Chapitre 3: Georgiana


« N'est-ce pas demain que votre sœur doit arriver ? » demanda Elizabeth à Darcy.

Tous deux se tenaient dans un coin du salon de Longbourn, où la pénombre de la soirée leur offrait une relative intimité tandis que les Bennet, les Gardiner et Mr. Bingley discutaient avec animation après le dîner que venait de donner Mrs. Bennet.

« En effet. Elle est déjà à Londres, et le Colonel Fitzwilliam et elles se mettront en route dans l'après-midi.

- Il doit vous tarder de la revoir après une si longue absence.

- Oui, et je crois que c'est réciproque car elle n'a eu de cesse de vouloir me convaincre de venir séjourner quelques temps à Netherfield.

- Pourquoi ne pas avoir accepté ?

- Sa présence était requise à Londres où elle achevait ses cours avec ses professeurs. Et très égoïstement, je vous voulais toute à moi.

- Quel est le lien ?

- Georgiana ne tarit pas d'éloges à votre sujet. Une fois arrivée dans le Hertfordshire, elle n'aurait pas manqué d'insister pour passer beaucoup de temps avec vous afin que vous fassiez davantage connaissance. Il aurait alors fallu que je partage le plaisir de votre compagnie.

- Vous nous avez donc tenues séparées… Voilà qui n'est pas très galant, Mr. Darcy.

- Je plaide coupable. M'en tenez-vous rigueur ?

- Pas le moins du monde. Même s'il me tarde de faire plus ample connaissance avec Miss Darcy, je ne renoncerais à nos conversations pour rien au monde.

- Pourquoi ne pas venir à Netherfield demain pour l'accueillir avec moi dans ce cas ?

- Je ne voudrais gêner vos retrouvailles avec votre sœur…

- Gêner mes retrouvailles ? Voyons, Miss Elizabeth, nous sommes fiancés. Vous ferez bientôt partie de notre famille. Cela me ravirait que vous soyez à mes côtés pour l'arrivée de Georgiana et du Colonel, tout comme je sais qu'ils seront eux aussi très heureux de vous voir. Georgiana ne me parle plus que de vous dans ses lettres. »

Sans même le savoir, il répondait à l'une des questions les plus cruciales qu'Elizabeth se posait depuis des semaines.

« D'après vous, Miss Darcy m'apprécie donc ?

- Je vous l'ai dit, elle ne parle plus que de vous, et dans les termes les plus élogieux. Elle était transportée de joie en apprenant nos fiançailles.

- J'espère me montrer à la hauteur de l'excellente opinion qu'elle a de moi.

- Georgiana vous apprécie déjà, et je sais qu'il ne faudra guère de temps pour qu'elle vous considère comme la sœur qu'elle a toujours rêvé avoir. »

Voyant qu'elle gardait le silence, il se pencha vers elle.

« Votre réaction me convainc plus que jamais d'insister pour que l'accueilliez avec moi demain. Vous pourrez ainsi constater que je n'ai pas exagéré en vous décrivant l'admiration que ma sœur vous porte. Vous faites ma joie, Miss Elizabeth. Cela seul suffit à Georgiana pour avoir beaucoup d'affection pour vous. Sans compter qu'elle garde d'excellents souvenirs de votre rencontre en juillet dernier. Vos tempéraments s'accorderont la merveille, et il me peine que vous soyez la seule à en douter alors que c'est une évidence pour elle et moi.

- Ne vous tourmentez pas… Je crois simplement que je nourris quelques inquiétudes sans fondements à l'approche de notre mariage.

- Ce qui est bien naturel. Mais il en est certaines que vous pourriez vous épargner, notamment celle-ci.

- Je vous crois sur parole, dans ce cas. Et accepte avec grand plaisir votre proposition d'accueillir votre sœur et votre cousin en votre compagnie.

- Y a-t-il d'autres sujets sur lesquels je pourrais vous rassurer ?

- Que voulez-vous dire ?

