Bonjour bonjour. Après des mois d'écriture, et quelques semaines de questionnements, je publie finalement cette histoire, entamée en janvier 2021. Sept chapitres sont déjà écrits, mais seront publiés en plusieurs parties chacun, afin d'éviter une indigestion dans la lecture. De plus, j'espère que cela me donnera assez d'avance pour ne pas arriver à un point de non-retour : une attente colossale entre les publications, voire l'abandon de l'écriture.

Je ne sais honnêtement plus s'il reste beaucoup de fans français lisant des fanfictions Kingsman - qui sont en petit nombre, quelle tristesse -, mais du moins, je tente d'apporter ma contribution au fandom, après avoir lu un nombre colossal de fanfictions anglaises. J'ai été il y a déjà six mois emportée par la tornade Hartwin, qui ne cesse de se manifester, autant dans mes lectures que dans les écrits.

Cette fanfic' sera publiée en parallèle sur Archive of Our Own. Je prévois pour ce premier chapitre (très long, faut l'avouer) de publier une fois par semaine. 11000 mots sont plus buvables en trois parties qu'en un seul bloc.

Un immense remerciement au Révérend Père Jérôme (oui, ce merveilleux surnom), sans qui rien de tout cela ne serait arrivé. Je me serais arrêtée après deux/trois scènes, engloutie sous les phrases grandiloquentes et des personnes qui se regardent dans le blanc des yeux. Alors oui, merci à toi ! :)

Puisque la musique, c'est très très cool, en voici une qui correspond plutôt bien à l'ambiance du texte à suivre :

- Worn - Tenth Avenue North (paroles s'accordent bien)


Bonne lecture !


Eggsy avait lutté pour ne pas s'endormir dans le taxi qui le reconduisait à une rue proche de Stanhope Mews South. Un effort lui semblant presque surhumain - quoique la notion de l'inouï avait légèrement changé de délimitation depuis son entrée chez les Kingsmen. Pourtant, ce chauffeur avait une conduite tellement habile que la voiture s'était transformée en lit douillet, et la course s'était arrêtée juste avant qu'il ne laisse tomber sa tête contre la vitre. C'était donc d'un pas engourdi qu'il avait progressé vers sa maison - faux, celle de Harry -, l'air frais du mois de novembre amenant un rougissement à ses joues. Le trajet lui sembla infini, mais enfin, il arriva au devant de la porte. Il pouvait déjà sentir le duveteux contact de la soie de ses draps contre son corps endolori.

Cette mission avait duré plus de temps que prévu, et les conditions avaient été éprouvantes. On n'avait pas idée d'envoyer un agent en infiltration dans une région plus froide que la mort. Même si c'était l'agent en question qui avait tanné Merlin pour l'envoyer en mission "de toute urgence, n'importe laquelle, Merlin !". Une erreur, pour sûr.

Eggsy avait cru y rester à plusieurs reprises, tentant avec peine de se réchauffer tandis qu'il attendait des heures durant, à l'aguet du moindre mouvement. Et ces gardes armés jusqu'aux cheveux qui n'en finissaient pas… Il ne savait même plus comment il s'en était tiré, mais il savait cependant que son lit l'attendait, avec une nuit de dix-huit heures en prime. Il avait une semaine de congé, longue vie à la Reine ! Le stress et l'adrénaline avaient eu raison de lui, il baissait les armes.

Mais sa fatigue se volatilisa lorsqu'un détail alerta ses sens. La poignée de porte n'était pas dans sa position habituelle. Pas assez haute. A chaque sortie, Eggsy relevait la poignée au cran supérieur. C'était une méthode que lui avait un jour 'enseignée' Harry. Par ce moyen, il était informé avant même de passer le seuil si un visiteur indésirable était entré dans son foyer. Les gens ne faisaient pas attention à ce genre de détails, naturellement. Ils entraient sans un regard sur cette poignée. Mais pas Eggsy, qui en avait pris l'habitude, comme un réflexe. Alors oui, cette fois, il y avait une anormalité, une bizarrerie, et elle lui sautait aux yeux, comme un bébé éléphant dans sa salade.

La poignée n'était décidément pas correctement positionnée.

