O mes désirs trompés ! O songe évanoui !

Des splendeurs d'un tel rêve, encor l'oeil ébloui,

Me retrouver devant l'iniquité céleste.

Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,

Et dans mon désespoir me dire avec horreur :

« Celui qui pouvait tout a voulu la douleur ! »

Mais ne t'abuse point ! Sur ce roc solitaire

Tu ne me verras pas succomber en entier.

Un esprit de révolte a transformé la terre,

Et j'ai dès aujourd'hui choisi mon héritier.

Il poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,

Né qu'il est comme moi pour tenter et souffrir.

Aux humains affranchis je lègue mon audace,

Héritage sacré qui ne peut plus périr.

La raison s'affermit, le doute est prêt à naître.

Enhardis à ce point d'interroger leur maître,

Des mortels devant eux oseront te citer :

Pourquoi leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?

Oui, ton juge t'attend, – la conscience humaine ;

Elle ne peut t'absoudre et va te rejeter.

- Prométhée de Louise Ackerman (extrait)

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Les volutes de fumées entouraient son visage juvénile marqué par la fatigue. Il avait quitté Poudlard depuis deux mois à peine, mais il se sentait déjà si vieux.

Regulus regardait la maison s'enflammer. Leurs camarades se tenaient devant le feu incandescent comme des oiseaux de mauvaise augure tandis que Bellatrix virevoltait comme un corbeau de malheur parmi eux. C'est elle qui lui avait ordonné de venir. Elle l'avait mis devant le fait accompli face au Maître une fois de plus et il n'avait pu désobéir. Il connaissait le sort réservé aux indécis.

Ce soir, il aurait aimé être ailleurs pourtant. Rabastan avait pensé inviter leurs anciens amis de Serpentards chez lui. Ça aurait été une belle soirée. Ils se seraient retrouvés et auraient parlé pendant des heures en écoutant de la musique comme ils le faisaient dans leur Salle Commune. Il aurait pu se changer les idées, oublier un instant sa peur et ses doutes, mais il se trouvait là, à regarder l'ombre de sa cousine danser autour de flammes assassines. Finalement, rien ne lui paraissait plus tentant que la quiétude de sa chambre au Square Grimmaurd. Il se sentait si vieux ce soir.

Le bois craquait sombrement, disparaissant de part et d'autre sous la braise, et la clameur de leurs rires était assourdissante. Il venait d'assister une fois de plus à la cruauté de ses semblables, à sa propre férocité et pourtant il regardait la fumée noire envelopper l'air et s'élever dans le ciel tel un mauvais présage d'un air impassible.

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Tout cela pour quoi ?

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Son regard d'acier découpait la scène, alerte et intransigeant. Il y avait des jours où il ne se souvenait plus de pourquoi il faisait ça. Pour une juste cause, se morigénait-il alors, honteux de douter et de se laisser aller à la faiblesse.

Le doute, voilà ce qui l'habitait parfois. La guerre durait et il sentait les ombres malveillantes de sa cousine et des autres le tirer inextricablement vers le fond.

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Où tout cela le mènerait-il ?

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Un jour il se sentait conquérant, poussé par la fièvre de la guerre et l'envie de conquête. D'autres fois, il se sentait maudit. Sa conscience errait à côté de son corps et le laissait agir sans s'interposer. Dans ces moments-là, il se savait plus vraiment s'il agissait ses convictions ou s'il acceptait simplement de salir ses mains et son âme pour les desseins d'un autre.

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Où étaient passées ses propres ambitions ?

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« Le Maître sera content. »

Il n'eut besoin de tourner la tête pour reconnaître l'identité de son interlocuteur. Il connaissait Rabastan Lestrange depuis des années. Il n'y avait que lui qui aurait pris la peine de s'arracher à ce spectacle pour venir jusqu'à lui. Il lui tendit une cigarette du bout des doigts et Regulus la prit sans hésiter, pressé de pouvoir détourner son attention quelques minutes vers quelque chose d'aussi futile.

« Quelques informations ne le contentent plus, lui répondit-il sèchement ».

Comme toujours la cruauté de ses actes le rendait étrangement amorphe. Il avait fini par s'habituer à l'horreur. Un vent froid s'abattait sur sa morale et il demeurait lointain. Parfois il avait l'impression d'observer son propre corps, jusqu'à ce qu'on le rappelle à l'ordre. Et il se reprenait, car il se sentait médiocre dans ces moments-là.

« Mon frère fera en sorte qu'elles soient suffisantes, lui répondit Rabastan d'un ton convaincu ».