- Vous venez de m'avouer que vous nourrissez « quelques inquiétudes sans fondements ». Quelles sont-elles ? »

Son regard empli de sollicitude et sa voix tendre n'eurent pas l'effet escompté. Elizabeth secoua la tête pour éluder sa question.

« Ne vous confierez-vous pas à moi ? insista-t-il.

- Ce sont les mêmes interrogations que toute future mariée. Rien de bien original, j'en ai peur.

- Etes-vous sûre que je ne peux pas répondre à certaines d'entre elles ?

- Vous l'avez fait en grande partie, ne vous inquiétez pas. Et elles me tourmentent à peine. Entre la joie et l'incertitude, je sais laquelle l'emporte, et de loin.

- Je serai toujours à vos côtés, vous le savez, n'est-ce pas ? Vous pouvez tout me demander.

- C'est bien pour cela que mes questionnements ne m'inquiètent jamais bien longtemps, Mr. Darcy ! » dit-elle en souriant, désireuse de le rassurer.


Ce fut donc dans une relative sérénité, et avec une certaine impatience qui la surprit elle-même, qu'Elizabeth passa l'après-midi suivant à Netherfield en compagnie de Jane, Mr. Bingley et Mr. Darcy. Les heures passèrent très agréablement car les quatre jeunes gens s'entendaient à merveille, et ils profitèrent de l'absence de Miss Bingley, qui avait prétexté une migraine, pour échanger nombre de confidences. Mais à mesure que les heures passèrent, l'inquiétude de Darcy alla croissant, car Georgiana et le Colonel Fitzwilliam n'arrivaient toujours pas.

« Ils sont en retard. Je n'aime pas cela » dit-il en faisant les cent pas dans le salon de Netherfield.

Il était dix-sept heures. Le thé avait été servi et Miss Bingley les avait rejoints à cette occasion, désireuse d'accueillir en personne Georgiana qu'elle appréciait sincèrement.

« Voyons, Darcy, ils ont sans doute été retardés par le mauvais état des routes, dit Mr. Bingley. Rappelez-vous combien notre voyage jusqu'ici a été désagréable la dernière fois.

- Et s'ils avaient eu un accident ? dit Mr. Darcy, sans tenir compte de l'hypothèse de son ami.

- Je suis sûre qu'il n'en est rien et qu'ils vont arriver d'un moment à l'autre » dit Elizabeth en s'approchant de lui, lui offrant une tasse de thé.

Elle le supplia du regard de venir s'asseoir à ses côtés. Il le fit à l'instant même où ils purent tous entendre Miss Darcy, Mrs Annesley et le Colonel Fitzwilliam entrer dans le foyer de Netherfield. Le majordome annonça Miss Darcy et son cousin dans le salon une minute plus tard. Immédiatement, Georgiana se précipita vers son frère, qu'elle n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et tous deux s'étreignirent longuement. Pendant ce temps, le Colonel saluait les Bingley et les Bennet avec sa courtoisie habituelle, avant de se tourner vers Elizabeth.

« Miss Elizabeth, c'est un grand plaisir de vous revoir, surtout dans de telles conditions. Je vous offre toutes mes félicitations et tous mes vœux de bonheur ! C'est un miracle d'avoir réussi à conquérir mon cousin, et il ne fallait pas moins qu'une jeune femme de votre qualité pour réussir cet exploit. Il est très chanceux, dit-il après les salutations d'usage.

- Je suis très touchée, Colonel, merci pour vos vœux, répondit Elizabeth, rougissant de sa plaisanterie. Même si, de nous deux, je me considère la plus chanceuse.

- Acceptez un conseil de la part d'une personne qui le connait depuis toujours : attendez de traverser quelques années de mariage avec lui avant d'en juger, dit-il avec humour avant de se tourner vers Jane. Miss Bennet, Mr. Bingley, toutes mes félicitations également. J'ai été ravi d'apprendre vos fiançailles.

- Merci infiniment, Colonel, dit Jane.

- Je vois que Miss Elizabeth n'avait pas exagéré votre beauté, Miss Bennet.

