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CHAPITRE 3

La Mort et le loup marchent au même rythme depuis des années, désormais.
La Mort porte le visage de Laura et sent le feu. Laura n'a survécu que trois jours après l'Incendie. Trois jours seulement... Et ensuite elle est morte, et l'étincelle Alpha est partie avec elle.

Le loup ne sait pas où l'étincelle est allée. Peut-être que la Lune la tient, à présent.

Parfois, le loup regarde la Lune, et la Lune lui murmure de douces paroles de consolation.
Parfois, il regarde la Lune, et Elle est froide et silencieuse.
Il hurle pour la Lune certaines nuits, et certaines nuits Elle écoute.

Quand il était petit, le loup croyait que la Lune guidait ses pattes à travers les bois la nuit, et qu'Elle éclairait toujours le chemin du retour. La Lune voyait tout, savait tout, et la Lune aimait le loup et sa meute.

Après l'Incendie, il a tourné le dos à la Lune, pour ne pas avoir à La regarder lui tourner le dos la première...

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À présent, dans la ruelle étroite et froide, le loup regarde le ciel, et il se demande si la Lune le connaît toujours. Il se demande si la Lune a encore un plan pour lui. Il se demande si la Lune l'a amené à Stiles pour une raison.

Stiles veut retrouver sa maison.

Le cœur du loup se serre à ce mot.

Stiles veut réparer quelque chose, le faire bien. Le loup connaît aussi ce sentiment. La frustration, la dévastation. Le désespoir...

La Mort est silencieuse, ce soir. Son visage est pâle et beau. Plus triste que le visage de Laura ne l'a jamais été de sa vie.

À côté de lui, niché entre le dos du loup et le maigre abri qu'offrent les cartons, Stiles a un sommeil agité. Il sursaute en dormant, comme un louveteau rêvant de lapins. Il fait d'étranges petits bruits qui piquent les oreilles du loup, et il enfonce ses doigts dans la collerette du loup pour se réchauffer.

Pendant tout ce temps, le loup pensait qu'il devait emmener son garçon dans les bois pour qu'ils y soient en sécurité. Mais ce n'était peut-être pas du tout ce que la Lune avait prévu, en menant le loup vers Stiles...

Peut-être que Stiles n'est pas un début, mais une fin.

Quoi que Stiles cherche à faire ici à Beacon Hills, peut-être que le loup est censé l'aider.
Peut-être qu'ils ne sont pas censés secouer la Mort, après tout, mais marcher avec elle.
Peut-être que la Lune les guidera tous les deux vers une nouvelle maison, dans un endroit où il ne fait plus froid, où la faim n'existe pas, et où le monde ne sent pas la cendre.

Peut-être que l'étreinte de la Mort sera bienveillante...

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Stiles regarde les Adjoints qui viennent au restaurant, avec le même regard étroit que le loup réserve aux rats et aux écureuils. Et le loup regarde Stiles. Regarde sa silhouette étroite vibrer d'une énergie agitée. Regarde sa bouche se comprimer en une fine ligne de colère. Regarde ses longs doigts se contracter, près de la poche dans laquelle il garde son couteau-papillon. Stiles porte autant de haine en lui que de misère, et le loup gémit au fond de sa gorge, par sympathie.

C'est dangereux pour Stiles de garder autant de colère en lui. Cela le pousse à faire des choses imprudentes, comme le soir où il a utilisé son couteau pour bousiller la voiture de l'Adjoint. Le loup sait que Stiles est toujours un jeune garçon. Il sait que, si la police le capture, ils l'enverront dans un endroit où le loup ne pourra pas le suivre. Mais Stiles est attiré par les Adjoints, tiré de l'ombre vers le danger.

Le loup ferme ses dents autour de l'ourlet du sweat à capuche de Stiles, et il le tire dans la ruelle à chaque fois. Et il regarde attentivement pendant que Stiles donne un coup de pied dans le caniveau et jure, et ouvre et ferme son couteau-papillon, ouvre et ferme, ouvre et ferme...

Le loup ne sait pas encore où son garçon les mène, mais il sait qu'il est obligé de le suivre.

La Mort lui sourit tristement depuis l'obscurité. « Oh, Derek. »

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Scott a dit qu'il travaillait les lundis, mercredis, jeudis, et dimanches après-midi. Le problème, c'est que parfois Stiles ne sait pas très bien quel jour on est. Il peut deviner un jour de semaine à partir d'un week-end, bien sûr, mais pendant la semaine, il perd parfois le fil. Quand chaque jour est comme la veille, et quand il dort de façon agitée chaque fois qu'il le peut, c'est difficile.

