Chapitre 4: Des invités importuns


Mrs. Bennet avait presque soupiré d'extase en apprenant que Miss Darcy avait émis le souhait d'être présentée aux Bennet. C'était selon elle le début de l'influence incroyablement bénéfique que le mariage d'Elizabeth devait avoir sur leurs vies. Car en changeant de cercle, elle n'allait pas manquer de présenter Mary et Kitty à bien des gentlemen fortunés !

Mais pour l'heure, alors qu'elle venait de donner ses consignes en cuisine pour préparer l'arrivée des Darcy et de Mr. Bingley, elle ne pouvait réprimer un sentiment de nervosité. La jeune Miss Darcy n'allait-elle pas se montrer aussi hautaine et rigide que son frère ? Songeait-elle qu'il commettait une mésalliance en épousant Elizabeth ? Avait-elle beaucoup d'influence sur lui ? Car comment être sûre qu'elle ne tenterait pas de le dissuader de se marier ?

La possibilité que Darcy rompe ses fiançailles avait valu à Mrs. Bennet d'innombrables nuits d'insomnie. Que n'avait-elle pas maudit Mr. Bennet d'avoir imposé un délai aussi long ! Heureusement, les interminables tête-à-tête que ne manquaient pas d'avoir les deux fiancés à chaque fois qu'elle les voyait ensemble la rassuraient quelque peu. Examinant leurs attitudes, Mrs. Bennet avait conclu que Darcy était attentionné envers Elizabeth, et que cette dernière faisait ce qu'il fallait pour entretenir son affection. Ne restait plus qu'à donner une impression favorable à la jeune Miss Darcy.

Mrs. Bennet était une femme aux nerfs fragiles, du moins s'amusait-elle à le croire et le répéter à l'envi à son entourage. En réalité, tous ses proches savaient pertinemment que l'occupation favorite de la maîtresse de Longbourn était de se donner de l'importance, au risque de se rendre ridicule. Ils ne savaient que trop à quel point elle n'avait aucune notion de ce qui était bienséant et de ce qui ne l'était pas. Que ses deux aînées épousent d'aussi beaux partis la remplissait d'orgueil, mais elle n'avait jamais soupçonné l'embarras dans lequel elle plongeait ses filles et leurs promis, en vantant ces alliances très avantageuses, ou en se montrant obséquieuse avec ses futurs gendres. Elle se doutait moins encore que le mariage de Jane avec Mr. Bingley avait été compromis par sa propre attitude.

Sa cadette était mortifiée chaque fois que sa mère se trouvait dans la même pièce que son fiancé, d'autant plus qu'elle n'ignorait rien des réserves de Darcy concernant les manières de sa famille. Face au Maître de Pemberley, Mrs. Bennet ressentait un mélange, complexe et contradictoire, de peur, de timidité et de fierté, qui la poussait à se conduire de manière encore plus maladroite et ridicule. Elizabeth savait que son fiancé endurait les sottes remarques de sa mère, ses manières excentriques et son bavardage incessant uniquement par amour pour elle.

Elizabeth redoutait donc la présentation de Georgiana infiniment plus que Mrs. Bennet, car elle était convaincue que l'exubérance obséquieuse de sa mère, le sens de l'humour parfois acerbe de son père, et l'attitude encore trop souvent légère de Kitty ne manqueraient pas de désarçonner sa future belle-sœur. Elle avait donc supplié Jane d'être présente pendant toute la durée de sa visite, convaincue qu'elles ne seraient pas trop de deux pour mettre la jeune fille à l'aise.

A l'heure convenue, les quatre sœurs et leur mère abandonnèrent les préparatifs de mariage afin de s'installer dans le salon de Longbourn pour y accueillir leurs invités, qui se présentèrent ponctuellement, accompagnés de Mr. Bingley et du Colonel Fitzwilliam. Comme à son habitude, Miss Bingley avait refusé avec véhémence de se rendre à Longbourn qu'elle jugeait indigne de son rang, faisant sans le savoir le bonheur d'Elizabeth et Jane par son absence. Inévitablement, Mrs. Bennet poussa ses aînées en avant pour qu'elles accueillent leurs fiancés.

« Mr. Darcy ! Mr. Bingley ! Quelle joie de vous revoir ! Et en si bonne compagnie !

- Mrs. Bennet, la salua Darcy en la coupant presque, car il savait qu'elle ne cesserait pas de parler d'elle-même. Permettez-moi de vous présenter ma sœur, Miss Georgiana Darcy, ainsi que mon cousin, le Colonel Fitzwilliam.