Eggsy sentit son esprit divaguer à la pensée de Harry. Son regard se fit plus sombre, fixant la porte quelques instants. Non. Il ne devait pas y penser à un pareil moment. Quelqu'un avait joué au visiteur improvisé, et il allait vite décamper. Eggsy n'allait pas le ménager, qui que ce soit, pas même un chasseur de Kingsman. La seule chose qu'il voulait, c'était prendre une douche, boire un verre de whisky, puis s'effondrer sur son matelas et s'empaffer jusqu'au surlendemain.

Le gars allait se prendre la raclée de sa vie, et celle-ci allait être haute en couleurs.

Avec lenteur, Eggsy abaissa la poignée, la porte s'ouvrant sans un bruit. Il scruta un instant la porte, puis se faufila dans l'entrée, la moquette amortissant le bruit de ses Oxfords. Les sens en alerte, Eggsy s'avança vers l'escalier, sortant son Glock 17, son bras collé au buste. Il inspira profondément, progressant à pas de loup, les yeux furetant dans l'obscurité, l'intérieur seulement éclairé par le clair de lune - pour une fois qu'il n'était pas dissimulé par les nuages et la pluie.

Il était clair qu'une personne était bel et bien quelque part, nichée dans une pièce. Le silence était trop net pour que la maison soit simplement vide. Eggsy remua ses narines, et c'est alors qu'une odeur l'effleura. « Oh-le-bâtard » ne put-il s'empêcher de penser. Une bouffée de rage enfla en lui. Il ne pouvait s'y tromper. Ce qu'il sentait, c'était bien une odeur de whisky. Et pas n'importe lequel ! Il se mordit les lèvres, furieux. L'enfoiré avait profité de son tour d'horizon pour se servir dans une des bouteilles de collection de Harry, que Eggsy choyait depuis… Depuis… depuis que Harry l'avait débouchée avec lui à l'occasion de son admission chez Kingsman. Le simple fait d'évoquer le souvenir encore douloureux de Harry décupla sa rage : ce salopard allait prendre cher !

Les muscles tendus, Eggsy se colla au mur, près de l'ouverture du salon. L'intrus était là. Il le sentait. Il déglutit, les doigts crispés contre son arme, il déglutit. La fatigue s'était envolée pour de bon, remplacée par une ardeur véhémente. Il passa l'arche en un mouvement, sa main glissa contre le mur, et il appuya sur l'interrupteur d'un geste bref et précis.

"Bonjour, Eggsy."

Eggsy se figea. Là, dans le fauteuil en face de lui, bras élégamment croisé, un verre de whisky négligemment tenu à la main : Harry Hart venait de le saluer. Le plus naturellement du monde. Comme s'ils s'étaient quittés la veille.

Harry Hart, mort sous ses yeux, six mois auparavant. Harry Hart, en face de lui.

Eggsy en eut la respiration coupée, comme s'il avait reçu un coup dans le ventre. Son cœur s'arrêta de battre un bref instant, puis repartit de plus belle. Harry était devant lui.

Le Glock 17 glissa de sa main, tombant dans un son étouffé. Il fallut un long temps avant que Eggsy ne puisse murmurer, la voix tremblante.

"Harry ?"

Son souffle était court, ses yeux grands ouverts fixés sur le fantôme assis face à lui. Sa gorge s'assècha un peu plus lorsque Harry lui sourit, légèrement, et il flancha. Ses jambes s'affaissèrent, affaiblies, le faisant tituber avant qu'il ne se rattrape contre le buffet situé à sa gauche.

Harry lui sourit. Ce sourire du coin des lèvres qu'il affectionnait particulièrement. Ce sourire tout en retenue, pas comme ces abrutis qui exhibent leur dentition. Ce sourire qui laissait entrevoir une petite fossette. Ce sourire, surtout, qu'il revoyait dans chaque pièce, dans chaque objet, dans chaque particule de cette maison, depuis des mois. Ce sourire qu'il visionnait en fermant les yeux, et qui avait évité que sa vie de ces derniers mois ne se transforme en naufrage complet. Ce sourire, maintenant, était là, devant lui. Mais ce n'était pas seulement le sourire. C'était également le visage, le buste, le corps tout entier de Harry, qui se tenait face à lui.