Il espère qu'on est un mercredi lorsqu'il retourne enfin à la clinique vétérinaire - un trajet qui prend au moins trente minutes à pied -, et pas de nouveau le mardi. Il repousse cependant cette inquiétude, et se concentre pour trouver son chemin. Il pense s'en souvenir, même s'il pleurait à l'arrière du SUV de l'étranger, convaincu que le chien était en train de mourir... Mais il se retrouve à un moment dans la rue derrière le grand CVS(*), et le chien doit tirer sur sa manche pour le faire repartir dans le bon sens.

[(*) NDT : CVS Caremark Corporation est une importante chaîne américaine de pharmacies, produits cosmétiques et soins.]

Le chien est vraiment incroyable.

Il est intelligent, et il écoute attentivement toutes les divagations de Stiles, comme s'il savait exactement ce qu'il disait. Comme s'il comprenait.

Stiles se demande à quel point c'est de la projection. Dans quelle mesure sa propre solitude, et son pur désespoir d'avoir un ami, colorent sa perception du chien. Il ne veut pas trop y penser, cependant. Cela pourrait être au pire une illusion, et au mieux un fantasme stupide, mais Stiles aimerait garder ça en vie, merci. C'est à peu près tout ce qu'il a pour lui, en ce moment.

C'est terrifiant à quel point il ne reconnaît pas Beacon Hills. Cela ne faisait que quatre ans, mais Stiles avait alors douze ans, et il ne parcourait pas les rues. Son monde était le trajet en bus de l'école à la maison puis retour, avec en plus le Département du Shérif, l'épicerie et la pizzeria.

Il pourrait probablement rentrer chez lui depuis le Département du Shérif, sauf qu'il hésite à s'approcher de trop près, au cas où il serait reconnu. Il ne sait pas à quel point il a changé en quatre ans, mais si quelqu'un le reconnaissait, il serait renvoyé directement dans le système.

Et il n'y retournera plus jamais.

Ils lui ont menti, là-bas.

Ils ont menti.

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Il fait déjà nuit quand Stiles et le chien arrivent à la clinique vétérinaire. C'est bon.

Stiles s'approche de la porte. C'est verrouillé, mais il y a une lumière à l'intérieur. Il frappe à la porte et attend, le cœur dans la gorge, jusqu'à ce qu'une silhouette surgisse de derrière le comptoir, et le regarde par la fenêtre.

C'est Scott. Il sourit quand il voit Stiles, et il ouvre la porte. « Mec ! Tu es revenu ! »

Stiles remue les pieds. « Euh, ouais. J'espérais que tu pourrais jeter un œil au chien ? »

Il donne un coup de genou au chien pour lui faire passer la porte. Le chien souffle, et se déplace à l'intérieur.

Scott ferme et verrouille la porte derrière eux. Il voit la façon dont Stiles sursaute quand il tourne le verrou. « Pardon. Je dois tout garder sous clé, car il y a de la drogue dans les locaux. »

« D'accord. » dit Stiles, et quel genre de personne est Scott McCall, pour admettre cela au gamin sans-abri qu'il vient de laisser entrer ? Pour tout ce qu'en sait Scott, Stiles pourrait le frapper à la tête et voler la drogue...

Il ne le fera pas. Ce n'est pas ce qu'il est.

Il repousse le souvenir du type qu'il a tenté de voler. Ça ne compte pas. Si le gars n'avait pas essayé d'acheter une pipe à un gosse manifestement mineur, Stiles n'aurait jamais essayé de l'agresser. C'était pratiquement du service communautaire !

La seule chose que Stiles regrette, à part de ne pas avoir eu d'argent, c'est que le chien a été blessé...

Il enfonce ses mains dans les poches du sweat à capuche que lui a offert Scott, la dernière fois qu'il est venu, et essaie d'ignorer la façon dont son estomac gronde. Il n'est pas vraiment venu ici pour faire contrôler le chien. Le chien va bien, miraculeusement.
Il est surtout venu parce qu'il a faim, et il espère vraiment que Scott est d'humeur généreuse, et lui offrira quelque chose à manger avant que Stiles n'ait à avaler les rares restes de sa fierté, et à demander.

Scott examine le chien, passant ses doigts dans sa fourrure, et manipulant chacune de ses pattes. « Wahou. Il a vraiment l'air bien. Il mange bien ? Et, euh, caca, ça va ? »

« Ouais. » Il mange mieux que Stiles, puisque Stiles ne toucherait pas aux rats que le chien capture.

