Chapitre 2: Préparatifs


« Jane ? Lizzie ? Mère vous demande au salon, annonça Mary en entrant dans la chambre de ses sœurs. Les Gardiner viennent d'arriver.

- Vraiment ? Excellent ! » dit Jane.

Elizabeth s'empressa de sortir de sa chambre, précédant ses sœurs. Elle avait hâte de revoir les Gardiner, n'ayant pas oublié le rôle qu'ils avaient joué dans ses retrouvailles avec Mr. Darcy l'été précédent lorsqu'ils avaient visité le domaine de Pemberley. Mais le plaisir de ces retrouvailles n'allait pas tarder à être teinté d'agacement pour les deux fiancées lorsqu'elles entendirent leur mère commenter leurs mariages imminents aux nouveaux arrivants.

« Naturellement j'avais dit à Lizzie qu'elle et Mr. Darcy devaient être mariés par licence spéciale, mais elle n'a rien voulu entendre. Je suis même certaine qu'elle n'en a jamais parlé avec Mr. Darcy ! Elle aime tant me contredire. Certes, elle va faire un mariage très avantageux, aussi nous lui sommes très reconnaissants, d'une certaine façon. Cette union nous assure un avenir quoiqu'il arrive. Vous ai-je dit que son fiancé a dix mille livres de rentes et possède à lui seul la moitié du Derbyshire ? C'est plus que je n'en avais rêvé pour mes cinq filles réunies ! Sans compter que Mr. Bingley a un revenu de cinq mille livres. Je ne peux qu'espérer que Mary et Kitty se marient avec d'aussi bons partis !

- Chère tante ! » s'exclama Jane en entrant dans le salon de Longbourn.

Apercevant les deux aînées de ses nièces, Mrs. Gardiner se leva pour les saluer, soulagée que leur entrée interrompe la litanie de leur mère.

« Jane, Lizzie, quel plaisir de vous revoir ! Comment allez-vous ?

- Très bien, ma tante. J'ose espérer qu'il en va de même pour vous. Je suis heureuse de vous revoir, dit Elizabeth.

- Moi de même, annonça Jane.

- Mes chères nièces, je vous adresse toutes mes félicitations pour vos fiançailles, dit Mr. Gardiner. Je sais que nous vous en avons déjà fait part par écrit, mais c'est un bonheur de les réitérer de vive voix.

- Et nous vous souhaitons tout le bonheur possible, ajouta son épouse.

- Merci beaucoup, cela nous touche, dit Elizabeth.

- J'imagine qu'il vous tarde d'arriver au jour de vos noces, dit Mrs. Gardiner en rasseyant, invitant ses nièces à venir les rejoindre.

- Vous imaginez fort bien, chère belle-sœur, dit Mr. Bennet d'un ton amusé depuis le coin du salon où il lisait son journal.

- Par moments, répondit Elizabeth. Et par d'autres je me surprends à regretter de bientôt devoir quitter Longbourn et le Hertfordshire.

- Vous vous y ferez très vite, surtout dans une demeure aussi belle que celle de Pemberley, dit Mrs. Gardiner.

- Lizzie nous en a dit tant de merveilles ! dit Jane. J'ai hâte de venir te rendre visite dans ton nouveau foyer.

- Et vous, Jane ?

- La transition sera moins difficile pour moi car Netherfield n'est qu'à quelques miles.

- Il me tarde de rencontrer ce fameux Mr. Bingley ! dit leur oncle.

- Et moi donc. On m'en a dit tant de bien. S'il est à moitié aussi charmant que Mr. Darcy, alors vous serez une femme heureuse, Jane, dit Mrs. Gardiner.

- Il est infiniment plus charmant que Mr. Darcy ! s'exclama Mrs. Bennet. Tellement plus aimable et enjoué, alors que Mr. Darcy est d'un ennui !

- Mrs. Bennet, je vous conseille d'apprendre à modérer vos propos concernant votre futur gendre, la coupa son mari, baissant son journal pour lui adresser un regard intraitable.

- Mais enfin nous pouvons tout de même dire que Mr. Bingley est plus aimable que lui ?

- Votre opinion n'engage que vous, aussi vous serais-je reconnaissant de bien vouloir la garder pour vous. D'autant que vous nous en avez instruits un nombre incalculable de fois, dit Mr. Bennet avant d'échanger un sourire avec Elizabeth qui lui adressait un regard reconnaissant.

- Mr. Darcy et Mr. Bingley sont les meilleurs amis du monde, expliqua Jane à sa tante. Je pense que vous serez charmée de faire la connaissance de mon fiancé, car il a toutes les qualités.

- Je n'en doute pas, car jamais votre père ne lui aurait accordé votre main dans le cas contraire, dit Mrs. Gardiner.

- De cela vous pouvez être sûre… dit Mr. Bennet, à nouveau réfugié derrière son journal.

- Nous sommes en tout cas ravies que vous ayez pu vous absenter de Londres quelques semaines pour pouvoir assister à nos mariages, dit Elizabeth.

- Nous n'aurions voulu les manquer pour rien au monde ! dit leur oncle.

- Attendez-vous encore beaucoup d'autres invités de la famille ? demanda Mrs. Gardiner.

- Uniquement les Collins, répondit Mr. Bennet.

- Vraiment ? Je croyais que Lady Catherine, la protectrice de Mr. Collins, refusait qu'ils assistent aux mariages de Jane et de Lizzie, dit Mrs. Bennet avant de se tourner vers les Gardiner. Vous rendez-vous compte ? Elle n'assistera même pas au mariage de son neveu ! Je ne comprends pas cette attitude.»

Les Gardiner ne relevèrent pas. Tous hormis Mrs. Bennet, avaient compris que Lady Catherine désapprouvait le mariage de Darcy, aussi interdisait-elle à son protégé et son épouse d'entretenir des relations avec l'ensemble de la famille Bennet.