Son regard ne parvenait à se détacher de cette vision, le happant dans un état de fébrilité qu'il ne pouvait réprimer. Cela recommençait.

"Mon Dieu... non. Ce n'est pas possible. Je rêve. Non. Ce n'est pas réel."

Les mots s'échappaient difficilement, à peine audibles. Son corps commençait à trembler, comme s'il venait d'effectuer une course à en perdre haleine. Sa respiration saccadée l'emprisonnait, il se sentit aux prises d'un souffle qui continuait d'accélérer, formé à un rythme de plus en plus anarchique.

Il eut à peine conscience du mouvement effectué par Harry, posant son verre, qui se leva, d'un mouvement élégant.

"Eggsy."

Sa voix résonna, presque irréelle, et fit douloureusement se tordre le cœur du jeune homme. Le ton était soucieux, teinté de compassion, mais Eggsy n'en perçut pas la nuance. Il n'arrivait plus à réfléchir. Son cerveau bouillonnait, brûlant son crâne, pulsant contre ses tempes. Il murmura, désespéré.

"Oh non... C'est comme à chaque fois, comme dans ce rêve ! Tu arrives, et puis tu disparais… Tu es là, et je ne peux pas te toucher… Tu prononces la même phrase que lorsque tu apparais. Tu as le même sourire que lorsque tu disparais"

Cela faisait désormais six mois, presque infinis, que son inconscient lui rendait la nuit plus menaçante qu'elle ne lui avait jamais semblé, même dans ses souvenirs d'enfance. Parfois, il en venait même à se tenir éveillé le plus longtemps éveillé possible, dans l'espoir de s'offrir un sursis, avant de sombrer, épuisé. Ainsi, les seules nuits composées d'un sommeil sans rêve étaient désormais celles suivant une mission éprouvante.

La majorité du temps, Eggsy rêvait d'un même songe. Le même cauchemar se jouait inlassablement, chaque nuit. Il marchait, luttait pour progresser, des flocons fous lui obstruant la vue. Il ne voyait pas plus loin que son ombre, qui elle-même était aspirée par l'obscurité qui l'entourait. Une tempête de neige, dans laquelle il était irrémédiablement perdu. Le froid brûlait ses extrémités, son souffle se perdait en un nuage irréel. Il ne savait depuis combien de temps il avançait, de plus en plus affaibli, avant qu'une silhouette ne se détache du chaos sibérien. C'était un homme, affublé d'un parapluie en guise de canne, qui avançait d'un pas gracieux, ses pieds s'enfonçant à peine dans la neige accumulée. Il semblait glisser sur la poudreuse, la démarche nonchalante. Peu à peu, la silhouette se faisait plus nette à mesure qu'elle s'approchait de Eggsy, avant qu'enfin, le jeune homme la reconnaisse.

Harry.

Une aura de chaleur emplissait alors Eggsy, le réchauffant comme mille soleils. Ses pas se faisaient plus puissants, s'extirpant du poids du givre engourdissant ses pieds. Fendant la brise, il commençait une ruée, ses jambes le portant à toute allure vers l'image familière. Le souffle de chaleur se faisait plus fort, plus puissant, le remplissant de vie. Mais alors que ses doigts se tendaient vers l'homme, qu'ils effleuraient presque la veste, tout dérapait. La vision commençait à s'évaporer, se pâlissant, et un sourire apparaissait sur le visage de Harry. Il souriait, d'une manière toujours identique, emplie de douceur. Les doigts de Eggsy se refermaient sur de la vapeur, tandis que Harry prononçait ces mots.

"Bonjour, Eggsy".

Toujours sur le même ton. Le même ton avec lequel Eggsy avait été accueilli dans son salon. Cette intonation paternaliste et rassurante. Un ton qui sonnait comme une blague, disant presque : "Je t'ai bien eu". Et tandis que Harry s'évaporait dans les ténèbres, Eggsy se retrouvait seul. Seul, perdu et frigorifié jusqu'au sang. Alors, il hurlait à en perdre la voix, l'écho de son cri s'envolant dans les flocons déchaînés. Toute chaleur s'évaporait, et il s'écroulait, le cœur glacé, encerclé par la détresse.