- Ma sœur est toujours prompte à chanter mes louanges même quand je ne les mérite pas… dit la jeune fille en rougissant.

- Miss Bennet, je ne peux vous laisser dire une chose pareille ! s'insurgea Mr. Bingley. Miss Elizabeth fait partie des personnes qui vous apprécient à votre juste valeur. Mais prenez garde dans vos louanges, Colonel, car je me targue désormais d'être l'un des rares à pouvoir en gratifier ma promise.

- Peu partageur, mon cher Bingley ! Mais je le serais tout autant si j'étais aussi fortuné que vous.

- Avez-vous fait bon voyage, Colonel ? demanda Elizabeth. Mr. Darcy s'est un peu inquiété de votre retard…

- Darcy, inquiet quand il s'agit de sa sœur ? Voilà qui ne sort pas de l'ordinaire, Miss Elizabeth ! plaisanta le Colonel. Rassurez-vous, notre léger retard n'est dû qu'à un petit imprévu : nous avons dû faire remplacer l'une de nos roues en chemin. »

Il n'eut pas l'occasion d'en dire davantage car Georgiana, qui avait mis fin à ses retrouvailles avec Darcy, s'approcha d'Elizabeth.

« Miss Elizabeth… dit-elle timidement, esquissant une révérence.

- Miss Darcy, dit Elizabeth en s'inclinant. Je suis très heureuse de vous revoir. J'espère que vous n'avez pas trouvé votre voyage trop pénible ? Le Colonel vient tout juste de nous apprendre que vous avez dû changer une roue en chemin.

- Pas le moins du monde. Mon cousin et Mrs Annesley m'ont tenu compagnie. C'est toujours un plaisir de discuter avec le Colonel.

- Un plaisir réciproque. Elle a déjà l'esprit vif des Darcy, dit le Colonel Fitzwilliam, avec une pointe de fierté dans la voix.

- Evidemment, Richard… A quoi t'attendais-tu d'autre ? plaisanta Darcy qui avait repris sa place habituelle aux côtés d'Elizabeth après avoir serré la main de son cousin.

- Miss Elizabeth, je tenais à vous remercier de m'avoir invitée à votre mariage, dit Georgiana qui espérait abandonner un sujet de conversation qui mettait sa timidité à rude épreuve.

- Mais c'était tout à fait naturel, vous êtes la sœur de Mr. Darcy et…

- Je vous remercie de l'avoir fait personnellement, précisa Georgiana.

- Tout le plaisir fut pour moi, admit Elizabeth, se souvenant qu'elle avait tenu à envoyer une invitation jointe à une lettre à sa future belle-sœur, quand Mr. Darcy aurait pu la lui transmettre dans une simple lettre.

- Cette attention m'a beaucoup touchée. J'espère beaucoup de notre amitié future, dit la jeune fille avant tant de sincérité et d'espoir qu'Elizabeth ne douta plus que Georgiana tenait tout autant qu'elle à ce qu'elles s'entendent comme des sœurs.

- C'est également mon souhait le plus cher. » la rassura-t-elle.

Elizabeth se tourna vers Darcy qui la regardait tendrement, lui offrant un sourire de connivence.

« Pauvre de moi, si je comprends bien vous allez vous unir contre moi ? plaisanta-t-il.

- Cela se pourrait bien, mon cher frère.

- Je vois. Je n'ai plus qu'à prier pour que vous soyez clémentes à mon égard.

- Seulement si vous le méritez. » contra Elizabeth.

Si sa taquinerie désarçonna un instant Georgiana qui n'avait pas l'habitude que l'on traite son frère de façon si cavalière, elle fut plus surprise encore de le voir éclater de rire. Elle se décida donc à se joindre à eux, tandis qu'ils entamaient une conversation sur les préparatifs des deux mariages à venir.