« Mais Mr. et Mrs. Collins seront tout de même présents, les rassura Elizabeth. Charlotte ne pouvait se résoudre à donner satisfaction à Lady Catherine et ne pas assister à nos mariages, d'autant qu'elle tenait à revoir sa propre famille. Aussi a-t-elle insisté auprès de son mari et il a accepté. En revanche, je ne crois pas qu'ils aient révélé leur destination à Lady Catherine.

- Elle doit bien s'en douter… dit Mr. Bennet.

- Connaissant Mr. Collins, c'est d'ailleurs étonnant qu'il ait pris le risque d'encourir le déplaisir de Lady Catherine, songea Elizabeth.

- Je lui ai conseillé de prendre votre parti, lui révéla son père. S'il est un tant soit peu intelligent, il aura compris qu'il vaut mieux compter parmi les amis de Mr. Darcy plutôt que ceux de Lady Catherine.

- Vous avez fait cela ? s'étonna sa fille.

- Mais naturellement. Je ne pouvais me priver du plaisir de revoir Mr. Collins.

- Vous ne le supportez pas ! s'exclama Mrs. Bennet.

- Non, en effet, mais quand on connait la façon dont Lizzie l'a éconduit l'an dernier, le voir assister à son mariage avec un gentleman tel que Mr. Darcy ne manque pas de piquant.

- Papa ! le rabroua sa fille sans pouvoir cacher son amusement.

- L'on se divertit comme on peut, ma chère Lizzie.

- Quand les Collins doivent-ils arriver ? demanda Jane.

- Deux jours avant votre mariage, Jane. » répondit Mrs. Bennet.

La conversation se poursuivit aimablement jusqu'à ce que Mrs. Bennet propose une promenade à ses hôtes. Les Gardiner, Elizabeth, Jane et Kitty approuvèrent et se mirent en route. Mr. Gardiner, Jane et Kitty prirent rapidement de l'avance, ce qui laissa à Elizabeth et Mrs. Gardiner le loisir d'échanger des confidences. Ce fut l'occasion pour la jeune fille de préciser certains points encore obscurs à sa tante sur sa relation passée avec Mr. Darcy, et de lui expliquer à quel point leur visite du Derbyshire avait été déterminante.

« Je vous avoue que l'annonce de vos fiançailles ne m'a guère surprise. Votre attitude à tous les deux était plus que parlante lors de notre visite.

- Moi qui pensais pourtant avoir dissimulé mes sentiments !

- Pas pour votre tante bien-aimée, ma chère ! J'ai été intriguée par la véhémence avec laquelle vous avez refusé de visiter Pemberley, avant de céder en apprenant que Mr. Darcy n'y serait pas. Cela ne vous ressemblait pas.

- Pourtant je ne vous ai alors confié que la mauvaise opinion que j'avais de lui…

- Votre nature vous pousse à ne répondre que par l'indifférence, Lizzie, lorsque vous avez une mauvaise opinion de quelqu'un. Même au plus fort de vos désaccords avec Mr. Darcy, je ne crois pas qu'il vous ait jamais laissée indifférente. »

Mrs. Gardiner esquissa un sourire malicieux, ravie de voir qu'elle avait touché un point sensible.

« Vous avez sans doute raison, admit sa nièce, rougissant légèrement.

- Quant à lui, il était si différent du portrait que vous en aviez peint, et si attentionné envers vous, qu'il ne m'a pas fallu bien longtemps pour deviner les sentiments qu'il vous portait.

- Mais de là à des fiançailles…

- … il peut n'y avoir qu'un pas ! Qu'il a franchi allègrement, dirait-on.

- Et je lui en suis éternellement reconnaissante. Je regrette seulement d'avoir été aveugle à ses qualités si longtemps…

- Mieux vaut tard que jamais. En tout cas, j'ai hâte de le revoir afin de lui adresser mes félicitations. »

Son souhait n'allait pas tarder à être exaucé car Darcy se présenta à Longbourn dès le lendemain après-midi pour signer son contrat de mariage avec Mr. Bennet.


« Lizzie, votre père vous demande dans son bureau ! » s'exclama Mrs. Bennet.

Elizabeth leva les yeux de son ouvrage – un des nombreux éléments de son trousseau – et acquiesça. Quelques instants plus tard, elle entrait dans le bureau de Mr. Bennet, sachant qu'elle y retrouverait, outre son père, Darcy, Mr. Gardiner, et Mr. Daniels, l'homme de loi de Darcy. Si ces deux derniers étaient postés près du bureau où trônait Mr. Bennet, Darcy en revanche se tenait près de la fenêtre, et il salua Elizabeth d'un sourire discret lorsqu'elle fit son entrée.

« Ma chère nièce ! s'avança Mr. Gardiner. Vous savez naturellement pourquoi nous vous avons fait venir ?

- Je connais l'objet de votre réunion mais pas la raison pour laquelle vous m'avez fait mander.

- Pour discuter votre contrat de mariage, naturellement.

- Votre promis a été catégorique : il souhaite que vous soyez instruite de son contenu, lui apprit Mr. Bennet d'une voix teintée d'amusement.

- Etes-vous sûrs que ce soit bien utile ? J'ai une entière confiance en vous tous, dit Elizabeth après avoir adressé un regard intrigué à Darcy.

- Et elle nous honore, mais ce contrat vous engage jusqu'à la fin de votre vie. Il est légitime que vous en connaissiez le contenu, dit Mr. Gardiner.

- Comme il vous plaira.

- Justement non, la contredit Darcy avait jusque-là gardé le silence avant de s'approcher d'elle. Si vous n'approuvez pas certaines clauses, je vous encourage à nous en faire part. Je ne voudrais rien vous imposer qui vous déplaise.