- C'est un honneur, Miss Darcy, Colonel, dit Mrs. Bennet en esquissant une révérence. Vous connaissez déjà mes deux aînées, mais permettez-moi de vous présenter deux de mes autres filles, Mary et Kitty.

- Je ravie de faire votre connaissance, dit Georgiana d'une voix très basse, impressionnée malgré elle par la fratrie Bennet.

- Mrs. Bennet, je suis enchanté, s'avança le Colonel Fitzwilliam, lui baisant la main avec galanterie. Merci infiniment de nous recevoir, alors que vous devez être si occupée. Ma mère dit toujours que marier ses enfants est source d'autant de joie que de travail, alors deux filles en même temps ! Je suis admiratif, comment faites-vous ? Vous devez être une maîtresse de maison hors pair pour réussir pareil exploit. »

Le Colonel engagea la conversation avec Mrs. Bennet, qui fut vite charmée par ses manières, épargnant ainsi à Georgiana les remarques maladroites qu'elle aurait pu lui faire. Soulagée, et amusée du talent du Colonel Fitzwilliam à mettre sa mère hors d'état de nuire, Elizabeth se tourna alors vers Darcy qui lui adressa un sourire entendu. Elle comprit ainsi que, prévoyant, il avait donné des consignes très strictes à son cousin pour ne pas imposer l'exubérance de Mrs. Bennet à Georgiana. Cette dernière saisit sa chance, et elle s'approcha aussitôt d'Elizabeth pour engager la conversation.

Toute à sa volonté de faire davantage connaissance avec elle et de la mettre à l'aise, Elizabeth l'invita à s'asseoir entre Darcy et elle, et lui demanda si son installation à Netherfield s'était bien déroulée.

« A merveille. Miss Bingley s'est montrée très aimable avec moi. Nous avons tous passé une excellente soirée, nous avions tant de choses à nous dire.

- Je n'en doute pas, après une si longue séparation, dit Elizabeth en souriant de son enthousiasme.

- Ce que ma sœur omet de vous avouer est la multitude de questions qu'elle a posées à votre sujet et celui de vos sœurs, révéla Darcy.

- Vraiment ?

- Fitzwilliam ! le rabroua Georgiana.

- Vous tenez aujourd'hui l'occasion de satisfaire votre curiosité, Miss Darcy. Nous sommes toutes là. Voici Mary, qui est comme je vous le disais hier la musicienne de notre famille. Elle s'est montrée elle aussi très curieuse de vous rencontrer en apprenant que vous êtes une pianiste accomplie.

- « Accomplie » est un bien grand mot. »

Au cours de l'heure qui suivit, Darcy observa avec une incrédulité teintée d'admiration et de reconnaissance la facilité avec laquelle Elizabeth parvenait à mettre sa sœur à l'aise, la faisant rire à plusieurs reprises, et engager d'elle-même la conversation avec Mary.

« Je ne sais comment vous remercier, lui dit Darcy en aparté.

- A quel sujet ? demanda Elizabeth.

- Votre influence sur Georgiana fait déjà des merveilles. Elle ne s'était jamais montrée aussi enjouée en présence d'inconnus.

- Je suis convaincue que votre présence et celle du Colonel suffisent à la rassurer.

- Habituellement non. Et je vous avoue avoir été souvent dérouté devant pareille situation car je n'ai pas la moindre idée de la façon dont je peux l'aider à gagner en assurance.

- Elle est dans un âge qui peut être délicat. Mais si pleine de qualités que le temps devrait faire son œuvre pour l'aider à devenir une jeune femme charmante.

- Pourrez-vous l'y aider ? »

L'accent d'espoir avec lequel il avait parlé, et le regard qu'il posa sur elle emplit Elizabeth de tendresse. Plus que jamais, elle devinait combien son rôle de tuteur et de frère aîné lui tenait à cœur mais était parfois lourd à porter. Désireuse de l'épauler dans tous les aspects de leur vie future, elle acquiesça avec empressement.

« Je ferai tout mon possible. » promit-elle avant de poser sa main sur la sienne.

Perdus dans leurs confidences, ils ne virent pas le Colonel Fitzwilliam s'approcher d'eux. Libéré de sa mission de diversion par Mr. Bingley et Jane qui avaient engagé la conversation avec Mrs. Bennet au sujet de leur mariage qui approchait à grands pas, il en avait aussitôt profité pour venir les rejoindre.