Regulus glissa un regard vague sur son ami. Rabastan avait toujours admiré son frère. Rodolphus était un exemple de Sang-Pur. Il était redoutable en duel et l'un des plus fidèles serviteurs du Maître. Lui et Bellatrix était un duo aussi efficace que détonnant lorsqu'ils œuvraient ensemble. Ils étaient pourtant si mal assortis en société. Rien n'aurait pu les rapprocher dans un autre contexte. Leur mariage n'était qu'une simple alliance, mais elle avait pris tout son sens depuis qu'ils combattaient ensemble, pour Lui.

« N'aurais-tu pas préféré être ailleurs ce soir ? lui demanda Regulus en portant la cigarette à ses lèvres ».

Cette question le taraudait. Est-il le seul à avoir la faiblesse de douter parfois ?

Rabastan ne réagit pas à son brusque changement de sujet. Il regardait droit devant lui mais Regulus le connaissait bien. Ses épaules s'étaient baissées et la lassitude habita ses traits durant un bref instant.

« Je préfère être là où les choses se passent. »

Il mentait. Mais Regulus ne lui en tint pas rigueur. Il y avait longtemps qu'il ne lui disait plus la vérité lui non plus.

Ils étaient là à converser, comme indifférents à cette exhibition morbide. La fumée de leurs cigarettes remplaçait l'épaisse fumée noire qui s'échappait de la masure dont il ne restait presque plus que des cendres.

Bellatrix et quelques autres pointaient leurs baguettes vers la famille qui s'était vu forcée de se rendre pour échapper aux flammes.

« Nous devrions y aller, s'entendit-il dire. »

Rabastan acquiesça et le suivit, le regard avide. Ils rejoignirent les autres autour de la petite famille. Le père encerclait sa femme et sa fille de ses bras protecteurs en tremblant.

Il se sentait incroyablement provocateur en se tenant face à eux avec une cigarette à la main alors qu'ils venaient de mettre leur maison en flamme. Cette piètre bicoque en bois dans laquelle ils se cachaient depuis des semaines serait donc leur dernier lieu de vie ? Y avaient-ils partagés des rires ? Ou seulement leurs craintes ?

« Où se trouve le quartier de l'Ordre du Phénix, infâme Sang-Mêlé ? »

Rodolphus surplombait la famille et son aura néfaste semblait les faire plier devant lui. Son ombre menaçante leur faisait miroiter la longue agonie qui les attendait. Pourtant, ils continuèrent de geindre et supplier devant eux, désarmés et plus misérables que jamais.

Bellatrix lança le premier sort, et la mère de famille s'effondra au sol en poussant des hurlements de douleur sous les cris désespérés de son mari et de sa fille.

Regulus observait la scène d'un œil absent. Il connaissait le rituel par cœur mais il ne devait pas oublier pourquoi ils étaient là. La vie de cette femme n'était pas entre ses mains. Bellatrix en avait pris possession et personne ne pouvait plus rien pour elle.

« Je vous en supplie, nous ne savons rien, supplia l'homme à genoux ».

Regulus se tourna vers lui, l'esprit clair, malgré tout.

« Alors pourquoi vous cachez-vous ? Qui vous aurait prévenu sinon Dumbledore ou l'un des vôtres ? demanda-t-il d'une voix égale. »

Ils restèrent muets, tétanisés, devant eux. Alors, les sorts fusèrent. Un concert de cris s'éleva dans les airs et Regulus s'étonna que personne n'ait encore donné l'alerte. Leurs hurlements l'abrutissaient.

Aucune question ne trouvait de réponse et Regulus vit sa propre peur se refléter dans les prunelles assombries par la nuit de ses camarades.

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Que dirait le Maître s'ils revenaient sans les informations promises ?

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Cette peur les rendit plus cruels, plus instables, encore. La rage comblait les iris bruns de Bellatrix, dans lesquels les braises encore fumantes qu'elle avait créées se reflétaient toujours. La mort de la mère n'y changea rien. Mais la douleur du père substitua la colère à la peur dans ses yeux. Bellatrix empoigna alors la fillette en plein effroi qui s'était éloignée du corps de sa mère.

« Reg' garde moi celle-ci, lui ordonna-t-elle en la poussant sans ménagement vers lui ».

Il réceptionna son corps frêle et pointa sa baguette sur sa tempe, prêt au pire, alors que Bellatrix retournait vers sa victime qui les suppliaient de nouveau. Il ne fallut alors plus beaucoup de temps pour que son courage flanche et qu'il coopère enfin. La vision de sa fille enfermée dans ses bras criminels semblaient lui avoir ravi pour de bon sa combativité.

Quel idiot, n'avait-il pu s'empêcher de penser. Il aurait pu sauver sa femme en abdiquant mais il avait choisi de résister. Quel gâchis! Et par son orgueil il venait de se condamner, ainsi que sa fille. Bellatrix n'aimait pas l'hésitation. Elle prendrait plaisir à le punir pour ce temps perdu.

