l'héritier le problème et non le vieil homme respectueux. Peut-être devrait-il demander à son guérisseur de descendre l'examiner ? Il ne ferait pas ça pour n'importe quel humain, mais il préfère autant traiter avec Shigure qu'avec son fils adoptif qui lui fait affront sur affront.

― Et pourriez-vous me donner plus d'informations sur Eri ?

― Chut, ne prononcez pas ce nom !

Le serviteur a l'air terrifié ; le Tengu hausse un sourcil et laisse même passer l'ordre, cherchant plutôt à comprendre pourquoi une telle peur. Est-ce l'enfant en elle-même qui provoque une telle aversion, ou est-ce bien pire ? Il n'a aucun remord à utiliser son pouvoir pour forcer le serviteur à délier sa langue.

― Expliquez-moi pourquoi je ne peux pas la nommer.

― Chisaki-sama ne l'aime pas et nous interdit de parler d'elle depuis sa disparition. C'est l'héritière légitime, malgré l'incident…

― Quel incident ?

Eri est donc l'héritière de la ville, malgré son ascendance d'Oni. Serait-elle une demi-humaine ? Cela expliquerait beaucoup de choses, sauf la maltraitance qu'elle a subi. Il se doute que cet "incident" en est une des causes, en plus de la jalousie de l'enfant adoptif du shogun Shigure.

― Elle… Sans vouloir vous offenser, messeigneurs, nous soupçonnons le père d'Eri d'être un Oni de passage. Shigure-sama n'a pas renié sa fille pour autant, à condition qu'elle épouse quelqu'un pour que cela soit plus respectable. Chisaki-sama espérait que ce choix se portât sur lui, mais il n'en fut rien.

Hitoshi retient de justesse une remarque venimeuse. Il n'a jamais rencontré le dit-Chisaki, mais il le déteste déjà de toutes ses plumes et, au sourire quelque peu carnassier de son beau-père, il se doute que le sentiment est partagé. Il fronce soudain les sourcils, soupçonneux. Hizashi s'est-il défoulé sur le garde pour lui laisser la primeur sur le shogun pour qu'il garde un certain pouvoir sur son territoire ? Cela ne l'étonnerait pas. Le vampire est tout aussi protecteur que son père ; il est presque certain qu'ils se sont entendus sur le sujet avant même de poser le pied dans sa montagne.

― Puis un jour, on a retrouvé que les vêtements de son époux sur le sol. Eri était dans la pièce, mais n'a jamais su nous dire ce qui s'était passé. Sa mère s'est… Elle n'a pas supporté les ragots, dirons-nous. Et Shigure-sama est tombé malade ensuite.

― Chisaki a donc pris le pouvoir et s'est défoulé sur la gamine dont tout le monde avait peur, je me trompe ?

― Non, monseigneur.

La voix du serviteur est presque inaudible. Hitoshi devra se penser sur cette histoire plus tard ; il est fortement possible que ce soit le pouvoir propre d'Eri qui soit à l'origine de la disparition de son beau-père. Au moins, il sait qu'avec son propre père pour veiller sur elle, il n'y a que peu de risques qu'elle recommence. Il n'y a aucun pouvoir propre aux Yokais et Kamis que le Tengu le plus âgé ne peut pas bloquer.

Enfin, ils arrivent devant une large porte coulissante, richement ornée. Hitoshi redresse la tête, rajuste les pans de son habit, alors que le serviteur se glisse dans la grande salle pour annoncer leur venue. Du coin de l'œil, le Tengu observe son oncle essuyer le sang sur ses mains avec un mouchoir, comme pour paraître un peu moins violent au premier abord. Mais sans doute le serviteur n'omettra-t-il pas la mort du garde à l'entrée de la résidence ; c'est un effort bien vain.

― Le Haut Vampire Hizashi Yamada et le Tengu Hitoshi Shinso, gardien de la montagne de Nabu, demandent audience !