« Cousin, n'as-tu pas honte d'accaparer ainsi l'attention de Miss Elizabeth ? taquina-t-il.

- Richard, apprends que c'est l'un de mes nouveaux privilèges, et que j'en abuse fréquemment, rétorqua Darcy.

- Je n'hésiterais pas à vous le dire, si vous en abusiez, Mr. Darcy, dit Elizabeth.

- Je nourris l'espoir que vous ne le faites pas car vous êtes toute aussi désireuse que moi de le faire, Miss Elizabeth.

- Si tel est le cas, alors mon cousin est un homme chanceux ! dit le Colonel.

- Plus qu'aucun autre ne la jamais été, dit Darcy, redevenu sérieux, en posant un regard rêveur sur sa promise.

- Vous n'êtes que deux flatteurs, les rabroua Elizabeth avec un sourire. Est-ce là un trait de famille auquel je vais devoir m'habituer ?

- Apprenez que Darcy ne flatte jamais personne. S'il vous a adressé des compliments – et je ne doute pas qu'il l'ait fait – c'est qu'ils étaient sincères.

- La dissimulation lui fait horreur sous toutes ses formes, cita-t-elle en adressant un sourire malicieux à Darcy. Donc j'ai tendance à vous croire, Colonel.

- Et moi non ? s'insurgea Darcy.

- Pourquoi avoir besoin d'une réassurance ? Votre sainte horreur de la dissimulation vous met à l'abri de toute méfiance que je pourrais avoir à votre encontre. »

Leur joute verbale fut alors interrompue par un brouhaha en provenance du hall d'entrée de Longbourn. Puis, dans un tourbillon, Lydia Wickham fit son entrée.

« Maman, Maman ! Je suis si heureuse de vous revoir ! » s'exclama-t-elle, se jetant dans les bras de Mrs. Bennet.

Comme paralysée par la scène qui se déroulait sous ses yeux, Elizabeth vit alors entrer à sa suite nul autre que… Mr Wickham ! Décrire la multitude des réactions qui suivirent est impossible. Toute à sa joie de retrouver sa fille préférée, Mrs. Bennet ne vit pas les regards furieux de Darcy et du Colonel Fitzwilliam, ni la terrifiante pâleur de Georgiana qui s'assit, tremblante, ni la panique d'Elizabeth, pas plus qu'elle n'entendit le cri de joie de Kitty. Elizabeth s'apprêta à rejoindre Georgiana pour lui porter secours mais fut devancée par Darcy qui, oubliant Mr Wickham l'espace d'un instant, vint s'asseoir à ses côtés, serrant sa main avec force, et échangeant un regard entendu avec le Colonel Fitzwilliam qui acquiesça. Rougissante, Elizabeth observa Darcy et sa sœur, n'osant les rejoindre. Ce fut le Colonel qui résolut son dilemme.

« Miss Elizabeth, je crois que ma cousine tirerait le plus grand parti d'une tasse de thé, lui dit-il très bas, avant de s'approcher de Wickham, faisant un barrage solide entre lui et les Darcy.

- Bien sûr. » bredouilla Elizabeth.

La scène n'avait duré que quelques secondes. Et tandis qu'elle versait une tasse de thé d'une main peu assurée, Elizabeth fut plus reconnaissante que jamais en la nature généreuse de Jane et Mr. Bingley qui s'avancèrent vers Mr. Wickham pour l'accueillir. Au même instant, Mrs. Bennet quittait les bras de Lydia pour saluer son gendre.

« Mr Wickham ! Quel plaisir ! Je suis si heureuse que vous ayez pu vous libérer !

- Je suis très honoré de vous revoir, Madame, dit Mr. Wickham en s'inclinant. Je ne pouvais refuser ce plaisir à Lydia.

- Évidemment, je n'allais pas manquer les mariages de Jane et Lizzie ! » s'écria Lydia, avant d'embrasser Kitty.

A l'autre bout du salon, une scène bien moins enjouée se déroulait. Elizabeth, offrant une tasse de thé à Georgiana, croisa le regard furieux de Darcy.

« Je suis navrée, dit-elle, plus à l'attention de Georgiana qu'à celle de son fiancé. J'ignorais totalement leur venue…

- Comment est-ce possible ? demanda Darcy d'une voix tendue.

- Je n'en sais pas davantage que vous. Jamais je n'aurais mis Miss Darcy dans une telle position si j'avais su…

- Cette situation est intolérable.

- Et je la déplore tout autant que vous.