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Lui demanderait-elle de tuer la fillette ? Sûrement.

C'était le sort de la guerre, n'est-ce pas ? Se salir les mains le répugnait mais personne n'avait jamais dit que ça serait plaisant.

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Regulus voyait la peur partout dorénavant : dans sa poigne tremblante alors qu'il tenait fermement la fillette, dans le tressautement impatient des lèvres de Rabastan, dans la courbe nerveuse des doigts de Bellatrix… Les informations n'étaient pas suffisantes. Ils s'étaient trompés et le temps filait. Il pouvait entendre d'ici le sifflement malveillant qu'émettrait le Maître à leur retour.

La crainte laissa place au chaos lorsqu'ils entendirent le bruit caractéristique du transplanage. Ce fut la cohue lorsque des sorts jaillirent dans leurs directions. Un peloton d'Aurors venait de surgir dans la nuit noire pour les cueillir au petit matin. Rabastan à ses côtés virevolta vers l'un deux pour engager le combat, suivi par son frère, qui avait délaissé le prisonnier. Regulus, la fillette dans ses bras, se tourna vers ce dernier et courut vers lui. Il eut à peine le temps d'entendre l'ordre redouté que lui donna sa cousine avant qu'elle ne transplane, le père de famille à bout de bras.

Il garda la tête froide et évita de justesse un sortilège d'entrave. Ces rixes ne l'effrayaient plus autant. Il transplana à son tour et la plaine sombre laissa place à un sentier boisé en bord de lac. Il lâcha la fillette au sol en atterrissant et pointa de nouveau sa baguette face à elle. Elle hoquetait bruyamment et ses deux grands yeux pâles le regardaient avec terreur. Il se sentit loup face à elle, mais il n'y prit aucun plaisir. L'ordre de Bellatrix résonnait dans sa tête et un instant il ne pensa plus qu'à cela.

« Pourquoi vous faîtes ça ? »

C'est la première fois qu'il entendait sa voix d'enfant et tout à coup il prit conscience du silence qui contrastait avec la bataille qu'il avait laissée derrière lui. Ils étaient seuls.

Sa question était certes courageuse, mais vu son âge, elle était surtout naïve. Même si jeune elle aurait dû comprendre qu'il devait la tuer. Pourtant, c'est pour cette dernière raison qu'il consentit à lui répondre.

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Ne lui devait-il pas cette simple explication ?

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« Vous êtes des traîtres.

- Vous travaillez pour Vous-Savez-Qui, bégaya-t-elle en le couvrant d'un regard épouvanté ».

Il ne répondit pas et son silence fut éloquent. Les genoux de la fillette ployèrent sous son poids. À la voir si misérable, ses pleurs se heurtant à la douce atmosphère d'été, il baissa un peu la garde. Le danger semblait s'être éloigné loin des flammes et des maléfices.

Vous n'êtes pas obligé, continua-t-elle de supplier »

Il ferma les yeux en inspirant longuement. Pourquoi ne comprenait-elle pas que rien ne lui ferait plus plaisir que de la laisser derrière lui et de l'oublier, ainsi que tous les autres ? Ce soir, il se sentait particulièrement las.

Plus vite il aurait fini, plus vite il rentrerait chez lui. Il discuterait quelques instants avec son père, embrasserait sa mère et veillerait assez longtemps pour que la fatigue l'emportent sur les rêves.

« Je dois obéir, tu ne peux pas comprendre. Ta famille nous a défiés, répliqua-t-il d'un ton dur ».

Ses arguments ne semblaient avoir aucune prise sur la fillette qui se trouva saisie d'une panique incontrôlable.

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Qui essayait-il de convaincre ? Elle ? Lui-même ?

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Il ferma les yeux et se tourna vers elle la baguette tendue. Elle ne rendait pas les choses faciles. Il refusait de croiser son regard. Il brûlait de partir ailleurs et de s'échapper à son devoir. Il se rappela alors du corps endolori et meurtri de la mère.

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Pourquoi n'avait-il pas eu les mêmes scrupules ?

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Car il était déjà trop tard. Elle et son mari avaient signé leur heure en fuyant le Seigneur des Ténèbres. Mais ces deux idiots avaient entraîné dans leur chute leur unique enfant. Elle n'avait pas eu le choix, elle. Il se sentait lâche devant cette fille aux grands yeux.

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Retrouverait-il un jour le courage ?

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« Je ne le fais pas de gaieté de cœur, s'impatienta-t-il, cherchant malgré lui à s'innocenter.

- Alors pourquoi ? Obéir malgré soi, c'est être esclave. »

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L'avait-elle vraiment dit ? Où délirait-il sous le coup de la fatigue ?