La porte s'ouvre ; immédiatement, Hitoshi peut sentir la haine exhaler des corps présents. Ils sont onze, sans compter le serviteur qui s'efface de sa vue une fois que son beau-père et lui sont entrés dans la pièce. Mais son regard ne lâche pas celui contre le mur du fond, dont les habits et la posture ne laissent guère de doute. Il a devant lui Chisaki, le maître des lieux.

La colère qui gronde dans ses veines fait écho au bruit sourd du tonnerre qui résonne soudain dans la propriété

― Que me vaut l'honneur de cette visite ?

― Je serais bref, mes griefs ne sont pas nombreux, quoique graves. J'aimerai comprendre pourquoi vous n'honorez plus la montagne pour les bénéfices qu'elle vous offre… Et pourquoi, au lieu de confier une demi-Oni à son peuple car vous ne pouviez pas la gérer, vous avez préféré la torturer.

Hitoshi se saisit de son éventail à la hanche pour le faire tourner entre ses doigts et tenter de se calmer. Il ne peut pas exploser maintenant. Il doit estimer s'il doit raser toute la ville, ou seulement ses dirigeants. Il n'aime pas l'idée de tuer des innocents, même pour l'exemple, alors il doit savoir jusqu'où s'étend la corruption.

― Vous faire des offrandes et pourquoi donc ? Pour calmer votre courroux ? Ce ne sont que des superstitions de bonnes femmes. La modernité, c'est garder nos excès pour nous et nous seuls, et prendre ce qui est à notre disposition ! Débrouillez-vous pour vivre !

C'est étrange. Le shôgun parle comme s'il ne fait aucune offrande. Pourtant, Hitoshi en a bien reçu de la part du village. Les habitants ont dû continuer à vouloir l'apaiser malgré tout, sans doute en sachant que sa colère est loin d'être un mythe. Les paysans ont toujours été les plus exposés à son courroux, en même temps.

― Il a neigé, le soir où Eri a disparu. Une tempête de neige, si rare à cette période de l'année. Et cela fait plus d'une semaine que la pluie tombe sans interruption… Dites-moi, Chisaki-kun, combien de temps mettront vos récoltes à pourrir sur pieds si je dirige les nuages gonflés de pluie sur vos champs ?

Là. Il sent la peur commencer à se propager, alors que les vassaux de Chisaki murmurent entre eux. Le shogun ne bouge cependant pas d'un pouce, comme pour refuser de lui laisser gagner du terrain. Mais il a déjà perdu, à partir du moment où il estime qu'il n'a pas besoin des Tengus et qu'il n'a rien à craindre de leur part. Certes, sans intervention de son peuple, les paysans seraient capables de fournir la ville en nourriture, en temps normal. Mais en cas de sécheresse, ou de mauvais temps continu ? Les Tengus sont capables de changer le temps ; ils peuvent être autant les sauveurs d'une récolte que les destructeurs.

Le Shogun pense-t-il vraiment que le mettre hors de lui est la meilleure solution pour son peuple ? Que c'est mignon, toute cette arrogance mal-placée de chiot qui aboie, et qui est sans effets. Il tapote son éventail sur le bout de ses doigts, alors que son beau-père commence à humer une mélodie qui lui est familière. Il n'arrive pourtant pas à retrouver où il l'a déjà entendu, alors que le shogun daigne enfin lui répondre.

― Je doute que vous ayez un tel pouvoir, monstre.

― Pourtant, les pouvoirs d'Eri vous font peur.

― Elle a fait disparaître un homme ! Même parmi les monstres, elle en est un pire encore ! Je vous soulage du poids de ses actions, vous devriez plutôt me remercier !

L'éventail se brise dans la main d'Hitoshi, alors qu'il tente de retenir la rage qui hurle dans ses veines. Ce misérable cloporte ignore vraiment tout de son monde et essaye en prime d'apparaître comme un sauveur. Quelle ordure. Qu'ils crèvent, lui et tous ses vassaux qui n'ont d'humains que l'apparence. Qu'ils crèvent tous et il considérera son courroux comme apaisé. Il veut voir le tatami se teinter de ce sang impur et la ville être libérée de ces fous qui ne s'aperçoivent même pas de leur insanité.