- Fitzwilliam, ne blâme pas Miss Elizabeth, je t'en prie. » intervint alors Georgiana.

Et avant que Darcy puisse répondre, Mr. Bennet, jusque-là enfermé dans son bureau pour lire à l'abri des cris et sautes d'humeur de son épouse, fit son entrée. Et la surprise qui se peignit sur ses traits confirma alors à Darcy que l'arrivée des Wickham était une surprise pour la plupart de la maisonnée.

« Lydia ? Mr. Wickham ? Que diable… s'exclama Mr. Bennet.

- Je voulais faire une surprise à Jane et Lizzie ! annonça alors Mrs. Bennet. Lydia et Mr. Wickham ont pu se libérer pour vos mariages. N'est-ce pas merveilleux ?

- Et vous n'avez pas jugé bon de nous en informer ? la réprimanda son mari.

- Où aurait été la surprise ? dit Lydia avant d'embrasser son père. N'êtes-vous pas heureux de me revoir, cher Papa ?

- J'ai toujours eu une sainte horreur des surprises. D'autant que, comme vous pouvez le constater, nous avons de la visite.

- Et nous en sommes ravis, car après tout, nous allons bientôt tous faire partie de la même famille. » dit Wickham avec un sourire narquois.

C'en fut trop pour Darcy. Se levant, il offrit son bras à Georgiana.

« Mrs. Bennet, je crains que nous ne devions prendre congé, ma sœur se sent très fatiguée à cause de son voyage d'hier, dit Darcy sans s'approcher de sa future belle-mère, et en daignant à peine la regarder.

- Oh, j'en suis navrée ! Quel dommage que vous deviez partir si vite alors que la famille est enfin au complet ! dit Mrs. Bennet.

- Mère, je vous en prie. » la coupa Elizabeth.

Rendu perplexe par le drame qui se jouait sous ses yeux, Mr. Bingley avait noté la pâleur de Georgiana, la façon dont elle s'accrochait au bras de son frère, et les regards inflexibles de Darcy et du Colonel Fitzwilliam. Le ton avait lequel Elizabeth avait fait taire sa mère acheva de lui faire comprendre que l'arrivée des Wickham revêtait une nature bien différente pour les Darcy que pour les Bennet, et que de telles retrouvailles n'étaient pas souhaitables.

« Nous aurons d'autres occasions, Mrs. Bennet, intervint-il. Qui plus est, le devoir m'appelle, Miss Bingley m'a demandé de ne pas trop tarder à rentrer à Netherfield car nous accueillons notre sœur Louisa et son mari. Aussi n'allons-nous pas vous déranger plus longtemps. Nous vous laissons savourer vos retrouvailles.

- C'est très aimable à vous, Mr. Bingley. Jane et Lizzie vont vous raccompagner. » annonça alors Mr. Bennet d'un ton sans appel.

Mortifiée, Elizabeth suivit Darcy et Georgiana jusque sur le perron. D'une voix qu'elle voulut réconfortante, elle prit congé de Georgiana, lui disant qu'elle espérait la revoir rapidement. Esquissant un faible sourire, la jeune fille l'assura que rien ne lui plairait davantage. Ce ne fut qu'une fois sa sœur en sécurité dans la voiture que Darcy se tourna vers Elizabeth. Elle put lire dans ses yeux qu'il était toujours furieux, et elle se mordit la lèvre, choisissant ses mots. Ne sachant que faire pour apaiser la situation, elle se contenta de dire tout bas :

« Je suis vraiment navrée.

- Vous pouvez l'être. » dit-il, cinglant.

Il la salua avec raideur, renouant avec ses manières impeccables, mais empreintes d'une sévérité qui glaça Elizabeth. Pétrifiée, elle l'observa monter en voiture.

« Miss Elizabeth, je vous remercie pour votre aide précieuse, s'avança alors le Colonel Fitzwilliam après avoir terminé de prendre congé de Jane.

- C'est tout naturel, dit Elizabeth d'une voix blanche.

- Ne vous tourmentez pas, dit-il plus bas. Je suis sûr que ma cousine se remettra rapidement de cet épisode.

- Je l'espère. Si je peux lui être d'une aide quelconque…

- Je ne manquerai pas de le lui dire.

- Richard, nous t'attendons, dit Darcy d'une voix sévère.

- J'arrive, dit le Colonel avant de se tourner à nouveau vers Elizabeth. Je retrouve bien là Darcy ! Je commençais à craindre que vous n'ayez des talents d'enchanteresse pour le métamorphoser à ce point.

