Cela faisait maintenant des mois qu'il n'avait pas prononcé plus de deux phrases à la suite. Il parlait en monosyllabes, en ordres concis, en hurlements et en sanglots lorsqu'il était seul. Il l'était souvent. Il avait pratiquement déléguer le commandement à Izzy, celui-ci s'occupait de la gestion du navire et servait d'intermédiaire entre le capitaine et l'équipage. Il ne savait pas vraiment comment son bras droit traitait ses hommes, ça ne l'intéressait pas, ou alors très vaguement, il ne savait plus vraiment. Il alternait entre des périodes ou il se saoulait constamment et d'autres parfaitement sobre, culpabilisant de ce que l'alcool avait fait ressortir. Même si une période était largement plus courte que l'autre. Actuellement, il buvait. Une bouteille de rhum dans une main, sa pipe dans l'autre, il regardait fixement le soleil se coucher depuis la fenêtre de sa cabine. Il n'en sortait pratiquement pas, même lorsque le bateau était amarré. Ses tentatives d'intégration au monde extérieur se résumait aux occasionnels moments ou il tenait la barre du navire. Et les abordages. Ses mains tremblaient, comme d'habitude, cherchant un moyen même infime d'extérioriser quelque chose. Les yeux fermés, il sombrait dans une torpeur alcoolisée, essayant de penser à quelque chose d'intense qui ne l'achèverait pas.

Ses yeux, sa bouche, ses joues creusées sont recouverts de noir. Il est debout sur le pont et les bruits des canons ne le dérange pas. Il essaye de faire comme avant, de s'en imprégner jusqu'à ce que lui et les détonations ne deviennent plus qu'une palpitation commune. Ça ne marche qu'à peine et il est maintenant plus réceptif au bruit du bois qui explose sur le navire adverse. Ils sont suffisamment proche du bateau marchand, certains hommes se sont déjà jeté dessus. C'est à lui de suivre. Il a neuf pistolets sur lui et les dents serrés. Son regard ne se dirige sur rien en particulier, juste sur la toile de fond hurlante qui se dresse en face de lui. Il agrippe une corde, prends son élan et il traverse la distance entre les 2 bateaux. Il reste droit lorsqu'il atterrit sur le sol, les corps se précipitent loin de lui tandis qu'ils exécutent les mêmes gestes mécaniques. Il tire un sabre accroché à sa taille d'une main et saisit un pistolet de l'autre. Et il fait ce qu'il est censé faire. Il n'appartient plus à rien si ce n'est ses muscles qui l'oriente vers la fumée. Il s'oriente grâce au bruit et frappe au hasard. Le sabre tranche et laisse des traînées rouges sur la lame, sur le sol, sur les vêtements, sur ses mains. Ses balles rentrent dans les chairs et paralyse en un instant, ne laissant pas de résistance. Personne ne le touche. Peu essayent, il n'aperçoit que des dos en mouvement et des visages fuyants. Parfois, il évite les coups et la poudre. Il enfoncent son arme à travers le flanc gauche de ceux qui lui font face. Ils les regardent dans les yeux pendant qu'il retire son arme de leur viande. Leurs regards ne lui font rien, le sien est brouillé et rien ne peux le traverser. Il entends crier son nom, personne ne l'appelle, les voix avertissent de sa présence. De moins en moins d'obstacles sur son chemin. Les cris le sang le bruit des balles la fumée qui lui pique ses yeux devenant rouges / les cris le sang le bruit des balles la fumée qui se dissipe.

Il n'y a pratiquement plus de bruits. Des corps jonchent le pont, des hommes ont sautés du bateau et s'accrochent a des morceaux de la coque, le reste de l'équipage est tenu en joue dans un coin du navire. Une voix demande ce qu'il faut faire d'eux. Il n'y réponds pas pour le moment. On le supplie, aussi. Son regard balaie ses hommes et il descends dans les cales du navire. Il y trouve Izzy en train d'en examiner le contenu. Il à l'air satisfait de ce qu'il voit et en le voyant il commence à lui dresser l'inventaire.

- Tu sais que c'est au capitaine d'examiner le butin en premier ?

Le second s'excuse et s'éloigne de la caisse qu'il examinait.

- Remonte sur le pont

Il s'exécute, le laissant seul. Il examine d'un coup d'œil le contenu des caisses. Il repère les trouvailles les plus utiles : du tabac, du rhum, des bijoux précieux, des oranges. Il repère un contenant qui semble avoir été ouvert et le couvercle remis précipitamment. Il le soulève avec la pointe de sa botte et l'envoie sur le sol. Il s'accroupit pour mieux en discerner le contenu. Plusieurs pièces de tissue, de la soie, bleue. Il prends le textile entre ses doigts, il est doux au toucher. Il saisit son couteau et en découpe grossièrement une petite partie avant de la plier délicatement et de la mettre dans une poche de sa veste. Il prends le couvercle et referme la caisse. Il se déteste. Il respire profondément et remonte sur le pont, il a mal à la tête.

-Chargez moi tout ça sur le navire. Faites comme d'habitude avec les survivants.

Le bruit des fusils derrière son dos. De retour dans sa cabine en quelques secondes.

