Merlin n'avait pas menti. D'ailleurs, Merlin ne mentait jamais. Le trafic était fluide, et Eggsy arriva même avec une dizaine de minutes d'avance à la boutique - bon, sans compter le fait qu'il était initialement censé arriver beaucoup plus tôt, mais, franchement, comment aurait-il pu se lever aussi tôt ?

Winston, calmement campé à l'accueil, le salua avec sa sympathie habituelle, à laquelle Eggsy se sentit d'humeur à répondre. Il s'empressa de filer vers la navette, et une fois arrivé au château, traversa d'un pas rapide les couloirs. Cependant, il déchanta vite lorsqu'il se retrouva dans la salle où allait se dérouler son contrôle médical.

Merlin était déjà là - et ce depuis neuf heures -, relisant ses notes contenant Dieu savait quelles informations sur les aptitudes d'Eggsy. Le chauve releva la tête pour voir le jeune homme entrer, qui fit une curieuse grimace en voyant la couchette sur laquelle il allait devoir rester pendant au moins une heure, au bas mot. Il se préparait déjà psychologiquement à l'épreuve.

"Ah, Eggsy, te voilà, déclara Merlin, haussant les sourcils avant d'ajouter, maugréant : "Enfin."

Le jeune Galahad, un peu résigné, suivit les instructions de Merlin, qu'il commençait à connaître par cœur ; se déshabillant sous le regard professionnel de l'ingénieur, qui échangeait un regard éloquent avec le médecin, ce qu'Eggsy interpréta comme un : "Regardez comme il a maigri…". Les missions en pays dont la température faisait ami-ami avec l'aire polaire permettaient rarement de se remplumer, et une semaine passée en infiltration n'aidait certainement pas.

Eggsy s'allongea, le contact froid du cuir de la chaise longue lui présageant une séance des plus fastidieuses.

En effet, les minutes s'égrenèrent lentement. Très lentement. Eggsy se laissait faire, très docile face aux demandes médicales. Il inspira, expira profondément, garda sa respiration pendant 30 secondes sans réelles difficultés, courut sur un tapis roulant pendant dix minutes, le torse parsemé d'électrodes ; il eut même droit à un tour à la piscine pour un vingt-cinq mètres en apnée.

Pendant tout ce temps, il réagit mécaniquement ; son esprit était ailleurs.

Ce que Merlin remarqua - qu'est-ce qui pouvait échapper à son sens de l'observation ? A la fin de séance, il scruta Eggsy, avant de lui déclarer :

"Tu as l'air d'être ailleurs, Eggsy.

- Peut-être parce que je suis fatigué." cingla le jeune homme.

Ce n'était pas totalement faux. La fatigue lui pesait, certes, mais la raison principale de son manque évident de motivation était qu'à cet instant, il souhaitait de tout son cœur être ailleurs : au 11 Stanhope Mews South.

Ces tests n'étaient déjà pas exaltants en temps normal…

"A qui la faute, répondit Merlin, un sourire en coin. Ce n'est pas moi qui ai demandé à t'envoyer faire joujou avec nos amis les bolcheviks. Roxy était verte à l'idée que tu passes devant elle pour cette mission, tu peux me croire. Elle qui aime tant la Russie. J'en ai entendu parler pendant toute la durée de ta mission. Elle bouillonnait dans son bureau, à faire de la paperasse."

L'idée de sa camarade pestant contre lui fit rire Eggsy, tandis que Merlin lui déclarait qu'il pouvait se rhabiller - enfin !

"Tout est en ordre, tes performances sont toujours aussi bonnes. Tu as même eu un meilleur temps pour l'apnée… On devrait peut-être t'envoyer plus souvent en zone polaire.

- Dans tes rêves. Sadique.

- Sadique, moi ?" ricana l'informaticien.

Eggsy finit de lacer ses Oxfords, et Merlin reprit.

"Arthur t'attend dans la salle de réunion."

Oh. C'était vrai. Encore une chose qu'il avait oubliée… Arthur tenait à le voir.

Merlin quitta la pièce avant que le jeune homme ne pense même à répliquer. Il n'avait donc pas le choix.

"Courage, Eggsy." Se murmura-t-il en sortant.

Il traversa les couloirs le plus vite possible, et entra dans la salle de rencontre, saluant poliment Arthur. Celui-ci était déjà attablé, deux verres de whisky posés devant lui.

"Bonjour Eggsy. Comment vas-tu aujourd'hui ?

- Plutôt bien."

Arthur l'agréa d'un hochement de tête approbateur.

"Tu m'en vois ravi."

L'air bienveillant sur le visage du chef des Kingsmen fit sourire Eggsy en retour.

Depuis la mort de son mentor, Arthur était devenu plus qu'un simple doyen pour le jeune homme. Il avait tenu à apporter un soutien psychologique à la jeune recrue, et c'est de cette façon qu'il avait pris l'habitude de s'entretenir régulièrement avec lui.

Ils avaient discuté, beaucoup discuté. Non seulement de Harry, du ressenti de Eggsy vis-à-vis de son deuil - que ces discussions aidaient à vivre -, mais également à propos de tracas du quotidien, de missions, de sa famille, des amitiés, etc.

Arthur s'était montré d'une grande compréhension à l'égard du garçon, et c'est ainsi que s'était établi un lien presque paternel entre les deux hommes.

En cet agent doyen, Eggsy avait trouvé un soutien, un guide, et au-delà du statut hiérarchique, un homme accessible.

Arthur avait l'âge d'être le grand-père d'Eggsy, et sa sagesse avait apporté un grand réconfort au jeune homme. Il avait su trouver les mots, le conseiller, l'épauler lorsque sa mélancolie se faisait plus pesante.