Elizabeth était heureuse de voir à quel point Darcy était détendu et de bonne humeur. Ce n'était pas la première fois qu'elle observait un changement d'attitude chez lui lorsqu'il était en présence de Georgiana. Sa visite à Pemberley lui avait fait découvrir un Darcy affectueux et taquin envers sa jeune sœur, attitude aisément explicable du fait de leur lien de parenté qui s'était renforcé à la mort de leur père six ans plus tôt. La jeune fille vouait à son unique frère, de plus de dix ans son aîné, un amour exclusif mêlé parfois d'appréhension, et d'une admiration absolue. Et il était évident pour tout leur entourage que Darcy n'usait en aucune façon de cette autorité, et qu'il était si attaché à Georgiana qu'il accédait au moindre de ses désirs, et veillait à son bonheur et son éducation avec une grande tendresse.

Au cours de ses nombreuses confidences à Elizabeth pendant la période de leurs fiançailles, elle avait compris que le frère et la sœur, devenus orphelins très jeunes, étaient tout l'un pour l'autre, ce qui nourrissait en partie les inquiétudes d'Elizabeth, qui craignait de briser ce bel équilibre, et de blesser Georgiana qui devrait désormais partager la compagnie et le cœur de son frère. Elle était loin de se douter que la jeune Miss Darcy pensait justement tout le contraire de l'influence qu'Elizabeth avait sur Darcy et leurs existences, et de l'impatience avec laquelle elle avait attendu que son frère trouve une compagne digne de lui.

Mais la plus grande surprise ce jour-là fut pour Georgiana, qui découvrit un homme bien différent du frère qu'elle avait connu pendant de si longues années. En dépit de sa jeunesse et de sa candeur, elle avait deviné très tôt les sentiments que son frère portait à la jeune Miss Elizabeth Bennet. Lorsqu'il était revenu de son voyage en Hertfordshire l'année précédente, elle avait soupçonné que ce séjour n'avait pas été comme les autres. La seule lecture de ses lettres avait suffi à l'intriguer, car il y avait mentionné une certaine « Miss Elizabeth » à plusieurs reprises. Pour Darcy, l'un des célibataires les plus en vue de Londres, qui mettait un point d'honneur à éviter toutes les jeunes filles à marier, c'était une première, qui ne manqua pas d'attirer l'attention de Georgiana.

Et à son retour à Pemberley pour célébrer Noël en sa compagnie, ce détail intriguant avait pris un tout autre sens. Elle ne l'avait jamais connu que drôle et attentionné en sa présence, tout particulièrement lorsqu'ils se retrouvaient seuls à Pemberley. Depuis quelques années, il avait pris l'habitude de se confier à elle sur divers sujets, comme Londres, ses amis, ses nouvelles rencontres, ses voyages, tout ce qu'elle était en mesure de comprendre à son âge.

Mais il ne le fit pas cette fois-là. Il était devenu rêveur, et elle l'avait surpris à ne pas l'écouter à de nombreuses reprises alors qu'elle lui parlait, il ne s'insurgeait plus lorsqu'ils lisaient les lettres de leur tante Lady Matlock lui enjoignant de se marier… Peu de jours s'étaient écoulés depuis son retour à Pemberley lorsque Georgiana avait commencé à supposer qu'il était tombé amoureux.

Elle en eût la confirmation lorsqu'il revint de Rosings Park quatre mois plus tard. Elle avait alors accueilli un frère qu'elle pensait ne jamais connaître : en colère, déçu, éploré, et qui n'était plus que l'ombre de lui-même… Georgiana avait été totalement déconcertée et seul le souvenir de ses propres sentiments lors de l'abandon de Wickham lui avait permis de deviner que son frère souffrait d'une peine de cœur. Elle avait alors entrepris de forcer ses confidences et, à sa grande surprise, il s'était laissé aller à lui conter sa rencontre avec Elizabeth Bennet, son combat intérieur dont l'issue l'avait poussé à demander sa main à la jeune fille, malgré son origine et sa famille, puis l'impétueux refus de Miss Bennet, qui l'avait laissé bouleversé et furieux contre lui-même et avait mis à mal toutes ses certitudes.