C'était à cet instant que Eggsy se réveillait d'un bond, des bouffées de sueurs froides dégoulinant contre son échine et le long de ses tempes. Il lui fallait plusieurs minutes pour reprendre son haleine, laisser les larmes se tarir et sa panique se transformer en profonde mélancolie.

Mais cette fois, il ne savait même plus s'il était dans un rêve ou non. L'image était trop réelle. Harry continuait d'avancer dans la pièce. Eggsy aurait voulu hurler, mais sa gorge restait serrée. Il n'arrivait plus à respirer, son souffle était bloqué. Il ne pouvait plus bouger. Son cri désespéré n'était rien de plus qu'un murmure tremblant.

"Tu... tu ne peux pas être réel, je le sais. Je t'ai vu mourir. Rien de tout ça n'est réel."

Il était face à un fantôme qui ne cessait de le hanter. Harry ne détachait pas son regard du sien, ses prunelles reflétant toujours la même douceur. Il sourit légèrement, puis fit un pas en avant.

Eggsy perdit un peu plus ses moyens, et sous l'effroi, recula, son dos effleurant le mur.

"Non. Tu es mort."

Son gémissement sonnait comme une supplication.

Pitié, que tout se finisse. Qu'il se réveille, qu'il échappe à cette chimère. Pourquoi restait-il planté là ? Pourquoi ses sens refusaient-ils de céder ? Et Harry qui continuait à avancer, un sourire tranquille toujours affiché sur ses traits.

"Mort ? Vous n'avez jamais retrouvé mon corps, Eggsy."

Eggsy avait l'impression que son cerveau allait exploser. Une bouffée d'espoir s'emparait de ses pensées, malgré lui. Il aurait tant souhaité que tout soit réel. Mais un rêve pouvait-il sembler aussi rationnel, aussi physique ? Le fait de n'avoir retrouvé aucun corps après le décès de son mentor avait été l'unique espoir. Espoir auquel il s'était accroché de manière presque ridicule.

Et désormais, Harry était dangereusement près, toujours plus… Eggsy recula encore, et se retrouva acculé contre le mur. Dans ses yeux brillaient une panique folle. Il tremblait. C'était comme si un souffle glacé se posait sur lui.

"Tu n'es pas réel."

Sa voix répéta ces mots en un murmure presque affligeant. Il haletait, la voix faible, déformée par l'effroi. Il n'arrivait plus à réfléchir. Il se prit la tête entre les mains, fixant le vide, et ferma les yeux, les paupières crispées. Il sentait ses jambes l'abandonner, et glissa lentement le long du mur, continuant sa litanie, de plus en plus faiblement. Il avait si froid.

Il était prêt à se laisser engloutir par les battements de son cœur, qui pulsait comme un dément. Il était seul, il allait se réveiller, sortir de ce cauchemar. Se réveiller…

Il n'eut pas longtemps à attendre. Deux mains enserrèrent délicatement ses épaules, et remontèrent son corps. Doucement, sans accroc.

A ce contact, la vague de froid qui évoluait en lui s'inversa, et une douce chaleur l'envahit. Sa litanie s'arrêta instantanément. Les mains qui le tenaient étaient comme des aimants qui, sans lui faire le moindre mal, le remontaient. Et plus il remontait, plus il avait la sensation que la chaleur revenait. Ses jambes étaient toujours faibles, mais il ne tombait plus : il flottait. Il était porté par ces mains puissantes et douces à la fois. Et c'était une délicieuse sensation. Alors, lentement, il ouvrit les yeux.

Son regard tomba dans celui de son mentor, qui était désormais si proche qu'il le surplombait de toute sa hauteur.

"Eggsy, c'est moi."

Sa voix chaude ronronna près du jeune homme. Eggsy ne voyait que Harry, sa vision ne percevait que lui. Alors, enfin, il aperçut le bandeau noir qui lui couvrait l'œil gauche. Une fine toile qui recouvrait une paupière qui avait vu la mort de très près.

Eggsy en était désormais certain. Il n'y avait plus de doute possible. C'était lui. C'était Harry, se tenant à quelques centimètres, son regard plongé dans le sien. Aussi impossible que cela puisse paraître, c'était Harry. Pas un spectre, mais lui, bien vivant, revenu du séjour des morts.