Les vrais monstres dans la pièce, ce sont eux.

― Chisaki-kun… Tuez vos hommes.

Son pouvoir s'active avec violence et la lueur de vie dans les yeux du shogun s'éteint ; il se relève, tire son sabre à la façon d'un cadavre dépossédé de volonté, et la panique commence à s'étendre dans les rangs des samouraïs présents. Les plus proches de la porte tentent de s'enfuir, mais d'un bond, Hizashi se met entre eux et la sortie.

Le sang gicle, les hurlements fusent et les monstres s'entretuent dans un concert de lames et de râles. Si Hitoshi pâlit, il se refuse à fermer les yeux ; l'un des guerriers pourrait l'attaquer et surtout, il se doit de contempler les effets de ses actions. Sinon, un jour, il n'en sera plus malade. Sinon, un jour, il trouvera la mort plaisante et deviendra le gardien fou de la montagne Nabu. Son propre peuple serait obligé de l'éliminer.

Lorsque le silence revient, Chisaki est le seul encore debout, baigné de sang, tremblant alors qu'il revient à lui. Son regard se pose sur les cadavres et il pâlit, avant de relever la tête vers lui. La peur hante enfin ses yeux et il recule d'un pas, puis deux, tremblant. Son sabre lui glisse de ses mains rouges de la vie de ses alliés ; Hitoshi se penche pour le ramasser, secouant la lame d'un geste bref pour faire tomber le sang qui en goutte encore.

― Tu as le choix : fuis et je te traquerai comme un chien, ou accepte ton châtiment pour avoir offensé les Kamis.

Évidemment, l'homme tente de s'enfuir, même si aucune sortie n'est accessible. Cette ordure n'a aucun honneur, même aux portes de la mort. Shigure l'a mal élevé, ou peut-être était-il porteur de cette tare depuis sa venue au monde ; aucun roseau, une fois courbé, ne peut être remis droit.

Hitoshi frémit à peine lorsqu'il lui tranche la tête, alors qu'il passe à côté de lui. Le corps fait encore quelques pas avant de s'effondrer, tandis que le visage figé par l'horreur roule sur le tatami. Le ménage est fait, mais à quel prix ? Le Tengu n'est pas certain de dormir les nuits à venir. Mais au moins, cela servira d'avertissement pour au moins quelques années, un siècle peut-être.

― Chaton ?

― Nous n'avons plus rien à faire ici. J'enverrais un de mes guérisseurs pour le vieux Shigure et si rien ne peut être fait… La ville choisira son prochain dirigeant.

― N'est-ce pas censé être Eri ?

― Je ne suis pas certain que les humains accepteraient de se faire gouverner par une demie, toute compétente soit-elle. Et elle doit apprendre à se maîtriser avant. La ville ne peut pas rester aussi longtemps sans chef.

Hitoshi jette un dernier regard sur le massacre, avant de lâcher l'arme souillée au sol et de s'avancer vers la porte. Plus personne ne touchera à Eri et les offrandes reprendront sûrement. Pourtant, lorsqu'il ressort, le Tengu est tout, sauf satisfait de la situation. Il n'aurait jamais dû en arriver là. Il n'aurait jamais dû tant reposer sur ses acquis, au point d'oublier que les humains se détournent si facilement d'eux en les traitant de monstres.

Il n'y aura plus jamais d'autre Eri sur son territoire, il se le jure.