- Mais… ce n'est pas conforme aux usages ! dit Elizabeth, interloquée.

- Nous avons prouvé par le passé que nous savons parfois nous affranchir des usages quand nous le jugeons nécessaire, n'est-ce pas ? lui dit-il plus bas. Je ne veux plus jamais préjuger de vos souhaits, et désire vous consulter en tout. Cela commence maintenant.

- Vous surestimez mon intelligence, Mr. Darcy. Je risque de ne pas comprendre la moitié du contenu de ce contrat.

- C'est pourquoi nous sommes ici, Miss Bennet, les interrompit Mr. Daniels.

- Mr. Daniels, mon homme de loi, présenta Darcy. Il a rédigé le contrat, et gère nombre de mes affaires.

- Prenez place, Elizabeth. » dit Mr. Gardiner en lui cédant son siège.

S'ensuivit alors une séance de lecture dudit contrat par Mr. Daniels, qui s'interrompait fréquemment pour donner des explications. Dans son ensemble, le contrat était somme toute très classique, stipulant le montant de la dot d'Elizabeth et les responsabilités de chaque époux. Mais elle manqua de sursauter lorsqu'elle entendit Mr. Daniels énumérer les sommes qui lui seraient allouées après son mariage. Les chiffres se mélangèrent rapidement dans son esprit, jusqu'à ce que Mr. Daniels les résume pour elle.

« Par votre mariage, vous deviendrez de facto la maîtresse de Pemberley en Derbyshire, et Darcy House, à Londres. Vous recevrez, jusqu'à votre décès ou celui de votre époux, une rente annuelle de sept cents livres pour vos dépenses personnelles. L'usage de cette somme sera laissé entièrement à votre discrétion. Si le décès de Mr. Darcy devait survenir avant le vôtre, votre fils aîné héritera alors de toutes les possessions de votre mari, et vous recevrez cinquante mille livres, et le plein usufruit de Pemberley et Darcy House, car Mr. Darcy souhaite que vous puissiez continuer à y vivre. Si en revanche son décès devait survenir sans que vous lui ayez donné d'héritier mâle, vous recevrez tout de même ces cinquante milles livres mais il vous sera naturellement demandé de quitter Pemberley et Darcy House dans le délai légal au profit de l'héritier de Mr. Darcy, et ce quel qu'il soit. »

Un long silence suivit cette explication. Elizabeth ne pouvait détacher son regard de Darcy, qui le soutint tranquillement. N'y tenant plus, il prit la parole.

« Qu'en pensez-vous ? demanda-t-il doucement.

- C'est… incroyablement généreux. Bien trop à mes yeux, nous parlons ici d'une fortune ! s'exclama Elizabeth d'une voix qu'elle voulut garder basse.

- Si quelque chose devait m'arriver, je veux que vous soyez à l'abri de tout souci matériel et financier. Cette pension doit pouvoir vous assurer d'envisager l'avenir sereinement.

- Si quelque chose devait vous arriver… murmura Elizabeth, frissonnant à cette perspective.

- C'est juste une précaution, car j'ai la très égoïste intention de vivre à vos côtés jusqu'à un âge avancé, dit Darcy avec un sourire.

- Mais c'est une précaution bien onéreuse !

- Elle n'est qu'à la mesure de mes moyens.

- J'espère tout comme vous que ce n'est qu'une précaution qui se révélera inutile. Mais qu'en est-il de la pension de sept cents livres ? Assurément, c'est trop, je ne peux accepter !

- Ce n'est pas trop quand on songe qu'elle doit servir à assurer le train de vie de la Maitresse de Pemberley. Et même si je hais Londres et les mondanités, il faudra bien y participer un tant soit peu. Cette pension ne sera pas de trop pour le faire conformément à notre rang.

- Vous savez que j'ai des goûts simples.

- Qui sont les miens également. Mais puis-je solliciter une faveur ?

- Bien sûr.

- Accordez-moi votre confiance sur ce point. Cette somme sera nécessaire, et si elle est trop généreuse, ce qu'il en restera vous appartiendra pour l'usage que vous souhaitez. Comme l'a dit Mr. Daniels, la façon dont vous la dépenserez sera laissée à votre entière discrétion.

- Je persiste à penser qu'elle est bien trop généreuse.

- Elizabeth, intervint alors Mr. Bennet. Je pense que Mr. Darcy a raison de vous demander de lui faire confiance. Il est mieux placé que nous pour savoir quel sera votre train de vie après votre mariage.

- Cela fait partie des questions que nous n'avons pas encore évoquées… nuança Elizabeth.

- Souhaitez-vous que nous le fassions maintenant ? proposa Darcy. Cela semble vous tourmenter.

- Et cela ne devrait pas, Elizabeth, dit Mr. Gardiner. Vous l'avez dit, ces sommes sont plus que généreuses, donc je peine à comprendre ce qui vous inquiète.

- Ce n'est pas une question d'argent, riposta Elizabeth avec détermination, offensée que son oncle ait pu sous-entendre le contraire.

- Mr. Bennet, puis-je solliciter un entretien en privé avec Miss Elizabeth ? demanda Darcy.

- S'il le faut… Nous vous attendrons ici, ne tardez pas trop. »

Darcy offrit son bras à Elizabeth, et tous deux sortirent dans le jardin attenant au bureau de Mr. Bennet.

« Vous ai-je déplu d'une quelconque façon ? demanda-t-il, inquiet, dès qu'ils furent seuls.

- Pas le moins du monde ! s'exclama Elizabeth, avant de lui sourire pour le rassurer. Comment le pourriez-vous, alors que vous faites preuve de tant de générosité ?