"Tu-"

Eggsy tenta de parler, mais les mots restèrent enfermés dans son palais. Il était incapable d'articuler la moindre syllabe. Il se retrouvait paralysé face à la présence, au regard, au toucher de son mentor. Ses sens explosaient face à la réalité, à toutes ces informations que son cerveau traitait comme un dément, amenant des pensées torrentielles.

Harry continuait de le tenir, et accentua la pression sur ses épaules. Ce contact exprimait plus qu'aucun mot ne pouvait le faire l'évidence de son retour. Un frisson parcourut le corps de Eggsy, électrifiant tous ses membres. L'œil désormais unique de Harry ne le lâchait pas, et il s'y noyait, se plongeant dans cette prunelle où transparaissait une sérénité éternelle.

"Je suis là, Eggsy."

Sa voix était si douce, et s'arrêta un instant.

"Réel."

Eggsy ne put s'en empêcher. Il tendit sa main tremblante, d'un mouvement hésitant, puis ses doigts effleurèrent la joue gauche de son mentor. La pulpe de ses doigts toucha fébrilement la peau. Le cœur de Eggsy battait la chamade, ses yeux brillaient ardemment.

Il était effrayé. Effrayé à l'idée que tout cela s'évapore : le regard chaud, les paumes contre ses épaules, la joue contre ses doigts.

Mais la sensation était si réelle. Son toucher se fit plus accentué contre la peau douce, imprimant ces sensations avant que sa paume ne vienne se caler contre la mâchoire. Dans un mouvement incontrôlé, presque comme une claque, sa main gauche se précipita sur l'autre joue qu'elle tint fermement, comme pour ne plus la lâcher.

L'envie de confirmer la présence de ce visage brûlait le jeune homme. Face à ce portrait qu'il avait tant rêvé de toucher, de revoir, de retrouver.

Pendant ces longues secondes, Harry soutenait le regard du plus jeune. Son œil brillait, serein, d'une profondeur sans nom. Ses lèvres s'ouvrirent à nouveau.

"Vivant. Amoché, mais vivant."

Brusquement, Eggsy ne put davantage se retenir. Une larme coula sur sa joue, presque aussitôt suivie d'une deuxième, sur l'autre œil. Et puis, d'autres suivirent, inlassablement. Elles s'accumulèrent, glissant sur les joues devenues rouges. Elles inondèrent le visage tordu de souffrance. Abandonné par son sang-froid, Eggsy laissa le barrage de sa douleur s'effondrer sous les effluves de ses pleurs. Il se laissa emporter dans un torrent de sanglots humides.

Harry était là. Bien vivant. Devant lui. Réel. Vivant. Vivant !

Une telle réalisation laissait Eggsy démantelé face à des émotions déchaînées. Il le savait, même son esprit ne pouvait imaginer des choses aussi réelles. Les larmes incontrôlées coulèrent le long de ses joues, tandis que son corps tremblait, des soubresauts accompagnant les pleurs.

Eggsy lâcha le visage, et passa ses bras fébriles autour de la taille de Harry. Sa tête se colla contre la poitrine, son oreille se pressa, percevant les battements du cœur. Il enserra le corps de toutes ses forces, à s'en faire craquer les cartilages. Ses mains agrippèrent la veste qui se froissa face au contact vif.

Eggsy pouvait sentir tout ce corps contre le sien. Ses sens lui criaient le retour de Harry Hart, et il en pleurait à chaudes larmes.

Son mentor glissa ses mains le long de sa clavicule, atteignant finalement ses omoplates. Avec une grande douceur, il serra le plus jeune, ses paumes entourant le corps tremblant.

"Je suis là. Tout va bien."

Eggsy pouvait entendre la voix murmurer contre son oreille. Son nez plongé dans la chemise, son visage emmitouflé dans l'étreinte, il pouvait sentir une odeur familière. Le parfum de Harry l'entourait, le cernait, l'enveloppait. C'était comme un effluve chargé de mille souvenirs, qui le rassurait comme seul pouvait le faire le parfum de sa mère.