Georgiana avait d'abord été choquée qu'une jeune fille puisse agir de la sorte et faire preuve d'autant de franchise et d'aplomb. Et elle avait surtout été terriblement offensée qu'Elizabeth ait été aveugle au point de ne reconnaître aucune qualité à son frère qui, selon elle, était l'homme le plus estimable qui soit. Elle avait alors essayé de consoler Darcy, prenant son parti, persuadée que cette Elizabeth Bennet n'aurait fait que le malheur de son frère si elle était devenue la maîtresse de Pemberley.

Mais Georgiana n'avait pas été au bout de ses surprises. Darcy avait pris le parti d'Elizabeth, louant sa franchise, et reconnaissant le bien-fondé de ses accusations. Selon lui, elle avait le mérite d'avoir fait se remettre en question l'homme le plus têtu et le plus orgueilleux de tout le pays. L'écoutant évoquer ses sentiments pour Elizabeth, et vanter ses qualités avec admiration malgré la violence avec laquelle elle l'avait rejeté, Georgiana avait alors senti son cœur se serrer, réalisant à quel point la cadette des Bennet était exceptionnelle, non par sa beauté, son rang, ou sa fortune, mais par sa personnalité et son intelligence. Son frère avait enfin trouvé une femme digne de lui. Et il en était si passionnément épris que Georgiana doutait qu'il puisse aimer une autre femme un jour, et trouver le bonheur.

Tout comme Darcy, Georgiana avait commencé à déplorer le refus d'Elizabeth, insistant pour qu'il retourne dans le Hertfordshire afin de la conquérir en lui prouvant qu'il était capable de changer par amour pour elle. Mais il ne s'en était pas senti la force, préférant se plonger dans le travail avec acharnement, alternant les voyages entre Londres et Pemberley. Pour la première fois de sa vie, Georgiana avait vu ce frère aîné, qu'elle avait cru invincible et inébranlable, perdre pied et céder à la tristesse et au découragement.

Mais le hasard avait joué en sa faveur. Un jour de juillet, Georgiana avait vu Darcy entrer en trombe dans le salon de musique de Pemberley où elle passait la majeure partie de son temps libre, arborant un sourire radieux qui ne lui était plus coutumier depuis qu'Elizabeth l'avait éconduit. D'une voix vibrante d'émotion, il lui avait annoncé qu'Elizabeth était à Lambton, à l'occasion d'un voyage dans le Derbyshire qu'elle effectuait avec son oncle et sa tante. Il lui conta ses retrouvailles avec elle, leur gêne mutuelle, et Georgiana décela dans son discours et son agitation le fol espoir de parvenir à lui plaire, enfin.

Ravie, et en proie à une curiosité dévorante, Georgiana avait surmonté sa timidité pour lui suggérer d'inviter les visiteurs à Pemberley dès le lendemain. Suivant son conseil, Darcy s'était rendu à Lambton pour relayer son invitation. Le jour de la rencontre était venu, et Georgiana avait été agréablement surprise par sa rencontre avec Elizabeth Bennet. Bien que préparée par les innombrables compliments que Darcy n'avait pas cessé de faire à son sujet, Georgiana était elle aussi rapidement tombée sous le charme de la jeune fille. Elizabeth lui avait paru ravissante, enjouée, et dotée d'un sens de l'humour irrésistible qui avait fait merveille sur la timidité de Georgiana, qui s'était dissipée en quelques minutes seulement.

Mais, moins troublée que Darcy, Georgiana avait remarqué chez Elizabeth quelques différences par rapport au portrait que son frère avait dressé, tout particulièrement lorsqu'elle parlait à Darcy. Dans ces instants, son assurance et ses manières ouvertes laissaient place à une jeune fille plus réservée, presque rougissante parfois. Et surtout, Georgiana ne décela pas une once d'agacement, de colère ou de mépris envers Darcy lorsqu'elle conversait avec lui.