- Ce n'est pas de la générosité. Croyez-moi, vous le saurez lorsque je vous gâterai, ajouta-t-il avec un regard taquin. Ce contrat de mariage n'est que la suite logique de nos fiançailles. Je pensais que vous auriez compris, après avoir vu Pemberley, quel rang sera le vôtre après notre mariage.

- Je le croyais. Mais je pense désormais n'en avoir qu'une vague idée.

- Je gage que tout le Hertfordshire a commenté mes revenus à foison. Ce que vos relations savent moins, ce sont les responsabilités que cela impose. Comme je vous l'ai expliqué, la famille Darcy est la plus influente du Derbyshire. La Maîtresse de Pemberley a donc les responsabilités inhérentes à cette position, et se doit d'avoir le train de vie correspondant. Et cette position implique quelques apparitions à Londres où, comme vous le savez, les femmes peuvent vite se ruiner pour rester à la mode.

- Je ne suis pas l'une de ces femmes.

- Je serais marié depuis plusieurs années déjà, si j'avais été sensible à leurs charmes. Vous êtes différente, et c'est en partie pour cela que votre personnalité m'a séduit. Mais comprenez, cette pension répond à deux objectifs : elle vous permettra d'être indépendante dans vos dépenses personnelles, et croyez-moi, vous en aurez plus que vous ne le pensez en tant que femme mariée, et plus particulièrement en tant que Maîtresse de Pemberley. Je vous connais assez pour savoir que, même au sein de notre mariage, vous souhaiterez conserver une part d'indépendance. Et d'autre part, elle doit vous permettre de paraître pendant la Saison.

- J'entends bien, mais sept cents livres est une somme bien trop importante, même pour Londres ! Si tout le monde devait dépenser de telles fortunes pour y paraître, elle serait bien vite désertée.

- Ne comparez pas avec vos relations actuelles, car elles n'ont pas le même train de vie. Vous allez changer de cercle, Miss Elizabeth.

- Je ne suis pas sûre de souhaiter cela…

- Vous savez que je ne vous imposerais jamais rien qui vous déplaise, n'est-ce pas ? demanda Darcy, serrant sa main en voyant son regard inquiet.

- Bien sûr.

- Nous sommes en accord sur le fait que nous désirons mener une vie simple. Je vous l'offrirai, Elizabeth, car votre seule présence suffira à mon bonheur. Mais Londres, même si je le déplore, sera inévitable. Néanmoins, je vous promets que nous réduirons nos séjours au strict minimum. Mais ce minimum impose un certain train de vie. D'où cette pension.

- Dépenser plusieurs centaines de livres pour paraître à quelques bals n'est pas dans mon tempérament. Cela me paraît démesuré.

- Pas au vu du reste de nos revenus. Elizabeth, vous allez devoir vous y habituer, car ces sept cents livres ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan en comparaison de ce à quoi vous aurez droit. Ce n'est pas mentionné dans ce contrat, car ce n'est pas légal et je le déplore, mais sachez qu'à mes yeux, tout ce qui m'appartient vous appartiendra également. Absolument tout. Et j'entends bien vous combler. »

Rendue muette par la ferveur de son discours, Elizabeth le contempla longuement, notant la lueur de tendresse qui ne quittait jamais les yeux de Darcy lorsqu'ils étaient ensemble ou qu'il pensait à elle.

« Acceptez… murmura-t-il.

- N'y a-t-il aucun moyen pour vous faire changer d'avis ?

- Aucun. Vous pourrez toujours vous consoler en vous disant que vous pourrez faire ce que vous voudrez de cet argent. Le donner à des bonnes œuvres, l'offrir à vos sœurs, dévaliser toutes les librairies de Londres, faire construire une folie dans les jardins de Pemberley… Je suis sûr que vous trouverez quoi en faire.

- Vous le rendre me satisferait fort bien.

- Tout ce que vous voudrez sauf cela. Faut-il que je demande à Mr. Daniels de l'inscrire dans notre contrat de mariage pour m'en assurer ?

- Vous êtes impossible ! »

Voyant qu'elle avait retrouvé sa bonne humeur habituelle, il embrassa le creux de sa main.

« Etes-vous un peu rassurée désormais ?

- Oui.

- Dans ce cas nous devrions aller retrouver votre père avant qu'il ne vienne me réprimander d'abuser de votre compagnie dans la plus parfaite des solitudes.

- Allons-y.

- Miss Elizabeth ?

- Oui ?

- Je ne plaisantais pas lorsque je disais que j'ai la très égoïste intention de vivre à vos côtés jusqu'à un âge avancé. J'espère que vous le savez ? »

Pour toute réponse, Elizabeth se hissa sur la pointe des pieds pour venir déposer un baiser aérien sur ses lèvres.

« Sur ce point nous sommes en parfaite harmonie, Mr. Darcy. Et je vous interdis de ne pas tenir cette promesse car cinquante mille livres ne suffiraient pas à me consoler de vous avoir perdu. » murmura-t-elle.

Le sourire rêveur qu'arbora alors Darcy perdura jusqu'au moment où il signa d'une main ferme et assurée leur contrat de mariage avec Mr. Bennet, échangeant un regard malicieux avec sa promise.


Mrs. Bennet poussa un long soupir de satisfaction en admirant ses deux aînées qui se tenaient immobiles devant le miroir de leur chambre, tandis qu'une couturière, dépêchée spécialement de Londres, procédait aux dernières retouches sur leurs robes de mariée. C'était pour leur mère l'aboutissement de longues années d'efforts et de tracas, et elle n'était pas peu fière de savoir que Jane et Elizabeth allaient épouser d'aussi beaux partis. Nul doute dans son esprit : le jour de leurs mariages serait celui de son triomphe, et il ne pouvait arriver trop tôt ! Tout le Hertfordshire allait en parler des mois durant !