Eri observe la ville de Mustafasu qui s'étend dans le creux de la vallée, les yeux écarquillés devant les styles qui se mélangent, s'affrontent, s'harmonisent autour du palais du roi du surnaturel. Toutes les régions, parfois d'autres pays même sont représentés dans la ville de tous les Yokais et Kamis. Hitoshi sourit face à sa joie enfantine, alors que son père la tient sur ses genoux pour qu'elle ne tombe pas. Le plus vieux Tengu a promis de veiller sur elle et il a fait jouer ses contacts pour obtenir une entrevue avec le seigneur des Onis locaux.

Si Eri restera sans doute sous la tutelle d'Hizashi et de Shota, elle pourra ainsi découvrir la culture des ogres sans pour autant devoir s'habituer à de nouvelles personnes. Hitoshi a un pincement au cœur en songeant qu'il ne la reverra pas avant un moment et il glisse sa main dans celle de Denki, assis à côté de lui.

La charrette avance doucement pour amortir les chocs de la route et le Tengu pose sa tête sur l'épaule de son compagnon .Même s'il a laissé son territoire à ses servants le temps du voyage, il craint retrouver une rébellion à son retour. Même si les humains ont tout fait pour l'apaiser ces derniers mois, après la mort violente de Chisaki, cela peut très bien mal tourner. Il n'aime pas quitter son territoire, d'autant moins dans ces temps troublés, mais il n'a pas pu résister aux yeux suppliants d'Eri.

Hitoshi n'a jamais eu de petit frère ou de petite sœur, mais il est à peu près certain que la sensation chaleureuse dans son cœur lorsqu'il observe l'enfant est semblable à l'affection pour un membre de sa fratrie.

― Mon coeur… Il arrivera quoi, à Eri, si le contact de ton père refuse de la prendre en charge ?

Denki murmure contre son oreille, le regard inquiet, serrant un peu plus ses doigts dans les siens. Son compagnon se sent aussi concerné par l'enfant ; il s'y est attaché, après tout, et Hitoshi a l'impression que la séparation sera plus dure qu'espérée. Lui-même sait qu'il aura du mal à se séparer du petit rayon de soleil timide qu'est Eri.

― Père trouvera d'autres Onis ou Hizashi lui apprendra certaines choses lui-même, il est assez vieux pour avoir côtoyé des tas d'espèces. Dans tous les cas, elle sera aimée, ne t'inquiète pas.

Hitoshi en est certain ; après tout, Shota l'a élevé alors qu'ils n'avaient aucun lien de parenté, il est juste un Tengu dont le clan a été réduit à néant. Il ne sait même pas pourquoi, ni par qui, il était trop petit pour s'en souvenir. Il n'a toujours connu que le vieux Tengu flemmard, puis plus tard le vampire chanteur.

Il a grandi heureux et choyé ; Eri mérite de connaître cette même félicité.

Après avoir rassuré ainsi son compagnon, Hitoshi ferme les yeux pour somnoler, le temps d'arriver à destination. Malgré les cahots, il est bien, le nez contre le cou de Denki et ses mains dans les siennes. Au moins, le voyage lui a permis de passer plus de temps que de coutume avec lui. Peut-être devraient-ils voyager un peu plus souvent, en hiver peut-être, quand les paysans ont moins besoin des pouvoirs des Tengus, juste tous les deux, loin des responsabilités qui lui incombent.

C'est Eri qui le sort de sa torpeur en tirant sur un pan de son habit, un sourire lumineux sur son visage, alors qu'elle désigne une immense bâtisse du doigt. L'adulte n'ose pas la reprendre sur ce comportement peu respectueux, se redressant en la prenant dans ses bras. Elle rit lorsque Denki fait une grimace derrière son épaule et Hitoshi lui lance un regard amusé, avant de descendre de la charrette. Son père tend les bras et il y dépose l'enfant, avant d'épousseter sa tenue et de défaire les plis du plat de la main.

― Tu es sûr que je dois parler ?

― Tu as découvert l'enfant, tu parles. Ce n'est pas la dernière fois que tu devras placer des enfants, si tu n'as pas de chance. Rassure-toi, Todoroki-sama est sévère, mais il n'a pas mauvais fond, cela devrait bien se passer.