Ainsi, en l'observant discuter avec son frère, Georgiana avait compris que Darcy n'avait pas été le seul à changer depuis sa demande en mariage, et que les sentiments d'Elizabeth semblaient évoluer d'une manière très encourageante. Elle s'était bien gardée d'en faire part à son frère, convaincue que leur relation devait évoluer vierge de toute influence extérieure. D'autant que Georgiana avait observé Darcy tout aussi attentivement que Miss Elizabeth lors de cet après-midi, et elle avait rapidement compris qu'il avait tenu compte des reproches d'Elizabeth, faisant désormais tous les efforts nécessaires pour lui plaire et se monter digne d'elle. Tôt ou tard, si l'intuition de Georgiana concernant les sentiments d'Elizabeth se confirmait, Darcy les devinerait, et plus aucun obstacle ne s'opposerait à leur union.

Et ce pressentiment s'était confirmé trois mois plus tard, lorsqu'elle avait reçu une lettre de Darcy lui annonçant ses fiançailles, et une lettre de sa future belle-sœur la priant d'assister à leur mariage. Extatique, Georgiana avait poussé une exclamation de joie qui avait retenti dans tout Darcy House, peinant à contenir son bonheur en apprenant que le vœu le plus cher de son frère bien-aimé s'était enfin réalisé.

En entrant dans le salon de Netherfield dix jours avant leur mariage, Georgiana avait eu l'immense joie de constater que l'influence d'Elizabeth sur la personnalité de Darcy ne faisait que commencer, et qu'il était transfiguré par l'amour qu'elle lui portait. Emue, Georgiana garda longuement le silence tandis que le Colonel Fitzwilliam relatait les dernières nouvelles de Londres et de leur voyage. Ses yeux ne cessèrent d'aller de Darcy à Elizabeth, notant les innombrables regards et sourires qu'ils échangeaient, la façon dont Darcy répugnait à s'éloigner de sa promise, gardant précieusement sa main au creux de son bras, et l'accent de tendresse dans la voix d'Elizabeth lorsqu'elle s'adressait à lui. S'il restait à Georgiana le moindre doute quant à leur bonheur futur et sur le fait qu'Elizabeth soit digne de son frère, il s'évanouit définitivement ce jour-là.

Consciente alors que Darcy posait sur elle un regard appuyé, Georgiana sortit brusquement de sa rêverie, et fut bientôt mortifiée de comprendre qu'elle n'avait pas entendu la question que venait de lui poser Elizabeth.

« Pardonnez-moi, Miss Elizabeth, j'étais dans mes pensées…

- Vous devez sans doute être fatiguée par le voyage, et nous vous retenons par notre conversation, je suis confuse, s'excusa Elizabeth.

- Pas le moins du monde, je suis la seule à blâmer, je n'étais pas attentive. Que me disiez-vous ?

- Je vous demandais si Londres n'allait pas vous manquer ?

- Pas le moins du monde. Le seul attrait de la capitale réside dans les professeurs qui y vivent et dans son opéra. Je commençais à trouver le temps long et il me tardait de rejoindre Fitzwilliam ici. Le convaincre n'a pas été chose aisée.

- Et encore n'a-t-il cédé que par amitié pour Mr. Bingley qui souhaitait que tu assistes à son mariage, lui avoua le Colonel.

- Georgiana sait très bien pourquoi elle devait rester à Londres, le réprimanda Darcy.

- Et mon jeu au pianoforte t'en est reconnaissant, Fitzwilliam ! dit Georgiana.

- Balivernes, Miss Darcy ! intervint Miss Bingley. Vous excellez au pianoforte. Je ne vois pas l'intérêt de continuer à prendre des leçons auprès des maîtres londoniens.

- Mais… mon frère estime que c'est nécessaire, bredouilla Georgiana.

- Une personne très sage m'a dit un jour que la perfection ne pouvait s'atteindre sans un travail constant. C'est tout à votre honneur de viser la perfection, Miss Darcy, dit Elizabeth en venant au secours de Georgiana, désarçonnée un instant par la remarque déplacée de Miss Bingley.

- Une personne très sage, vraiment ? plaisanta Darcy. Nous n'avons pas dû rencontrer la même.

- Très sage uniquement sur ce point, répondit Elizabeth malicieusement.