Dans un coin de la pièce, Mrs. Gardiner peinait à contenir son émotion. Parmi toutes ses nièces, elle avait toujours nourri une préférence pour les deux aînées, appréciant leurs caractères généreux et enjoués. Elles avaient selon elle toutes les qualités pour briller en société, et Mrs. Gardiner avait souvent déploré l'obstination de Mr. Bennet à ne pas vouloir les faire participer à la Saison. Les reclure dans le Hertfordshire était selon elle un crime, car cela réduisait grandement les chances des deux jeunes filles de rencontrer des maris dignes d'elles.

Mrs. Gardiner voyait dans leurs récentes fiançailles la preuve que la bonté et l'esprit l'emportaient parfois encore sur la fortune, et elle se réjouissait donc doublement de leur bonheur. Ayant rencontré Darcy lors de leur visite à Pemberley quelques mois plus tôt, elle était tout à fait rassurée sur le fait que son union avec Elizabeth serait parfaitement assortie. Et la joie de Mrs. Gardiner avait été complète lorsqu'elle avait rencontré Mr. Bingley, dont le tempérament généreux et tranquille ne pouvait que contenter Jane, et lui offrir la vie dont elle rêvait.

Face aux exclamations de Mrs. Bennet, ses pensées pleines d'allégresse prirent bientôt un nouveau tournant. L'entendant s'extasier pour la dixième fois de la richesse de leurs tenues, Mrs. Gardiner se retint de lever les yeux au ciel, songeant qu'il devait tarder à Elizabeth de quitter le Hertfordshire pour cesser de soumettre Mr. Darcy à ces remarques déplacées, et qu'il ne fallait pas moins que la patience angélique de Jane pour les endurer sans ciller !

« Mes filles, ce n'est qu'un début ! Songez à toutes les toilettes somptueuses que vous allez pouvoir vous offrir dorénavant ! Vous serez les reines de Londres !

- A ceci près que nous n'irons que très peu à Londres, Maman, rétorqua Jane.

- Vous peut-être, mais Lizzie y passera une bonne partie de l'année !

- Maman, je vous en prie, nous n'en sommes pas là, éluda Elizabeth.

- Il faut y penser dès maintenant. Votre mari doit s'attendre à ce que vous lui fassiez honneur.

- Et je compte bien le faire, rassurez-vous.

« En tout cas, Lizzie, vous êtes absolument ravissante… Cette robe vous met vraiment en valeur. » dit Mrs. Bennet en arrangeant la traîne.

La robe en question était en soie blanche et à la dernière mode de Londres. Contrairement à l'usage, Darcy avait tenu à l'offrir à Elizabeth, bien que cette dernière, gênée qu'on puisse lui faire un cadeau aussi luxueux, l'ait d'abord refusée. Intervenant, Mrs. Gardiner avait alors proposé d'offrir leurs robes de mariées à ses deux nièces préférées, arguant qu'il s'agirait là de son cadeau de mariage afin qu'elles ne puissent pas refuser.

« Tu devrais relever tes cheveux, Lizzie, proposa Jane. Cela rehaussera l'effet de la traîne, qu'en penses-tu ?

- Je compte me coiffer comme pour le Bal de Netherfield l'an dernier.

- Vous êtes jolie comme un cœur, presque autant que Jane… s'extasia Mrs. Bennet. Quand je pense que désormais vous ne porterez que des toilettes à la dernière mode ! Vous n'aurez pas à rougir lorsque vous rencontrerez la meilleure société de Londres… Quelle chance vous avez, Lizzie ! »

Elizabeth n'avait pas besoin qu'on lui rappelle à quel point elle était chanceuse d'épouser Darcy : elle le savait. Levant les yeux, elle décida d'ignorer sa mère, se tournant vers la couturière.

« Avons-nous terminé ?

- Oui, Miss Elizabeth.

La couturière aida les deux fiancées à ôter leurs robes de mariée, mais n'eut pas le temps de les aider à se rhabiller, écartée par Mrs. Bennet.

« Pouvez-vous retirer, s'il vous plaît ? Je dois parler à mes filles.

- Qu'y a-t-il, Mère ? demanda Jane, la voyant soudain soucieuse.

- Mes filles, vos mariages approchent. Il est une conversation que je ne peux plus reporter. Asseyez-vous. »

Intriguées par la mine sombre de leur mère, elles prirent place côte à côte sur le bout de leur lit.

« Vous n'êtes pas sans savoir quelles sont les responsabilités qui seront les vôtres après vos mariages. Vous devrez tenir la maison de votre mari, l'assister dans toutes ses obligations sociales, lui faire honneur, et lui agréer en toutes choses pour faciliter son existence et le rendre heureux. Mais il est un devoir qui sera plus important encore, et qui sera de loin le plus délicat. Mes filles, il est essentiel que vous vous employiez à donner très vite un héritier à vos maris.

- Mère, voyons, c'est ridicule ! s'insurgea Elizabeth en se levant.

- Pour une fois dans votre vie, Elizabeth Bennet, vous allez m'écouter. Votre père a beau vous avoir encouragée dans vos excentricités, les choses vont changer pour vous. Mr. Darcy sera bien moins indulgent, et vous aurez besoin de tous mes conseils, y compris dans ce domaine.

- Permettez-moi d'en douter, Mère.

- Vous m'écouterez néanmoins, et aviserez ensuite, même si je me doute que, comme à votre habitude, vous n'en ferez qu'à votre tête.

- Elle a raison, Lizzie, écoutons-la. » intervint Jane, toujours prompte à résoudre les conflits.

Décelant sans peine la requête muette dans les yeux de sa sœur, Elizabeth céda et se rassit.