Il agrippa le tissu du costume, le sentit glisser contre ses doigts, dans une délicate sensation. Il agrippa plus fort, et, sentant ce corps chaud - vivant ! - contre lui, ses larmes redoublèrent. Il pouvait sentir les muscles se contracter puis se détendre sous la puissance de l'étreinte.

Cette étreinte dans laquelle son deuil inachevé hurlait toute la douleur qu'il avait pu endurer. Elle criait combien plus rien n'avait été pareil, combien le jeune homme n'avait pu se relever avec la vaillance qu'il aurait dû exprimer.

Souvent, Eggsy avait eu la douloureuse sensation de ne pas être à la hauteur de ce que Harry avait vu en lui, en ne parvenant à oublier ses tourments, en ne pouvant se relever, en étant incapable de garder la tête froide. Mais il ne parvenait pas à faire son deuil. Il avait eu beau se couvrir de reproches, se sermonner pour son flagrant manque de flegme, il n'avait pu effacer cette douleur qui l'empoignait à chaque fois qu'il vaquait dans les murs d'une maison si vide… si froide sans son propriétaire.

Il n'y avait sûrement pas de mots pour exprimer tout ce qu'il avait ressenti pendant l'absence de celui qui l'avait sorti de la misère, qui lui avait montré toute la valeur dont il était empli et qui avait fait de lui quelqu'un de si accompli. Sans doute cette étreinte signifiait plus que tout ce que Eggsy aurait pu verbaliser. Parfois, les mots ne suffisaient plus.

Une main remonta le long de sa nuque. Il la sentit à peine, tant le mouvement fut délicat, comme s'il s'était agi d'un voile imperceptible. La paume enveloppa l'arrière de son crâne, pressant ses cheveux, rapprochant encore un peu plus sa tête de la poitrine de Harry.

Eggsy put pleinement percevoir les battements du cœur qui pulsait contre son oreille, étouffés seulement par le tissu et l'épiderme. La cadence des pulsations du palpitant de son mentor s'était brusquement accélérée.

Jusqu'ici, il avait gardé le contrôle, mais Harry percevait l'émotion monter en lui, s'insinuer dans sa sereine maîtrise de soi. Tandis qu'il enlaçait celui qui avait été son élève, il sentait sa carapace se morceler, laissant entrevoir ses émotions, ébranlant sa quiétude. Il encaissait les larmes du plus jeune, mais lui-même n'était pas totalement imperméable à la détresse qui émanait de celui qu'il tentait fébrilement de réconforter.

"Ne pars plus. Jamais…" gémit Eggsy.

Cela eut raison de Harry. La vulnérabilité de son protégé finit d'émietter son cœur. Il était si faible, et lui se sentait coupable.

"Je ne pars plus. Je ne te quitte plus."

La phrase s'acheva en un souffle grave. Sa voix laissait filtrer une teinte d'émotion saillante, alors que son cœur battait la chamade, frappant contre son torse. Eggsy devait le sentir, c'était certain. Harry se trahissait lui-même. Mais qu'y pouvait-il ?

En silence, invisible aux yeux du plus jeune, une larme coula. Imperceptible. Une larme unique, qui glissa sur sa joue, avant de disparaître, repartant dans le néant, écrasée contre le col de la chemise d'un blanc immaculé. Eggsy hocha la tête, son front posé contre le buste.

"J'ai eu tellement mal."

La culpabilité se fit plus cuisante et transperça Harry, telle une lame chauffée à blanc. Les mots se firent implorants.

"Je sais. Je te demande pardon."

Que pouvait-il dire de plus ? Rien. Rien n'aurait pu exprimer tout ce qu'il aurait voulu dire. Il se sentait déjà terriblement ridicule de ne plus maîtriser ses émotions comme il en avait l'habitude.

Un moment passa, long et silencieux.

Et pendant ce silence, Harry se dit que le monde aurait pu exploser sans que cela détruise vraiment ces retrouvailles si chères à leurs yeux. S'il était honnête avec lui-même, et cette fois, il souhaitait l'être, il savait que rien ne valait plus que le regard apaisé de son élève, au moins pour cet instant.