- Je ferais bien meilleur usage de ces talents si j'en avais.

- Ne vous formalisez pas de ses mauvaises manières. Wickham a toujours eu le don de faire ressortir les pires traits de caractère chez mon cousin.

- Richard ! »

Levant les yeux au ciel, le Colonel adressa un sourire chaleureux à Elizabeth, la salua une dernière fois avant de monter en voiture. Sans que Darcy ait échangé un seul regard avec sa promise, l'équipage s'ébranla, et Elizabeth fut glacée d'effroi en comprenant que, pour la première fois depuis près d'un an, Darcy la quittait en colère. Apercevant la pâleur de sa sœur, Jane s'avança.

« Lizzie, que se passe-t-il ?

- Mr. Darcy est furieux que Mr. Wickham soit à Longbourn.

- J'avais deviné, mais pourquoi à ce point ? C'est notre beau-frère, il devait bien s'attendre à le croiser quelques fois.

- Pas si tôt. Et pas en présence de Miss Darcy. Et même si j'ignorais tout de leur arrivée, je crains qu'il ne me tienne pour responsable.

- Ne crois pas cela, Lizzie. Je suis sûre que sa colère est entièrement tournée vers Mr. Wickham et non contre toi.

- J'en doute… dit faiblement Elizabeth, avant de se ressaisir. Nous devons rentrer. »

Une nouvelle épreuve les attendait dans le salon de Longbourn où régnait un brouhaha sans nom. Kitty et Lydia discutaient avec animation, tandis que Mrs. Bennet était aux petits soins avec Mr. Wickham. Apercevant ses aînées, Lydia s'approcha.

« Lizzie ! Jane ! Mes chères sœurs, comment allez-vous ? Plus que quelques jours avant de vous marier ! Vous devez être sur des charbons ardents ! Cela ne me surprend pas en ce qui te concerne, Jane. Maman a toujours dit que ta beauté t'assurerait de faire un beau mariage. Mais toi, Lizzie, j'applaudis ! Dix mille livres de rentes ! Tu n'as pas perdu ton temps depuis mon mariage ! Mais je suis sûre qu'en dépit de tout son argent tu aimes moins Mr. Darcy que je n'aime mon cher Wickham. Sais-tu que je ne me lasse vraiment pas d'être une femme mariée ? C'est tellement agréable et les gens te respectent beaucoup plus. Oh mais j'espère que Jane et toi ne m'oublierez pas maintenant que vous avez trouvé des maris si riches. Il est de votre devoir d'aider votre famille. Et pour tout vous dire, une petite aide de temps en temps serait la bienvenue. Je compte sur vous !

- Avez-vous fait bon voyage ? éluda Jane, mortifiée.

- Pas autant que je l'aurais voulu. Si seulement nous avions une voiture plus confortable… J'aimerais tellement que Wickham en achète une mais il refuse ! Quand je pense à celles que vous allez bientôt avoir… »

Mais son attention fut bientôt accaparée par l'entrée des Gardiner, revenus de leur visite chez les Philips. Elizabeth en profita alors pour s'approcher de son père qui se tenait dans un coin du salon, tentant tant bien que mal d'échapper à la frénésie qui s'était emparée de sa famille.

« Lizzie, l'accueillit-il. J'espère que Miss Darcy s'est remise de son léger malaise ?

- Vous vous en êtes aperçu ?

- Pourquoi croyez-vous que j'ai approuvé Mr. Bingley lorsqu'il a suggéré qu'il était temps pour eux de prendre congé ? Les expression de Mr. Darcy et de sa sœur étaient plus qu'éloquentes, et m'ont donné matière à réflexion depuis.

- Saviez-vous que Lydia et Mr. Wickham devaient venir ?

- Non, votre mère a tout organisé avec eux dans le plus secret. Mais en aurais-je été informé que je ne l'en aurais sans doute pas dissuadée.

- Comment pouvez-vous dire une telle chose alors que vous savez dans quel mépris le tient Mr. Darcy ?

- Ne me regardez pas ainsi, Lizzie, cette situation me déplaît tout autant qu'à vous. Si cela ne tenait qu'à moi Lydia ne remettrait plus les pieds à Longbourn. Mais votre mère ne l'entend pas ainsi, et je peux le comprendre. En dépit de sa sottise, elle reste sa fille. Nous ne pouvons éviter Lydia éternellement, surtout en de telles occasions.