« Je disais donc qu'il faut que vous vous employiez à donner un héritier à votre mari très rapidement. Et c'est dans votre propre intérêt que je vous le conseille. Les obligations conjugales, vous le verrez, sont aussi désagréables que fréquentes, surtout dans les premières années. Le plus sûr moyen de s'en libérer est de donner un ou deux héritiers à son mari. Après cela, les hommes se lassent généralement. Mais en attendant… Vous devrez impérativement vous y soumettre, sans jamais rien refuser à votre mari, ni même le questionner. Il serait inconvenant d'en discuter avec lui. Et n'oubliez jamais qu'il a tous les droits sur vous. Il serait malavisé de le contrarier, particulièrement sur ce sujet.

- « Aussi désagréables que fréquentes » ? répéta Jane, comme hébétée.

- Rien d'insurmontable, Jane, ma chérie, rassurez-vous. Ce sont les premières fois les plus désagréables. Néanmoins, Mr. Bingley est en adoration devant vous, je pense qu'il sera attentionné. Et je crois qu'il sera prêt à faire preuve de patience pour la naissance de votre premier fils. Mais en ce qui vous concerne, Lizzie, je crains que…

- Je ne veux rien entendre à ce sujet, Mère, la coupa Elizabeth d'un ton ferme.

- Mr. Darcy n'est pas homme à attendre trop longtemps que ses désirs soient satisfaits. Il voudra un héritier, et rapidement. Pemberley et sa fortune sont un héritage considérables, ne l'oubliez jamais.

- Si tel est son souhait, alors je suis sûre qu'il s'en ouvrira à moi bien assez tôt.

- Pas s'il considère que cela va de soi. Et croyez-moi : cela va de soi pour tous les hommes, et plus encore ceux de sa condition !

- Dans tous les cas, c'est un sujet qui ne regarde que lui et moi.

- Peut-être, mais il est de mon devoir de mère de vous avertir de ce qui vous attend.

- Considérez-nous averties, dans ce cas, répondit Elizabeth d'un ton glacial en voyant la mine décomposée de Jane.

- Avez-vous des questions ? demanda Mrs. Bennet.

- Que sommes-nous sensées faire ? demanda Jane, le regard perdu.

- Laissez votre mari agir comme il l'entend, sans jamais vous refuser à lui, ma chérie. Il saura quoi faire, ne vous inquiétez de rien.

- Voilà des conseils pratiques très utiles, railla Elizabeth.

- C'est pourtant les meilleurs que je puisse vous donner en la matière.

- Ma chère, je pense que nous avons compris, intervint alors Mrs. Gardiner qui avait jusque-là gardé le silence. Pourquoi ne pas redescendre pour voir si les préparatifs du dîner de ce soir se déroulent bien ? Je vais aider Jane et Lizzie à se préparer.

- Volontiers. Mais n'oubliez pas, mes filles, je serai toujours là pour vous si vous avez des questions. »

A ces mots, elle s'éclipsa, trop heureuse de mettre un terme à une explication désagréable. Un lourd silence s'installa alors dans la chambre de ses filles. Jane était toujours trop hébétée par les révélations qu'on venait de lui faire pour réagir. Quant à Elizabeth, si sa nature optimiste et la confiance qu'elle avait en Darcy lui faisaient douter de la véracité des propos de Mrs. Bennet, sa virulence et son ton catégorique avaient néanmoins ébranlé ses certitudes. Sans compter que, même si leur mariage n'était guère bien assorti, leurs parents lui avaient toujours paru unis par une certaine tendresse, qui semblait difficilement compatible avec le noir tableau que Mrs. Bennet venait de dresser.

Secouant la tête sombrement, Mrs. Gardiner prit un siège et vint s'asseoir face à ses nièces.

« Mes chères enfants, je suis heureuse d'avoir été le témoin de cette scène, sans quoi vous auriez marché vers l'autel dans un état d'esprit plus que tourmenté.

- Ne le devrions-nous pas ?! Moi qui me réjouissais de me marier ! s'exclama Jane.

- Vous pouvez et devez continuer à vous réjouir, ma chère Jane. Je ne suis pas devin, mais j'ai passé suffisamment de temps en votre compagnie et celle de Mr. Bingley pour savoir que vous n'aurez pas à endurer ce que vient de décrire votre mère.

- Elle nous a pourtant expliqué que c'était le lot de toutes les femmes, dit Jane.

- Précisément non. Nous ne sommes pas toutes égales dans cette situation. D'où l'importance de choisir un mari digne de soi pour lequel on nourrit un amour profond, comme c'est le cas pour vous deux. Les situations votre mère vient de décrire n'existent que dans les mariages de convenance où, bien trop souvent, les hommes se montrent d'un égoïsme inexcusable. Il en ira bien différemment pour vous.

- Mais elle a insisté sur le fait que c'était une obligation désagréable, rappela Elizabeth.

- J'en suis navrée pour votre mère. Ne la blâmez pas, car elle ignore sans doute qu'il peut en aller bien différemment. Dans un couple uni par l'amour et une profonde tendresse, cette obligation conjugale n'a plus d'obligation que le nom, et elle peut être source d'un grand bonheur, pour le mari comme pour l'épouse. Et c'est l'une des nombreuses clés d'un mariage réussi.

- Vraiment ? demanda Jane, dubitative.

- Oui. Ce n'est pas quelque chose que vous devez craindre car vous avez la chance de faire des mariages d'amour. Il est normal d'être inquiète pour votre nuit de noces, car l'inconnu fait toujours peur, mais n'oubliez pas que dans votre cas, cela peut se révéler très un moment très agréable.

- Mais que devons-nous faire, alors ? demanda Elizabeth.