Ils n'avaient pas seulement échangé des soupirs, loin de là. Parfois, ils avaient partagé des sourires, rit de bon cœur, toujours autour d'un verre de whisky.

Depuis quelque temps, leurs discussions se faisaient plus vastes. Ils avaient discuté de tout et de rien. Cette sympathie transparaissait également dans leur rapport professionnel. Arthur avait su se mettre à l'écoute des difficultés que traversait Eggsy, et s'était montré clément dans les envois en mission.

Le jeune homme avait une fois, par inadvertance, entendu une bribe de conversation entre l'aîné et Merlin. Le ton était tendu, Merlin reprochant à Arthur le comportement parfois désinvolte du garçon. Le reproche s'étendait aussi envers Arthur et sa compassion vis-à-vis d'Eggsy, bien que Merlin ne se soit jamais permis de critiquer ouvertement son supérieur.

Cependant, la réponse d'Arthur avait été très sereine, au grand soulagement d'Eggsy.

"Soyez patient avec lui, Merlin. Tant que son deuil ne sera pas fait, il aura besoin d'un soutien plus fort de notre part à tous.

- Il n'est pas le seul à faire son deuil, Arthur. Tous les agents ont été affectés par la mort d'Harry, et certains le sont encore. Pourtant, tous ne semblent pas bénéficier du même traitement de faveur.

- Merlin, je comprends votre crainte. Mais je me dois de vous rappeler que, à la différence d'Eggsy, tous n'ont pas nécessairement besoin d'un tel soutien. Vous connaissez les liens qui unissaient Eggsy et Harry, et vous pouvez facilement en déduire qu'il ait davantage besoin de nous, et de moi en particulier.

- Ce n'est plus un enfant, Arthur.

- Il n'est pas non plus indestructible, Merlin."

Malgré le ton calme, Merlin n'avait pas répondu à la réplique, qui sonnait la fin de la discussion. Eggsy s'était éclipsé rapidement, avant que l'ingénieur ne le surprenne à écouter aux portes.

Les jours suivants, il n'avait noté aucun changement de la part d'Arthur. Au contraire, il lui avait semblé d'autant plus abordable, plus souriant et, nonobstant Merlin qui maugréait dans son dos, il s'en était trouvé apaisé.

Quelques semaines après cet incident, Eggsy se retrouvait ainsi dans la salle de réunion. Mais contrairement à d'habitude, il n'avait aucune envie de s'épancher. Ce n'est pas qu'il n'avait plus confiance en Arthur, loin de là. Une partie de lui-même désirait de tout cœur raconter tout ce qu'il s'était passé la veille à Stanhope South. Après tout, il était le chef des Kingsmen, et il semblait déloyal à Eggsy d'être le seul à profiter de cette merveilleuse nouvelle. Au contraire, il aurait pu être un précieux soutien dans l'enquête qu'ils s'apprêtaient à mener.

Mais Harry avait été clair sur ce point : personne ne devait savoir. La taupe pouvait être n'importe qui, même Arthur en personne.

Alors, malgré son esprit torturé et sa langue furieuse à l'idée de ne pouvoir se délier davantage, il garda pour lui cette information si cruciale.

L'entretien se déroula très sereinement. Eggsy réussit à donner le change à son interlocuteur, du moins avait-il la faiblesse de le penser. Ils discutèrent principalement de la mission encore récente, et Arthur lui demanda quelques nouvelles de sa famille.

Eggsy tenta d'agir le plus naturellement possible, et ce malgré son impatience grandissante à l'idée de rentrer chez lui. Il se retenait pour ne pas regarder sa montre, ce qui eût été parfaitement incorrect.

La discussion touchait à sa fin, et Eggsy s'était déjà levé pour prendre congé lorsqu'une remarque d'Arthur le cloua sur place.

"Et Harry Hart ?

- Harry Hart ? Comment ça Harry Hart ?"

Un bref instant, Eggsy paniqua. Se pouvait-il qu'Arthur soit au courant ? Comment aurait-il pu l'être ? Il avait pourtant bien veillé à ne laisser passer aucune remarque, et il était certain d'avoir gardé jusque-là une parfaite contenance.

"Est-il venu te rendre visite ?

- Bien sûr qu'il est venu, dit Eggsy qui avait rapidement retrouvé sa maîtrise. Il vient tous les soirs, lorsque je rêve, à chaque fois.

- Tu ne m'en as pas parlé.

- Oh."

La pause fut presque imperceptible, et Eggsy reprit, en veillant à bien regarder droit dans les yeux son supérieur. Il devait paraître le plus naturel possible.

"C'est parce que, désormais, ça me met moins en vrac qu'avant."

Arthur lui rendit un sourire tranquille, et approuva en hochant de la tête.

"C'est bien, Eggsy. Ton travail de deuil poursuit son cours. Ce sera encore long, tu sais, mais tu es sur la bonne voie. Profite de ces quelques jours de repos. Tu les as mérités."

Eggsy ne pouvait qu'approuver, et ce malgré la peur bleue qu'il venait d'avoir.

Ce sera plus rapide que tu le penses, papi !

Désormais, ce deuil allait faire un grand bond en avant, il en avait la certitude.

Du fond du cœur, il espérait ne pas avoir rougi, et que sa réponse n'avait pas éveillé de soupçons chez Arthur. Il ne s'agissait pas de faire capoter la mission avant même qu'elle ne commence. Piètre Kingsman qu'il aurait fait, en un pareil cas.

Quelques minutes après, il était sur le chemin du retour vers le 11 Stanhope Mews South.