- Je ne vous blâme pas, Père. C'est juste que…

- Je comprends que cela vous place dans une position très difficile vis-à-vis de Mr. Darcy. J'ai vu sa réaction.

- Vous n'ignorez pas la nature de leurs relations.

- Je ne sais que ce que vous avez voulu m'en dire le jour où Mr. Darcy m'a demandé votre main, mais c'est suffisant pour me douter qu'ils se vouent une haine profonde. Connaissant la vraie nature de Mr. Wickham et celle de Mr. Darcy, je soupçonne fort Mr. Wickham d'en être responsable. Je suis vraiment désolé, Lizzie.

- Moi aussi… Mr. Wickham s'est comporté d'une manière odieuse avec les Darcy et je rougis à l'idée qu'il assiste à notre mariage. Nous espérions que ce jour serait si heureux ! Je crains désormais que la présence de Mr. Wickham ne le gâte. Par décence, Mr Wickham aurait dû laisser Lydia venir seule.

- Je le soupçonne de ne pas avoir voulu venir à votre mariage ni à celui de Jane. Mais Lydia a dû insister…

- … Dans le seul but de se montrer en société.

- Dieu merci je n'ai plus à supporter son bavardage incessant, ses piaillements et sa sottise. La rente annuelle que je verse à Mr. Wickham en vertu de l'accord passé au moment de leur mariage ne sont pas dépensées en vain. Quant à Mr. Darcy, je comprends qu'il lui déplaise de le compter parmi les invités à votre mariage, mais il l'oubliera bien vite quand il vous verra approcher de l'autel. Les fiancés sont aveugles à tout ce qui n'est pas l'objet de leur affection, après tout. » conclut Mr. Bennet en souriant.

Malgré la sagesse des paroles de son père, Elizabeth ne put retrouver sa sérénité. Désireuse d'échapper à l'agitation qui régnait à Longbourn depuis l'arrivée des Wickham, elle s'échappa dans le jardin. Perdue dans ses pensées, elle arpenta le chemin qui longeait l'étang en bordure de Longbourn. Insensible au froid de la fin d'après-midi, elle ne sut combien de temps s'écoula avant de sentir une présence dans son dos.

« J'espère que je ne trouble pas votre méditation, Miss Elizabeth, dit Mr. Wickham alors qu'il s'approchait d'elle.

- Mr. Wickham !

- Je tenais à vous adresser mes félicitations pour votre mariage. C'est une alliance qui sera heureuse, et très profitable.

- Voilà des félicitations bien étranges. « Profitable » n'est pas un qualificatif qui me vient à l'esprit lorsque je songe à mes fiançailles, répliqua-t-elle.

- Je tenais simplement à souligner qu'en plus de former un couple charmant vous avez beaucoup de chance tous les deux.

- Je vois. »

Il aurait été conforme aux règles de bienséance qu'Elizabeth adresse des remerciements à Mr. Wickham mais le souvenir de son attitude suffisante et de son sourire triomphant lorsqu'il s'était retrouvé en présence de Georgiana l'en dissuada. Voyant que sa belle-sœur gardait le silence, peu désireuse d'engager la conversation avec lui, Mr. Wickham s'approcha.

« Votre santé est-elle bonne depuis ma dernière visite, Miss Elizabeth ?

- Excellente, merci. J'espère que vous avez fait bon voyage ?

- Il eût été parfait sans le bavardage de mon épouse »

Comme Elizabeth se taisait, il poursuivit.

« J'ai été très heureux d'apprendre les fiançailles de Miss Bennet également. Ce doit une période très heureuse pour vos parents, et je suis sûr qu'ils attendent la célébration de vos mariages avec joie.

- En effet.

- Darcy a-t-il choisi Mr. Bingley comme témoin ?

- Non, ce sera le Colonel Fitzwilliam, son cousin.

- Lydia a été déçue de n'avoir pas été choisie comme témoin par vous ou Miss Bennet.

- Le choix d'être témoin à nos mariages respectifs s'est imposé comme une évidence pour Jane et moi.

- C'est exactement ce que j'ai dit à Lydia mais elle n'a rien voulu entendre. »

Elizabeth ne répondit rien.

« Rejoindrez-vous Pemberley immédiatement après la cérémonie ? A moins que Darcy n'ait prévu de vous emmener en voyage ? Il adore en faire.

- Il a des affaires urgentes à régler à Pemberley, aussi a-t-il préféré reporter notre voyage.

- Vous devez être déçue.