- Je ne peux vous donner beaucoup de conseils car chaque couple est différent. Contrairement à ce que vous a dit votre mère, je crois que c'est quelque chose dont vous devrez parler avec votre mari, peut-être même dès le jour de votre mariage si vous êtes inquiètes.

- Mère disait que nous ne devions jamais aborder ce sujet ! dit Jane.

- Elle a tort. Vous devrez vous montrer honnête envers votre mari car il ne pourra pas deviner vos pensées et vos ressentis. S'il est un domaine dans le mariage où la confiance entre époux joue un rôle crucial, c'est bien celui-ci. Et elle doit être réciproque.

- Je n'oserais jamais parler de cela à Mr. Bingley ! dit Jane en rougissant violemment.

- Je vous y encourage pourtant vivement si vous en ressentez le besoin le moment venu. Si vous le faites, ils seront attentifs et sauront vous rassurer bien mieux que je ne saurais le faire. Mais j'ai confiance : Mr. Darcy vous aime, Elizabeth, et Mr. Bingley vous aime, Jane. Je persuadée qu'ils seront patients et ne feront jamais rien qui vous déplaira ou vous fera souffrir. Bien au contraire. » ajouta-t-elle avec un sourire énigmatique.

Ses nièces méditèrent longuement les propos qu'elle venait de leur tenir. Voyant qu'elles peinaient toujours à comprendre et accepter ces révélations, Mrs. Gardiner les laissa réfléchir le temps qu'elles jugèrent nécessaires.

« Comment cela peut-il être une obligation si désagréable pour certaines femmes, et « source d'un grand bonheur », comme vous venez de le dire, pour d'autres, ma tante ? demanda soudain Jane. Je ne comprends pas que cela puisse tant différer d'une femme à l'autre.

- Ce n'est pas d'une femme à l'autre que cela diffère, Jane, mais d'un couple à l'autre. L'homme a souvent un rôle déterminant car notre société étant telle qu'elle est, c'est lui qui a le pouvoir sur son épouse. Certains en usent bien mal. Mais d'autres voient ces instants, voire leur mariage en général, comme un échange et une harmonie. Et c'est là un autre mauvais conseil que vous a donné votre mère : ne la croyez pas lorsqu'elle vous conseille de subir passivement tout ce que désireront vos maris. Avec un peu de temps, et beaucoup d'amour et de tendresse, vous comprendrez que vous pouvez contribuer à ce que ces instants soient épanouissants pour vous comme pour lui.

- Afin de ne pas le décevoir ? demanda Elizabeth.

- Vous devez cesser de raisonner en songeant que c'est à vous de vous plier aux désirs de votre mari, et que c'est à vous de tout faire pour lui plaire. Un mari ne doit pas seulement prendre, il doit aussi donner. S'ils sont épris comme le sont vos fiancés, ils le font volontiers. Mais une épouse peut donner et recevoir tout autant. N'ai-je pas parlé d'échange et d'harmonie ? Dans un mariage réussi, la femme est l'égale de son époux sur bien des plans, y compris celui-ci.

- Donner et recevoir… murmura Elizabeth, songeuse. Mais comment saurons-nous… ?

- Ayez confiance, ces mots prendront tout leur sens après votre mariage.

- Notre mère nous a dit qu'après quelques années les hommes se lassent, dit Elizabeth.

- Et ?

- S'ils se lassent, c'est que leur épouse les déçoit, je suppose ?

- Pas nécessairement. Tous les couples sont différents, Lizzie.

- Mais comment ne pas décevoir quand on est totalement ignorante de nos devoirs ?

- Le secret est justement de ne pas le considérer comme un devoir et de l'aborder de la façon que je viens de vous décrire. Tout prendra sens une fois que vous serez mariées, je vous le promets. Si à ce moment-là vous avez d'autres questions, nous en reparlerons.

- Et en attendant, que nous conseillez-vous ? demanda Elizabeth.

- D'aborder cette étape de votre vie avec sérénité et de faire confiance à votre futur mari car vous l'avez bien choisi, toutes les deux. Et de lui parler si quelque chose vous déplaît ou vous inquiète. Les époux doivent se soutenir mutuellement et se réconforter, cela vaut même dans ce domaine, ne l'oubliez jamais. »

Embrassant ses nièces sur le front, Mrs. Gardiner fut soulagée de voir que la panique avait quitté les yeux de Jane, et le doute ceux d'Elizabeth. Elle sourit intérieurement, convaincue que leurs interrogations trouveraient bientôt toutes leurs réponses, avant de sonner pour faire venir leur femme de chambre afin de les aider à se vêtir pour le dîner. Elle eut plus de mal néanmoins à réprimer son éclat de rire en voyant les jeunes filles rougir au moment d'accueillir leurs fiancés pour le dîner !


Elizabeth peinait à trouver le sommeil. Veillant à ne pas réveiller Jane, elle se tourna pour la énième fois dans leur lit.

« Lizzie ? chuchota Jane.

- T'ai-je réveillée ?

- Non, le sommeil semble me fuir cette nuit…

- Penses-tu à Mr. Bingley ? demanda Elizabeth en souriant dans le noir.

- Pas seulement…

- As-tu peur ?

- Je ne suis pas sûre que l'on puisse appeler cela de la peur. Mais je me pose d'innombrables questions.

- Moi aussi…

- Au sujet de Mr. Darcy ?

- Non, il est ma seule certitude à mesure que notre mariage se rapproche.

- Est-ce notre discussion avec Maman qui t'angoisse ?

- Non, même avant que notre tante nous parle, une part de moi savait déjà que notre expérience serait bien différente de ce qu'elle décrivait.

- Comment le savais-tu ?

- Je ne pense pas que Mr. Darcy puisse me rendre si malheureuse, ou même de m'imposer quelque chose qui me déplaise, même involontairement.

- As-tu tant confiance en lui, déjà ?