Hitoshi n'a pas souvenir d'avoir déjà rencontré le chef de clan. Mais son père est quelqu'un de plutôt solitaire, qui se complaît en petit comité : même s'il connaît tout Mustafasu, il ne se rend pas souvent aux grands événements mondains qui les rassemblent. Il lui fait confiance, cependant, et la nervosité ne ronge pas trop son estomac, alors qu'un serviteur les mène jusqu'au jardin, où aura lieu la rencontre.

Cependant, le Tengu doit bien avouer que son ventre se tord, lorsqu'il s'aperçoit que leur hôte n'est pas un Oni, mais une ; l'ogresse a de longs cheveux blancs et un maintien très digne, tandis que son front s'orne d'une seule corne blanche, semblable à celle d'Eri. Hitoshi est prêt à parier qu'il n'a pas à faire à Enji Todoroki ; que s'est-il passé entre la réception de sa lettre et leur venue ?

― Veuillez m'excuser pour votre perplexité. Je suis Rei Todoroki, la désormais meneuse de notre clan. Mon époux a dissous nos liens de mariage et s'est retiré ; en attendant que l'un de nos enfants reprenne le flambeau selon nos coutumes, je serais le porte-parole des Onis de Mustafasu. En quoi pouvions-nous vous aider ?

Rei a un joli sourire, quoique quelque peu froid. Hitoshi inspire nerveusement, alors qu'il s'incline devant elle. D'un geste gracieux, elle les invite à s'asseoir et à partager une tasse de thé avec elle. Le Tengu a les plumes hérissées sous l'appréhension, mais leur hôte ne semble pas le remarquer. Ou alors, elle est assez gentille pour ne pas profiter de son manque d'expérience.

― J'ai sauvé il y a quelques mois une demi-Oni. N'ayant pas de clan proche du mien, j'ai demandé une entrevue à votre clan, comme votre famille et la nôtre sommes en bons termes.

― Oh, une sang-mêlée ? C'est rare, mais je serais ravie de l'accueillir parmi nous pour l'éduquer à nos coutumes. Savez-vous de quel clan venait son parent Oni ?

― Nous l'ignorons, à vrai dire. Je connais seulement sa parenté humaine.

― Vient-elle du commun ? Que je sache quelles leçons elle devra recevoir pour ne pas faire honte à notre clan.

― Elle est fille de shogun, Todoroki-sama, et mon compagnon et moi-même avons veillé à son éducation le temps où elle fut sous notre garde.

Hitoshi se sent insulté par le sous-entendu. L'Oni le pense-t-elle incapable de prendre soin d'une enfant et de lui enseigner les bonnes manières, ou est-ce un test pour savoir s'il a les épaules que demande son rôle de gardien ? Il déteste ces petits tests. Si quelqu'un a à redire sur la gestion de ses terres, qu'il vienne lui dire en face, plutôt que de cracher dans son dos.

Rei rit doucement, visiblement amusée par sa réaction. Elle prend une gorgée de thé, avant d'appeler une servante. Elle lui glisse quelques mots à l'oreille, avant de la congédier et de retourner son attention au jeune Tengu. Hitoshi boit à son tour une gorgée de son thé, alors que Denki pose discrètement une main dans son dos pour le soutenir.

― Je ne voulais pas vous insulter, soyez-en assuré. Pourriez-vous me présenter cette jeune demoiselle ? Ma servante est allée chercher une pierre de lignée ; si l'un des membres de notre clan est son géniteur, nous vous dédommagerons de tous les désagréments occasionnés par son hébergement.

― Et dans le cas contraire ?

― Dans tous les cas, je veillerais à ce qu'elle grandisse en connaissant nos coutumes et traditions. Je tiens seulement à vous dédommager si vous avez subi le moindre préjudice par la faute d'un membre des Todorokis.