- Pas le moins du monde. Je préfère de loin le calme et la beauté de Pemberley.

- Je vous comprends. Je garde moi aussi d'excellents souvenirs de Pemberley… »

Elizabeth ne releva pas le sous-entendu.

« Vos affaires se portent-elles bien ? demanda Elizabeth pour changer de sujet de conversation.

- Comme je l'avais annoncé à votre père l'été dernier, j'ai été affecté à un régiment à Newcastle. Malheureusement, je ne m'entends guère avec mes nouveaux supérieurs.

- Lydia et vous êtes-vous satisfaits de votre nouvelle demeure ?

- Pas autant que nous le voudrions, sans compter que nous manquons de moyens pour y faire les arrangements nécessaires. Mais je suppose que Lydia vous a déjà fait part de tout cela dans ses lettres.

- Pas vraiment, car elle nous a peu écrit depuis votre mariage.

- Je l'y ai pourtant encouragée.

- Lydia n'a jamais été une épistolière fidèle. Il est difficile de changer certaines habitudes. »

Tous deux se turent à nouveau. Le silence devint bientôt insoutenable.

« Pardonnez-moi, je crois que je devrais rentrer, je risque d''attraper froid. De plus, j'ai beaucoup à faire, finit par dire Elizabeth lorsqu'elle n'y tint plus.

- Naturellement… Il est vrai que nous ne sommes encore qu'en avril et que la saison est fraîche cette année. Puis-je vous raccompagner ? »

Une fois arrivée sur le seuil du salon de Longbourn, Elizabeth prit congé froidement, peinant à réprimer son irritation envers son beau-frère, de plus en plus furieuse de la désinvolture dont il faisait preuve. Mais la solitude qu'elle trouva dans sa chambre ne lui offrit un répit que de courte durée.

Car si la colère la quitta bientôt, elle laissa place à l'inquiétude et à une grande tristesse lorsqu'Elizabeth se souvint de la froideur avec laquelle Darcy l'avait quittée. Après la tendresse et l'affection auxquelles il l'avait habituée depuis plusieurs mois, son attitude au moment de prendre congé d'elle l'avait profondément blessée. Elle revit alors son regard lourd de reproches, et se rappela la sévérité de sa voix lorsqu'il lui avait demandé comment elle pouvait ne pas avoir été instruite de l'arrivée des Wickham… La culpabilité vint alors s'ajouter à la liste de ses tourments, car Elizabeth n'avait pas cessé d'être mortifiée d'imposer une telle épreuve à Georgiana, et elle comprenait la réaction de Darcy qui, elle le savait, ne reculerait devant rien pour protéger sa sœur.

Suffoquant, Elizabeth étouffa un sanglot. Pour la première fois depuis leurs fiançailles, elle craignit que Darcy ait épuisé toutes ses réserves de patience envers sa famille. Ou pire, qu'il décide finalement que ce lien de parenté avec Wickham, et les inévitables rencontres à venir entre Georgiana et lui, soient un obstacle trop grand à leur union. Et cette seule perspective la bouleversa. Instinctivement, elle pressentait qu'elle pourrait endurer toutes les épreuves à l'exception de celle-ci. Voir Darcy s'éloigner d'elle, après avoir admis ses sentiments, les avoir laissés s'épanouir et commencer à imaginer leur vie future, était au-dessus de ses forces. Si une telle éventualité devait se réaliser, elle savait sans l'ombre d'un doute qu'elle en aurait le cœur brisé et que sa vie serait détruite à jamais.

Toujours en proie à ces émotions contradictoires, elle se montra peu loquace lors du dîner familial, en dépit des efforts de Mrs. Gardiner et Mr. Bennet pour la dérider. Ses craintes devenaient plus insoutenables à mesure que la soirée avançait, car elle était témoin, impuissante, des remarques déplacées de Lydia, et de l'hypocrisie de Mr. Wickham qui tentait, sans succès, d'entrer dans les bonnes grâces de Mr. Bennet, espérant sans doute lui soutirer quelques subsides en faisant appel à son affection paternelle pour Lydia.

Prétextant une migraine, Elizabeth se retira dès qu'elle le put. Jane, accourue deux heures plus tard pour lui demander si elle pouvait lui être d'une quelconque assistance, fut surprise de la trouver prostrée près de la fenêtre.

« Lizzie, que se passe-t-il ?

- Rien, ne t'inquiète pas, Jane.