« Il est encore très mince. » dit Scott, une pointe de censure dans la voix. « Tu devrais t'assurer de le nourrir davantage. »

L'estomac de Stiles se tord...

Ça semble prendre un moment à Scott pour réaliser ce qu'il a dit. Il se redresse en rougissant.

« Merde. Pardon. C'était stupide. » Il fronce le nez. « Hé, j'ai récupéré mon dîner. Tu en veux un peu ? »

« Ou-ouais. » balbutie Stiles. « Merci. »

Puis, il s'éclaircit la gorge : « Est-ce... Est-ce qu'il y a un ordinateur que je peux utiliser ? »

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Ils quittent la clinique vétérinaire une heure plus tard. Stiles a dix dollars, et une carte imprimée de Beacon Hills, dans sa poche. Ils ont tous les deux de la nourriture dans le ventre, grâce au panier-repas de Scott.
Quand ils sont de retour dans l'allée derrière le restaurant, Stiles plie le billet de dix dollars, et le met dans sa chaussure pour le garder en sécurité. Puis, il étudie la carte, à la lumière terne projetée par le réverbère vacillant, au coin de la rue.

Le loup regarde avec curiosité Stiles tracer un chemin incertain, du centre de la ville vers les banlieues extérieures, là où les rues sont plus éloignées.

« Je pense que ma maison est ici. » dit-il. « Maple Street. Je pense que c'est le bon quartier. »

Le loup pose sa tête sur le genou de Stiles, et cligne des yeux vers la carte.

Il sait qu'il y a des choses que Stiles ne lui dit pas. Ou plutôt : des choses que Stiles ne dit pas.

C'est une distinction étroite, mais importante. Stiles ne lui cache rien. Il ne pratique aucune tromperie. Il ne sait tout simplement pas que le loup peut comprendre. Il ne sait pas que le loup a des questions.

Le garçon du loup est intelligent, mais il n'est pas si intelligent.

Stiles déplace son doigt le long de la carte, traçant des routes sur lesquelles le loup cligne des yeux paresseusement.

« Voici mon ancienne école primaire. » dit Stiles, puis il soupire.

Il laisse brièvement tomber sa main sur la tête du loup, et le gratte derrière les oreilles. « Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne sais pas comment tout est allé de travers. »

Le loup gronde.

« Ma maman et mon papa me manquent. » murmure Stiles d'une toute petite voix.

Les larmes brillent dans ses yeux. Ses paupières clignotent, et une larme glisse le long de sa joue. Il ne prend pas la peine de la frotter.
Le loup gémit, et se rapproche de son garçon. Ils sont "Meutes", mais une meute de deux est encore très petite, et très solitaire.

« Ce n'est pas juste. » dit Stiles, mais il n'y a aucune pétulance enfantine dans son ton. Aucune plainte. Sa phrase n'est que la simple déclaration d'un fait, d'une vérité que le loup connaît déjà profondément.

Ce n'est pas juste.

Ici, ils vivent dans un abri en carton dans une ruelle, une meute de deux, et ce n'est pas juste.

Stiles renifle, et regarde à nouveau la carte.

« Ici, c'est le parc au bout de notre rue. Il n'y a pas grand-chose là-bas, juste un toboggan et une balançoire, mais ma maman m'emmenait quand j'étais petit. Nous préparions un pique-nique et tout, même si ce n'était qu'à cinq minutes de chez nous. »

Le loup aime la façon dont la bouche de son garçon se courbe en un sourire. Il semble si léger, si fragile, aussi beau et éphémère qu'une étoile filante dans le ciel nocturne.

Fais un vœu, Derek, disait sa maman. Fais un vœu.

Le loup ferme les yeux, et fait un vœu sur le sourire de son garçon.

Reste avec moi.

Stiles se blottit plus près du loup pour se réchauffer. Son doigt trace un autre itinéraire sur la carte, cette fois en s'éloignant du quadrillage des rues de la ville, et en suivant la courbe d'une route à travers un bloc de verdure.

Quand Stiles parle, sa voix est calme et solennelle.

« Et ceci... » dit-il avec un frisson qui le traverse, et qui se répercute sur le loup... « C'est là que la maison Hale a brûlé, et que tous ces gens sont morts. »

Le cœur du loup hurle, et il s'éloigne de son garçon, et fait une pause à l'entrée de la ruelle.

« Attends ! » l'appelle son garçon. « Reviens, s'il te plaît ! »

Il semble que son cœur se brise aussi.

Le loup court.

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