- Confiance en lui, et en nous. Comment t'expliquer ? Toutes les fois où il m'a embrassée, il l'a fait avec une telle tendresse… ! Je ne le crois pas capable de se métamorphoser en un monstre d'égoïsme tel que Mère nous l'a dépeint.

- Tu as sans doute raison.

- J'ai tendance à davantage croire notre tante que notre mère. Si elle dit vrai, le secret réside probablement dans la confiance.

- Alors si tu es rassurée sur ce point, pourquoi ne trouves-tu pas le sommeil, ma chère sœur ? Es-tu inquiète à l'idée de partir si loin ?

- Un peu. Vous allez tous tellement me manquer…

- Je crois que c'est mon seul regret. Quel dommage d'avoir à quitter sa famille quand on se marie.

- Oui. Tu as de la chance que Netherfield soit si proche de Longbourn.

- Certes, mais qui sait si nous y resterons ? Je sais que Mr. Bingley aimerait avoir un domaine qui soit tout à lui… Il caresse ce rêve depuis plusieurs années et notre mariage est l'occasion de le concrétiser.

- Vraiment ?

- Oui. D'ailleurs, il est adorable, il m'a dit qu'il choisirait de s'installer soit près de Longbourn soit près de Pemberley. Je t'avoue que l'idée de m'installer près de ta future demeure m'enthousiasme ! Je ne supporte pas l'idée de ne plus te voir alors que nous avons grandi ensemble.

- Cela me fait très peur à moi aussi. Mais nous nous écrirons très souvent. Et nous avons la chance d'épouser deux très bons amis qui voudront eux aussi se voir fréquemment.

- J'espère que Mr. Bingley sera disposé à venir vous rendre visite aussi souvent qu'aux Hurst chez qui il se rend au moins deux fois par an...

- Je ne t'envie pas tes futures belles-sœurs… Jane, il faut que tu me promettes que tu ne seras pas trop généreuse ou trop patiente avec elles. Elles ne manqueront pas d'en tirer parti.

- Je ne me fais plus aucune illusion sur ce qu'elles pensent de moi et de toute notre famille. Mais tu connais ma nature, Lizzie. Je déteste les conflits.

- Précisément. Sous couvert de vouloir les éviter, tu risques de les laisser te rendre la vie impossible. J'espère que Mr. Bingley te défendra.

- N'as-tu pas remarqué comme il le fait déjà ?

- J'espère qu'il continuera à le faire. J'espère qu'il mesure sa chance.

- En tout cas je mesure la mienne… dit Jane d'une voix songeuse.

- Moi aussi…

- Crois-tu que Lydia soit aussi heureuse ? demanda Jane, faisant naître une grimace sur le visage de sa sœur.

- Comment pourrait-elle l'être avec un tel mari ?

- As-tu des nouvelles ?

- Pas depuis qu'elle et Mr. Wickham sont venus nous rendre visite. Et pour tout t'avouer cela ne me surprend guère de sa part. Lydia n'a jamais été très bonne épistolière.

- Tout de même, elle pourrait informer Mère sur sa nouvelle demeure et nous dire qu'elle se porte bien. Je lui ai écrit pour lui annoncer mes fiançailles et j'ai reçu pour toute réponse une demande d'argent. Je suppose que nous devons nous y faire : Lydia restera toujours Lydia.

- Et ce n'est malheureusement pas Mr. Wickham qui aura une influence positive sur elle.

- Je regrette tout de même qu'elle ne puisse pas venir à nos mariages.

- Au tien peut-être…

- Ne voudrais-tu pas l'avoir à tes côtés pour ton mariage ?

- C'est un peu délicat, Jane. Tu te souviens que Mr. Darcy et Mr Wickham se connaissent de longue date…

- Bien sûr.

- Leurs relations sont telles qu'il est sans doute plus simple pour tout le monde que Lydia et lui ne se joignent pas à nous.

- Néanmoins, Mr. Darcy et Mr. Wickham ne pourront s'éviter éternellement. Même si les occasions de réunir toute la famille seront sans doute rares, elles seront inévitables.

- Je sais, et crois-moi cela m'inquiète beaucoup.

- Voyons, ton fiancé est un homme charmant. J'ignore tout des raisons qui l'ont poussé à retirer son estime à Mr. Wickham, mais tu vas épouser un gentleman, Lizzie. Crois-moi, il prendra sur lui, ne serait-ce que par amour pour toi. Après tout, il endure déjà les nerfs de Mère, plaisanta Jane.

- J'espère que tu dis vrai…

- Ne t'inquiète pas pour cela, Lizzie. Songe à ta prochaine vie. Mr. Darcy semble si épris de toi ! Je pense que tu seras comblée après votre mariage.

- Je sais… J'ai tellement hâte, par moments ! Mais cela signifie vous quitter tous, et surtout Père et toi, et entamer une vie qui m'est totalement inconnue. C'est à la fois grisant et terrifiant.

- Je suis convaincue que Mr. Darcy fera tout pour que cette transition se passe bien. Il ne veut que ton bonheur. Je le vois à la seule façon dont il te regarde. Je me demande même comment cela a pu m'échapper auparavant.

- Peut-être parce que tu étais déjà sous le charme de Mr. Bingley et que tu n'avais plus d'yeux que pour lui ? la taquina sa sœur.

- Oh Lizzie ! Je ne parviens pas à croire que je serai Mrs. Charles Bingley dans une semaine ! s'exclama Jane.

- Et moi Mrs. Fitzwilliam Darcy ! »

Les deux sœurs éclatèrent de rire, submergées par leurs émotions, et elles mirent longtemps à retrouver leur calme, discutant bientôt à n'en plus finir sur leurs mariages imminents et tous les espoirs qu'ils renfermaient.