Sa voix d'enfant s'était cassée en lui livrant ses derniers mots. Il se crispa et la regarda maintenant sans vraiment la voir.

Depuis quand était-il devenu esclave plutôt que serviteur ?

Si le Seigneur des Ténèbres en était digne, pourquoi répugnait-il désormais à lui obéir ?

Ce n'était que les mots d'une fillette qui se voyait mourir. Pourquoi ses paroles trouvaient-elles en lui un écho si fort ?

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Il recula devant ses yeux délavés qui le regardait comme on regarde une bête féroce.

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Était-il devenu un simple chien au service d'un homme terrible ?

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Ses parents l'avaient toujours assuré de la pureté de son sang, de l'honneur de porter un nom si noble. C'était pour défendre cela qu'il s'était engagé ! On avait toujours attendu de lui qu'il honore ce nom, qu'il s'en montre digne et prenne la place qu'il lui revenait de droit dans la société. Il avait accepté sa charge avec résilience mais fierté. Au contraire de son frère !

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S'était-il à ce point oublié dans sa quête aux honneurs ?

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Il était prêt à tuer un adversaire sans baguette, une fillette qui ne s'était encore jamais exercée à la magie. Que dirait son père en le voyant ainsi accomplir le travail ingrat qui revenait aux lâches ?

Ils étaient en guerre, mais cet acte-là n'avait rien à voir. Il n'avait rien à obtenir de la mort d'une fillette sans défense, mise à part des fantômes.

Ce n'était pas à lui de faire cela. Ce n'était pas ce pour quoi il se battait. Il ne voyait aucun honneur à récolter en tuant une enfant. Que Bellatrix s'en charge elle-même et supporte seule le poids de sa lâcheté ! Personne n'était là pour lui dire quoi faire. Personne n'en saurait rien. Ils étaient seuls.

Il releva un peu plus haut sa baguette, fit un quart de tour en murmurant la formule d'une voix qui, si elle demeurait tremblante, ne lui avait pas paru aussi convaincue depuis longtemps.

Les pupilles dilatées par la peur de la fillette se rétrécirent et sa respiration s'apaisa. Il voyait ses souvenirs s'évaporer dans ses larmes, puis se répandre sur le sol meuble et infiltrer la terre. Évanouis.

« Impero »

Elle fit lentement demi-tour pour lui tourner le dos et il l'enjoignit à marcher sur le sentier qui descendait vers Tinworth.

La fillette épouvantée n'existait plus. Elle ne se souviendrait jamais de lui, de ce qu'il s'était apprêté à faire, ni de ses parents morts et tant pis pour les souvenirs heureux qu'il avait sans doute effacés de sa mémoire. La silhouette chétive disparut dans la nuit sans qu'il ne s'inquiète pour elle.

Son acte, par lui-même, ne l'avait-il pas affranchi ? N'avait-il pas retrouvé un peu de ce courage qu'il pensait avoir perdu ? Il se sentit tout à coup un peu moins las. Il ne craignait plus autant de s'endormir ce soir car il avait le sentiment que cette nuit les morts ne viendraient pas troubler son sommeil.

Mais le Maître l'appelait déjà. Le serpent d'encre ondula sournoisement sur sa peau pâle et l'appelait à revenir près de Lui. Le voile devant ses yeux se leva et l'illusion prit fin. Il se sentit alors revenir sous sa coupe, docile et malchanceux. Elle n'avait pas duré longtemps, mais il ne s'en inquiétait pas. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas suivi ses propres envies, plutôt que les injonctions des autres. Si le Maître lui demandait des comptes il pourrait mentir. Il avait toujours été doué pour ça.

Il avait failli aujourd'hui, il avait désobéi à Bellatrix et au Maître, mais plus encore que les honneurs, ce qu'il chérissait davantage c'était ses illusions de liberté qu'il lui restait. Il ne se serait plus jamais senti libre en obéissant ce soir. Éternellement maudit par son acte abominable, hanté par le spectre d'une enfant qui aurait encore des comptes à régler avec lui.

Pour quel homme, aussi puissant soit-il, vaut-il de perdre tous ses rêves de liberté et ses illusions ?

Un jour, peut-être, n'en aurait-il plus aucune. Et Merlin seul savait ce qu'il déciderait de faire alors, mais ce ne serait pas ce soir.

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Une version parmi tant d'autres de Regulus Black. N'hésitez pas à me partager vos avis ! Il y a tant à dire sur lui ! Pourtant, contrairement à d'autres personnages, chacun semble avoir un avis divergent sur lui !

Ce texte a été rédigé pour un projet sur HPF initialement. Si vous souhaitez voir les autres textes, allez voir le 27 juin !

En attendant,

A plus Mondingus !