Il voulait voir ces yeux le fixer. Il voulait voir ce qu'Eggsy ne pouvait exprimer : le pardon qui serait pour lui libérateur, ou au contraire la rancœur qui l'enfoncerait plus loin dans sa culpabilité.

D'elle-même, sa main glissa sous le menton du plus jeune, et le releva délicatement. Sa prunelle unique s'ancra alors dans celles - terriblement bleues - du garçon, qui exprimaient tout l'espoir, le désarroi d'un deuil encore palpitant, laissé à vif.

"Pardonne-moi, Eggsy."

Eggsy pouvait sentir le souffle de l'adulte sur son visage, réchauffant ses joues, tout comme il le ramenait peu à peu à la vie. Il le sentait respirer. Enfin.

Leurs regards se mêlèrent, échangèrent tout ce que ne pouvaient exprimer leurs émotions bouillonnantes, leurs sentiments écorchés malgré le statut implacable des gentlemen qu'ils étaient.

Harry reporta son regard sur cette bouche entrouverte. L'envie d'y fondre l'assaillit un instant, l'effleura à peine avant qu'elle ne soit rejetée, sans ménagement. Ridicule, honteux. Le désir fut réprimé, presque trop naturellement. Mais il ne pouvait s'y laisser embarquer. En aucun cas, et encore moins en un tel moment. Pas alors que Eggsy tremblait presque dans ses bras, en état de pareille faiblesse émotionnelle. Ce serait abuser de la situation. Harry était peut-être impur dans ses pensées, mais sa dignité morale n'en restait pas moins irréprochable.

Malgré cela, l'état de douleur dans lequel était plongé le jeune homme lui fendait le cœur, et il ne put réprimer un geste de tendresse à son égard. Il remonta sa main le long de la joue de Eggsy, et essuya les larmes de ses yeux brillants. C'était un effleurement tendre, certainement trop limpide vu d'un regard extérieur, mais Harry n'en avait cure. Son pouce éloigna l'humidité des prunelles rougies.

"Pourras-tu jamais me pardonner ?" demanda Harry. Sa voix était presque suppliante - et il savait qu'en d'autres circonstances, il se serait trouvé pitoyable. A nouveau, leurs regards se mêlèrent. Harry y implorait une réponse.

Eggsy le fixa pendant quelques secondes, puis déglutit, ses yeux devenant plus doux.

Sa voix s'éleva, rendue rocailleuse par les larmes encore récentes.

"Est-ce que tu imagines une seule seconde que je puisse ne pas te pardonner ?

Le poids qui opprimait irrépressiblement la poitrine de Harry se délia, un soupir de soulagement inattendu le libéra, et pourtant, ses sourcils restèrent froncés.

"Ce que je sais, c'est que je ne me le pardonnerais jamais." déclara-t-il, douloureusement sérieux.

La réponse s'échappa des lèvres fébriles, qui s'arquèrent en un sourire timide.

"Parce que tu es un crétin."

Et Harry ne put s'empêcher de trouver cela adorable. Un sourire s'immisça malgré lui sur ses traits, perçant son masque sévère. Avant même de réaliser son geste et la portée de sa signification, il posa son front contre celui d'Eggsy et ferma les yeux, apaisé.

"Merci."

C'était tout ce qu'il pouvait dire. Ce mot résumait toute la gratitude qu'il éprouvait envers cet homme, qui le déliait de ce poids qu'il avait senti grandir en lui au fil des larmes qui s'étaient écoulées, preuves irréfutables d'une peine trop lourde.

Un second merci se fit entendre. Mais cette fois, ses lèvres effleurèrent presque celles du garçon. Harry sentit un frisson parcourir le corps qu'il tenait toujours dans le creux de ses paumes.

Il sourit, et desserra son étreinte. Quoiqu'il eût perçu le trouble de Eggsy, il était trop soulagé pour s'y attarder, et l'idée que ce léger contact ait pu provoquer un court-circuit dans le cerveau du garçon ne lui traversa pas un seul instant l'esprit.

En un instant, Eggsy se retrouva électrisé par ce contact amené par inadvertance. Lui-même ne put expliquer une telle réaction, si tant est qu'il ait réalisé qu'il venait de frémir à cet effleurement.


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