Hitoshi a de la peine pour l'ogresse, à vrai dire. Elle n'a aucune idée que le préjudice subi ne pourra jamais être réparé. Il a pris la vie d'humains parce qu'il devait faire un exemple. Peut-être aurait-il été moins violent s'il n'y avait pas eu Eri dans l'équation, mais les faits étaient là : Rei ne peut lui rembourser les âmes humaines sacrifiées, aussi misérables étaient-elles.

― Je vous remercie de votre sollicitude, mais il n'y a rien à rembourser. Ce fut un plaisir de prendre soin d'elle. Eri, rapproche-toi, s'il te plaît.

Le Tengu se tourne vers la petite fille, lui tendant la main pour l'inciter à venir vers lui. Elle se relève en tremblant légèrement, ses doigts chiffonnant l'obi violet de son kimono, avant de saisir ses doigts, comme pour se rassurer. Elle s'incline devant la cheffe de famille, les joues rouges.

― Je… Je m'appelle Eri Aizama, Todoroki-sama, c'est un plaisir de vous rencontrer !

Elle réussit à parler sans bafouiller et c'est avec un sourire fier qu'elle se redresse, avant de retourner s'asseoir auprès du plus vieux Tengu. Elle se colle à lui et Rei sourit, visiblement attendrie par l'enfant. Au moins, elle n'a pas fait honte à Hitoshi. S'il se soucie peu de ce fait en temps normal, il ne veut pas que son intégration au clan soit soumise à condition parce qu'il n'aurait pas su diriger convenablement la conversation.

Du coin de l'oeil, Hitoshi remarque que la servante est de retour, avec une boule de cristal entre ses mains. Elle la dépose avec révérence devant la cheffe de la maisonnée, qui rit doucement, avant de faire signe à l'enfant de se rapprocher de nouveau.

― Je crains que tu ne doives revenir vers moi, jeune Eri. Je vais t'entailler le bout du doigt et tu déposeras une goutte de sang sur le globe, d'accord ?

Hitoshi tord son bras derrière lui pour venir reprendre la main d'Eri. L'enfant s'avance doucement et il dessine des cercles sur le dos de sa main pour l'apaiser, alors qu'elle se plante de nouveau devant l'ogresse. C'est drôle, elles ont la même couleur de cheveux, quoi qu'une nuance plus claire pour la représentante des Todoroki.

― Et… Et comment vous saurez si… Pardonnez-moi si ma question est indiscrète.

Elle se retient de tordre son obi, alors que Rei saisit gentiment sa main libre. Elle relève la manche pour ne pas abîmer le tissu, perce de ses longs ongles noirs le bout de son index, avant de la pousser à le poser sur le globe. La couleur de ce dernier se brouille soudain, puis se teinte d'un rouge de plus en plus soutenu. L'Oni fronce les sourcils, alors qu'elle explique :

― La couleur et les symboles qui apparaîtront ensuite changent selon les individus. Seulement, certains symboles sont communs aux membres d'un même groupe, voire d'une même famille.

― C'est magnifique…

Le rouge du cristal est celui des yeux d'Eri, alors que des symboles argentés apparaissent sur la surface, tous plus abstraits les uns que les autres. Cependant, toute couleur disparaît du visage de Rei alors que les symboles se stabilisent et sa main se referme autour du poignet de l'enfant, qui hoquette de surprise et se tend.

― Quel âge as-tu, petite Eri ?

― Six… Six ans, Todoroki-sama.

― Il peut dire de son père, celui-là, mais il n'est pas mieux, peste l'Oni entre ses dents, le regard gris chargé de colère et d'agacement.

Hitoshi cligne des yeux, avant de comprendre lorsque Rei rappelle la servante et lui demande d'aller chercher une personne en particulier. Elle sait qui est le père de la petite et sans nul doute, il est un membre du clan, peut-être quelqu'un d'assez important, vu son agacement. Eri tremble, mais la cheffe de clan s'adoucit alors, enserrant sa petite main dans les siennes. Elle a un air plus doux qu'à leur accueil, presque tendre, alors qu'elle pousse l'enfant à s'asseoir à ses côtés.