- Me voilà rassuré. J'ai craint un instant que votre jugement vous fasse défaut. »

Stupéfaite, Georgiana observa son frère décocher un imperceptible clin d'œil à sa fiancée.

« Ils parlent de Lady Catherine… lui souffla le Colonel Fitzwilliam, notant son trouble.

- Vraiment ?

- Oui, notre tante n'a pas été tendre avec le jeu de Miss Elizabeth lors de sa visite à Rosings l'année dernière.

- Oh, en parlant de cela… Qu'en est-il de votre piano, Miss Elizabeth ? demanda Miss Georgiana.

- Mon jeu est tout aussi déplorable que lors de notre première rencontre, j'en ai peur. Mais je plaide coupable, car je n'ai pas travaillé une seule fois depuis ma visite à Pemberley.

- J'imagine que le jeu de Miss Georgiana doit être incomparable au vôtre, Miss Eliza... laissa tomber Miss Bingley.

- Loin de moi l'idée de vouloir les comparer, si ce n'est pour louer le talent de Miss Darcy, et reconnaître l'inexistence du mien, dit Elizabeth en souriant à Georgiana.

- Nul ne sait s'il est inexistant, car vous avez avoué vous-même ne pas vous y être essayée avec persévérance. L'eussiez-vous fait, vous auriez pu découvrir que vous êtes bonne musicienne, expliqua Georgiana, surprenant son frère et Elizabeth par son audace et sa prompte défense de sa future belle-sœur.

- Vous avez choisi de vous consacrer à d'autres accomplissements, dit Darcy d'un ton qui laissait entendre que les critiques à peine voilées de Miss Bingley l'agaçaient. Dans un cas comme dans l'autre, c'était faire un très bon usage de votre temps.

- Mais il n'est jamais trop tard. Souhaiterez-vous que nous nous exercions ensemble au pianoforte lorsque vous serez installée à Pemberley, Miss Elizabeth ? Je serais ravie de m'essayer à des pièces à quatre mains, proposa Georgiana.

- Rien ne me ferait plus plaisir. Je ne doute pas qu'avec vos conseils et votre talent vous m'aidiez à progresser considérablement.

- J'espère que vous y prendrez autant de plaisir que moi. Vos sœurs jouent-t-elles du pianoforte ?

- Jane s'y essaie parfois. Mais c'est ma sœur Mary qui est la musicienne de la famille.

- Oh, c'est exact, dit Miss Bingley. Je me souviens de sa prestation lors d'un bal donné ici même. Miss Mary semblait avoir encore bien des progrès à faire.

- Mais elle n'a pas de professeur, aussi rencontre-t-elle de nombreuses difficultés. Néanmoins, elle ne manque pas de volonté et elle travaille quotidiennement, dit Elizabeth, sachant que Miss Bingley n'avait pas entièrement tort de se moquer de Mary qui s'était ridiculisée devant toute l'assistance ce soir-là.

- Je serais ravie de faire sa connaissance. Ainsi que de l'ensemble de votre famille, suggéra Georgiana, ignorant le regard surpris de son frère.

- Très volontiers. Je crois qu'il serait peut-être plus agréable pour vous de les rencontrer avant le mariage de ma sœur Jane et Mr. Bingley, avança Elizabeth.

- Pourquoi ne pas venir à Longbourn demain après-midi pour le thé ? proposa Jane. Notre mère sera ravie de vous accueillir.

- Je ne sais pas si… dit Georgiana en se tournant vers son frère, cherchant son approbation.

- C'est une excellente idée, Miss Bennet, je vous remercie, dit Darcy.

- Jane, vous n'y songez pas, trois jours seulement avant votre mariage, vous n'aurez pas une minute à vous ! dit Miss Bingley.

- J'en trouverais quelques-unes pour venir saluer Miss Darcy. L'essentiel est que les présentations soient faites avant le mariage, n'est-ce pas ?

- Tout à fait, et je vous sais gré de cette attention, dit Darcy avec un sourire, touché de la générosité de sa future belle-sœur.