Il prit une autre longue gorgée de rhum. Rouvrit les yeux, se rendant compte que rien de ce qu'il ne se passait dans sa tête n'était réellement en mesure de l'apaiser. Il essaya de dresser un inventaire de souvenirs simples, pas trop intenses, dont la simple évocation lui apporterait de la joie plutôt que des regrets. Mais il n'en avait pas, le fil de son esprit se heurtant à la succession de mauvais choix qu'était son existence. Tant de décision que son corps ne supportait plus. Sa bouteille était vide. Il se leva du canapé sur lequel il était affalé. Sa tête tournait, il tituba légèrement et s'agrippa quelques secondes au dossier du canapé. Il se sentait épuisé, mais pas encore prêt à s'endormir malgré la nuit tombée. Il avait du mal à s'endormir sans boire, il restait dans la même position recroquevillé pendant des heures, jusqu'à en avoir mal. Il ne fermait pas les yeux et regardait fixement un point floue dans la pièce. Quand son esprit commençait à s'aventurer vers des pensées trop dangereuses, il imaginait une énorme chape de plomb recouvrant son corps qui le protégerait des pensées extérieures. Toutes les pensées qui n'avait pas leur place dans la tête de Blackbeard et qui devait rester cachées dans des coins secrets de la pièce, entre la soie et les savons à la lavande. Il ôta sa main du canapé, l'équilibre lui était revenu. Encore assailli par l'envie de boire, il n'arrivait à s'arrêter qu'en s'endormant et en ne se rappelant que vaguement comment il était arrivé jusqu'à son lit. Il y avait des bouteilles un peu partout dans ses quartiers, mais il ne se rappelait plus exactement lesquelles étaient vides et lesquelles étaient pleines. Il se souvint d'une à moitié entamée dans la salle de bain et s'y dirigea d'un pas lourd et hasardeux. L'ancien occupant avait fait installé un miroir dans la pièce, il fut surpris de ne pas l'avoir déjà brisé et jeté dans la mer. Il trouva rapidement l'objet convoité et pris une autre gorgée de rhum. Quelques secondes après avoir déglutit, il fut obliger de s'agenouiller près de la baignoire et d'y rendre le contenu de son estomac. Ça brûlait. Il cracha faiblement pour essayer de faire passer le goût acide qui envahissait sa bouche. Ses yeux étaient humides et ses membres tressautaient fébrilement. Il posa son front contre l'émail frais de la baignoire qui le soulagea un peu. Sa robe de chambre brodée collait contre sa peau humide de transpiration. Ses poumons s'emplissaient de profondes respirations, ses membres lui interdisait n'importe quel mouvement.

Le Kraken.

Il se releva péniblement, restant debout quelques secondes, les yeux rivés sur le sol et continuant de prendre de grandes inspirations. L'idée que le reste de la bouteille passerait mieux maintenant qu'il avait vomit, puis plus rien. Juste un vacarme assourdissant sous ses tempes. Il était temps de se coucher, il ne se sortirait pas de cette nuit. Il se traîna hors de la salle de bain, se retrouvant plongé dans l'obscurité. Seule la lune éclairait faiblement la pièce depuis la fenêtre vers laquelle il s'avançait. Son regard erra pendant un temps distordu sur l'astre au-dessus de l'océan. Tant d'endroits ou se noyer.

Pourquoi ?

Il s'avança vers l'une des étagères et chercha quelque chose à tâtons. Un bruit de déclics se fit entendre et l'un des pans du mur s'ouvrit, laissant place à l'entrée d'une pièce cachée. Il en franchit le seuil et referma la porte secrète derrière lui. Il s'écroula à même le sol sur un mélange de vêtements déchirés, de couverture et de tissus déchiquetés. Il éclata en sanglots.

Le réveil fut lourd et pâteux. Sa bouche était atrocement sèche, son ventre douloureux et sa tête d'une lourdeur absolue. Son lit avait une odeur aigre qui en était presque au stade de le déranger. Il poussa un grognement faiblard en attrapant une bouteille censée contenir de l'eau. Il n'était pas dans son lit, il n'avait pas de lit, du moins il ne voulait pas dormir dans celui-là. L'eau descendait dans sa gorge et se fut agréable de n'avoir à se concentrer que sur une sensation physique pendant quelques secondes. Une fois rassasié, il dut revenir au reste de la réalité. Putain. Penser à faire condamner cette pièce. Penser à dépasser le stade de juste y penser. Il hésita entre rester dans une torpeur semi-consciente sur le sol ou se lever et devoir faire tout ce qui n'était pas cette option. Premier choix, évidemment. Il se rallongea et ses yeux accrochèrent des marques laissées par un couteau sur un mur de la penderie. Impossible de se souvenir dans quel contexte il les avaient faites, même s'il en avait une idée. Encore un moment-miroir qui lui donnait l'impression que tout son quotidien était réflectif à l'infini. Il observa les marques en forme de griffure, imagina un tigre puis resta sur la différence de couleurs entre la surface et l'intérieur du bois. Aucune partie de lui ne voyait un intérêt à faire autre chose. Il continua à naviguer dans son absence de sensation pendant un temps déterminé. Puis, il entendit des coups répétés sur la porte de la pièce principale. Il se leva dans un profond soupir et activa le mécanisme pour sortir de la penderie. Une fois la porte fermée, il retira la robe de chambre qu'il avait encore portée toute la nuit et enfila sa veste en cuir qui traînait sur le sol. Les coups étaient de plus en plus insistants, on l'appelait. Il se dirigea vers l'entrée sans se précipiter et ouvrit la porte.

- Capitaine, vous devriez voir ça

Review. Chapitres courts pour plus de productivité.

Gays are so dramatic