Le Tengu déteste la sensation de la petite main quittant la sienne, alors qu'Eri s'exécute.

― Tout va bien, mon enfant. Il se trouve que ton père est bien un membre du clan Todoroki et je suis en colère contre lui, non contre toi. Je te promets que tu n'as rien à craindre.

Le bruit d'une marche rapide se fait entendre, avant qu'un jeune adulte Oni ne surgisse derrière Rei. Il a des cheveux blancs et de grands yeux bleus, mais le plus intriguant sont les brûlures qu'il a dessous, là où le Tengu a des cernes. L'ogre étudie l'assemblée d'un rapide coup d'œil, avant de se figer en voyant Eri. Il peut presque voir calculer mentalement, avant que toute couleur disparaisse à son tour de son visage.

― Quand je t'ai demandé si tu n'avais rien fait pendant ta fugue qui pourrait entacher ton honneur, est-ce que cela t'aurait écorché la langue de me dire que tu avais couché avec une humaine, mon fils ?

Hitoshi manque de s'étouffer avec la gorgée de thé qu'il s'apprêtait à avaler. Il entend le ricanement distinctif d'Hizashi dans son dos, tout comme son arrêt soudain ; son père a dû le faire taire. Denki pose une main sur son épaule et la presse, comme pour s'ancrer dans la réalité, alors qu'il repose sa tasse.

Il n'a visiblement plus rien à faire ici. Il ne veut pas de compensation pour la présence de l'enfant chez lui et il n'est pas de ces Yokais qui en profiteraient pour soutirer quelque chose au clan. S'inclinant doucement, il reprend finalement la parole.

― Je crois que nous allons vous laisser, vu que la situation semble se régler d'elle-même…

Le Tengu ne tient pas à se retrouver mêlé à un conflit familial, d'autant plus si Eri est impliquée. Au moins grandira-t-elle en connaissant une partie de sa famille. Même si elle n'est pas élevée par Shota, elle restera comme une petite sœur pour lui, s'il se fie au trou dans son cœur à l'idée de la laisser derrière lui. Cependant, alors qu'il se relève pour prendre congés, elle se jette contre lui, s'accrochant à ses jambes. Il pose par automatisme la main dans ses cheveux, les caressant doucement pour l'apaiser.

― Je… Je sais que tu dois repartir, mais… On se reverra, ne, Hitoshi-sama ?

― Bien sûr, princesse.

Son sourire s'agrandit alors qu'il la taquine et les joues du rayon de soleil se teintent de rouge. Oh, par le roi, qu'est-ce qu'elle lui manquera. Même si Denki est un chiot fou qui remplit son temple de joie, l'absence de la petite fille se fera bien trop sentir. Mais c'est son rôle, alors il la détache de lui et salue une dernière fois les Todoroki, repoussant l'enfant avant de tourner les talons.

Les bruits de ses pleurs résonnent dans les couloirs, alors qu'Hitoshi a la vue brouillée. Sans un mot, son compagnon vient glisser sa main dans la sienne, lui offrant sa présence en réconfort, alors qu'il entend son père et son beau-père chuchoter.

― Est-ce que… Ça a été aussi difficile de me laisser partir ?

― C'est toujours difficile de se séparer de ceux qu'on aime, lorsqu'on est pas un adolescent en quête d'aventures.

― Au moins, il a une raison pour venir nous voir plus souvent, Shota.

― Vous êtes deux idiots ! rit Hitoshi à travers ses larmes.

Dehors, le soleil continue à briller, comme si rien n'avait changé. Malgré tout, le monde continue de tourner. Comme les saisons vont et viennent, Hitoshi vient d'apprendre que même les créatures surnaturelles s'en viennent et s'en vont dans sa vie. Il ne peut pas faire marche arrière.

Rien n'est jamais éternel sur la montagne des Kamis.