- Oui, et cela nous permettra de poursuivre notre conversation, car pour l'heure il se fait tard… dit Elizabeth. Jane et moi devons rentrer à Longbourn sans quoi nous serons en retard pour le dîner. »

Quelques minutes plus tard, le temps de faire avancer la voiture de Mr. Bingley qui devait les ramener chez elles, les deux sœurs Bennet prirent congé de l'assistance. Leurs fiancés les raccompagnèrent jusqu'à la voiture.

« J'espère que toutes vos craintes sont dissipées ? demanda Darcy à Elizabeth tandis que Mr. Bingley faisait ses adieux à Jane.

- Elles le sont. Je crois que votre sœur et moi allons nous entendre à merveille.

- Je n'en ai jamais douté.

- Il me tarde de la revoir pour poursuivre notre conversation.

- J'espérais être celui qu'il vous tarderait de revoir, dit-il d'une voix faussement dépitée.

- Il me tarde toujours de vous revoir, n'en doutez jamais, murmura Elizabeth.

- Voilà qui est mieux, dit Darcy avant de se pencher vers elle pour déposer un baiser sur sa joue. Transmettez mes amitiés à vos parents et à vos sœurs.

- Je n'y manquerai pas. Au revoir.

- Au revoir. Prenez soin de vous. »

Il resta posté devant l'imposant escalier menant à l'entrée de la demeure des Bingley, jusqu'à ce que la voiture qui emportait Elizabeth et Jane soit hors de vue. Et il ne put réprimer un sourire lorsqu'il rejoignit sa sœur dans la bibliothèque où elle se reposait quelques instants avant le dîner. Georgiana l'accueillit en effet avec un enthousiasme débordant.

« Mon cher frère, je suis si heureuse que tu aies choisi Miss Elizabeth ! s'exclama-t-elle, le faisant rire.

- « Choisi » n'est pas le terme approprié, car je doute que l'on ait jamais le choix en amour, Georgie. Mais je suis ravi d'avoir ta bénédiction pour mon mariage.

- Miss Elizabeth est plus charmante encore que dans mes souvenirs. Et elle semble t'adorer. Je suis tellement soulagée !

- De quoi donc ? Qu'est-ce qui t'inquiétait ?

- Plusieurs choses… Que tu épouses une femme vaniteuse, ou intéressée. Comme toutes celles qui ont tenté de devenir amies avec moi pour pouvoir t'approcher. Ou tout simplement de ne pas m'entendre avec ton épouse, même si elle devait te rendre heureuse. Mais Miss Elizabeth n'est rien de tout cela. Et surtout, elle est très éprise de toi, et non de Pemberley ou de ta fortune. Tu as eu raison de ne pas perdre espoir à son sujet, elle est digne de toi.

- Je le dois en grande partie à tes conseils et ton soutien, Georgiana.

- Je n'ai rien fait !

- Bien au contraire. Tu m'as épaulé dans l'un des moments les plus difficiles de mon existence, et tu m'as encouragé à ne pas perdre espoir, alors que j'étais sincèrement convaincu que rien ni personne ne pourrait convaincre Elizabeth d'avoir une meilleure opinion de moi.

- Cela n'a pas été une mince affaire de te convaincre, tu peux être si têtu parfois ! Devoir l'être autant que toi est épuisant.

- Amusant…

- Quoi donc ?

- Sais-tu ce qu'elle dit à mon sujet ? Que je ne suis rien sinon têtu. On dirait que c'est un trait de caractère très répandu chez les Darcy.

- William ! Têtue, moi ? Alors que je ne veux que ton bonheur ?

- Oui, car tu le veux avec une obstination qui force l'admiration. Sur ce point comme sur bien d'autres, tu t'entendras à merveille avec Elizabeth. »

Embrassant sa sœur sur la joue, Darcy l'enjoignit alors à monter se préparer pour le dîner, s'attardant pour sa part dans la bibliothèque, désireux de se remémorer les événements de la journée. Un sourire illumina bientôt son visage. Il lui tardait d'être à Pemberley, entouré des deux femmes qu'il aimait le plus au monde.