Il se tenait devant une fenêtre du couloir. Il contemplait la nuit. Les étoiles dans le ciel sans nuage brillaient pareilles à des millions de diamants. La lune, pleine, se levait derrière la vaste forêt.

C'était beau. Paisible. Serein.

Pourtant, il ne s'était jamais senti aussi seul de toute sa vie. Il avait perdu les rares amitiés authentiques qu'il avait laborieusement réussi à construire au fil de ses années d'études à Poudlard.

Il avait peur aussi. Un peu plus tôt dans la soirée, son parrain l'avait convoqué dans le bureau directorial. Il lui avait transmis un message de la part de ses parents et relaté les événements de la soirée. L'homme que ses parents avaient choisi pour veiller sur lui n'était plus que l'ombre de lui-même. Il semblait mort. À chaque fois qu'il le voyait, il semblait avoir perdu quelque chose de plus. Il ne savait quoi. Mais il perdait toujours plus chaque jour qui passait. Il n'avait plus d'espoir, plus d'avenir.

Draco soupçonnait depuis longtemps que Rogue n'était pas un vrai Mangemort. Lorsque la fille Weasley avait été surprise à voler dans le bureau de son parrain, celui-ci l'avait envoyée en retenue avec Hagrid. Hagrid ? Sérieusement ? S'il avait eu besoin d'une preuve, c'en était une gigantesque.

Donc son parrain était rongé par la situation et semblait porter le monde sur ses épaules. Donc il craignait vraiment la victoire du Seigneur des Ténèbres. Donc il était probable que le Seigneur des Ténèbres gagne cette fichue guerre. Donc ça ne servait à rien d'espérer.

Draco essayait d'espérer néanmoins. Parce que s'il n'avait plus d'espoir non plus, il n'arriverait jamais à rien. Mais il était seul. La solitude est une arme terrible. À présent, il comprenait les épreuves terribles que Potter avait endurées au cours de leurs années communes dans l'école. En deuxième année, soupçonné d'être l'héritier. En quatrième année, quand Weasley jouait les amoureux trahis. Il avait toujours été seul lui aussi.

Potter.

Saint Potter

À porter le monde sur ses épaules aussi. Responsable de tous les malheurs du monde… Il faudrait d'ailleurs qu'il lui suggère l'idée que c'était de sa faute si le sort de mort avait rebondi et n'avait pas vraiment tué le Seigneur des Ténèbres… Il serait encore un peu plus misérable. Ça lui ferait les pieds… Ou pas. C'était inutile de toute façon. Il ne le croiserait sans doute jamais plus. Ni ses pots de colle.

Y avait-il de l'espoir ? Est-ce que suffisamment de gens allaient se réveiller et rejoindre les rangs des supporters de Potter ? Est-ce qu'il se trouverait des gens qui pourraient mettre fin à ce cauchemar ?

Il avait perdu tous ses amis. C'était ce que faisait le Seigneur des Ténèbres. Il divisait tous ses serviteurs. Il ne connaissait pas un seul exemple d'une amitié qui avait vraiment résisté à la marque. Il avait cru autrefois que ses parents et Rogue resteraient proches. Mais les caprices de leur maître les avaient éloignés peu à peu… Et maintenant, Draco avait compris qu'aucune réconciliation ne serait possible.

Ses parents choisiraient toujours le côté du vainqueur.

Rogue choisirait très certainement le côté de Potter, espérant une mort rapide.

Et Draco lui-même devrait choisir un jour.

De suivre ses parents et rester dans un cauchemar permanent, jusqu'à ce qu'il déplaise suffisamment à leur maître pour en mourir.

Ou de suivre son parrain, et probablement de mourir avant la fin de l'année scolaire.

Ou de suivre sa propre voie. Avait-il même une voie propre ? Depuis qu'il avait pris la marque, il avait perdu. Il avait tout perdu. Sa liberté. Ses amis. Son honneur.

Il ne lui restait plus que sa vie, qui ne lui appartenait même pas. Il s'était donné au Seigneur des Ténèbres. Il n'avait donc plus rien.

Il ne lui restait au mieux que quelques mois pour choisir.

Peste ou choléra ?

Mourir debout ou subir en rampant dans la fange ?

Une brise froide vint soudain l'envelopper et il frissonna.

Il avala péniblement et poussa un profond soupir.

Puis il s'ébroua et reprit sa ronde.

Seul.

Sans espoir.

Mourant un peu plus à chaque seconde qui passait. À chaque pas qu'il faisait.

Ne pas choisir était tellement confortable. Ne pas s'exposer, en bon Serpentard. Servir ses propres intérêts, dans l'ombre, dans son coin. Seul.

Mais la solitude était une arme terrible, n'est-ce pas ? Oui, toujours plus terrible.

Ce sentiment amer de n'être pour personne. Invisible. Insignifiant.

Respirer encore, comme par erreur.

Est-ce qu'il survivrait ? Est-ce qu'il se marierait ? Ses parents avaient commencé à négocier une union avec Daphné. En voulait-il seulement ? Pourquoi faire ? Cette fille le laissait parfaitement indifférent. Non pas qu'il fut intéressé par les hommes, mais cette fille-là présentait autant d'attrait que Granger avec ses dents de castor…

Granger…

Il soupira de nouveau. Elle était l'exemple vivant qui contredisait l'intégralité des principes qu'on lui avait inculqués depuis sa naissance.

Si le Seigneur des Ténèbres était défait et que, contre toute attente sa famille survivait, il tenterait de la séduire. Il ne voulait pas l'épouser non plus, ceci-dit. Juste une bonne nuit de passion. Et on en reste là. L'idée lui était venue le jour où elle lui avait cassé le nez. Si elle se mettait dans cet état pour une bête, elle devait être incroyable au lit.

Pour assouvir son fantasme, et pour décevoir ses parents. Cela leur ferait peut-être réaliser à quel point ils avaient gâché sa vie en l'élevant comme ça.

Encore un soupir.

À quoi bon ? De toute façon dans quelques semaines, ils seraient tous morts. S'ils vivaient jusqu'à l'affrontement final… Mais pour mourir, fallait-il être encore vivant ?

Draco s'arrêta devant les portes de la Grande Salle. Il se remémora avec dépit de sa première arrivée ici. Il était tellement impatient. De prouver quel bon héritier il était pour la lignée des Malfoy. Quel atout incroyable il serait pour sa Maison.

Si c'était à refaire, il demanderait au Choixpeau de l'envoyer chez les Serdaigle. Loin des manigances de ses camarades de dortoir. Loin des complots de (futures) Mangemorts. Ou pas. Sa lignée ne lui aurait pas permis d'échapper à ce destin maudit.

Alors il repartit en direction des cachots, où se trouvait la froide salle commune de sa Maison. Dans son dortoir glacé. Dans son lit de marbre. Pour mourir encore une nuit.

Son choix était fait. Il ne pouvait pas ne rien faire. Son parrain s'en doutait certainement. Il le seconderait et partagerait son destin. Bref et minable. Mais au moins, il essayerait d'être utile. Et pour une fois, de faire ce qui était bien.

Et ensuite il mourrait.