- Est-ce le retour de Lydia et Mr. Wickham qui te met dans un pareil état ? »

Voyant que sa sœur ne répondait pas, et que des larmes perlaient au coin de ses yeux, Jane s'approcha pour la prendre dans ses bras.

« Les choses vont s'arranger, Lizzie. J'en suis sûre.

- Crois-tu ?

- J'en suis convaincue. J'ignore ce qu'a fait Mr. Wickham par le passé, mais j'espère que ni Mr. Darcy ni toi ne lui laisserez le plaisir de gâcher votre mariage.

- Si mariage il y a… » dit sombrement Elizabeth.

Stupéfaite, Jane la dévisagea.

« Je ne peux croire que cette idée ait seulement traversé ton esprit ! Lizzie, voyons !

- Je ne pourrais lui en vouloir de refuser de se lier à pareil homme.

- S'il devait réagir de la sorte, et je doute qu'il le fasse, je ne lui pardonnerais jamais de rompre vos fiançailles ! Il savait en demandant ta main que Mr. Wickham avait épousé Lydia. S'il le tolérait en te faisant sa demande, il doit le tolérer définitivement. Mais je ne suis pas inquiète, et tu ne devrais pas l'être non plus, ma chère sœur. Il t'adore, jamais il renoncerait à toi pour si peu.

- Je prie pour que tu aies raison.

- Tu es submergée par les événements, c'est tout légitime. Il m'arrive à moi aussi de ne plus arriver à démêler mes émotions ces temps-ci, ne t'inquiète pas. »

Interrompant leurs confidences, Betty, la femme de chambre de Mrs. Bennet et de ses filles frappa à la porte.

« Miss Elizabeth, pardonnez-moi de vous déranger, mais Mr. Bennet vous demande dans son bureau.

- A cette heure ? » s'étonna Elizabeth, notant que onze heures approchaient à la pendule de leur chambre.

Pour toute réponse, Betty haussa les épaules. Elizabeth se leva et serra la main de sa sœur avec affection pour la remercier avant de descendre rejoindre son père. Ce dernier l'accueillit assis à son bureau.

« Ah ! Lizzie ! dit-il, arborant un sourire énigmatique.

- Vous désiriez me voir, Père ?

- Ceci est arrivé pour vous, dit Mr. Bennet en désignant l'imposant bouquet de fleurs blanches qui trônait sur son bureau.

- Je ne comprends pas…

- Peut-être que ceci vous y aidera. » dit son père en lui tendant une lettre.

« Miss Elizabeth Bennet » y était inscrit dans une écriture qu'Elizabeth aurait reconnue entre toutes. Rougissante, elle la saisit.

« Je suppose que vous ne seriez pas contre un peu d'intimité ? » dit Mr. Bennet avec amusement.

Rendue muette par l'émotion, Elizabeth acquiesça. Lorsque son père eût refermé la porte derrière lui, elle prit place sur le siège qui faisait face au bureau, admirant le bouquet. Ce dernier était un harmonieux mariage de lys et de roses blancs. Ses deux fleurs préférées. Une information que Darcy avait conquise avec une tendre insistance au cours d'une de leurs promenades dans les jardins de Netherfield, et qu'il avait mise à profit à maintes reprises, car pas une semaine ne passait sans qu'il ne lui offre des fleurs, qu'il faisait parfois venir directement de la serre de Pemberley. Observant plus attentivement le bouquet, Elizabeth remarqua que des pivoines blanches y surpassaient en nombre toutes les autres fleurs, et elle se demanda un instant comment il avait pu se les procurer si tôt dans l'année. N'y tenant plus, elle décacheta la lettre.

Ma chère et tendre Elizabeth,

Si j'en crois Georgiana, la pivoine signifie « J'ai honte de ce que j'ai fait » dans le langage des fleurs. C'est une bien modeste façon d'exprimer les sentiments qui m'animent depuis que je vous ai quittée de la plus ignominieuse des manières.

J'implore mille fois votre pardon. Je n'ose espérer que votre cœur généreux me l'accorde, mais le mien brûle d'un amour trop ardent pour ne pas vous prier d'une faveur dont je suis indigne. Vous avoir causé de la peine est mon plus grand châtiment, moi qui n'aspire plus qu'à être la cause de toutes vos joies, et votre rempart contre tous les chagrins.

Les heures qui me séparent de nos retrouvailles et de votre décision me seront insoutenables… Je déplore les obstacles qui nous tiennent éloignés l'un de l'autre en ces heures où un seul mot ou même un seul regard pourraient apaiser nos tourments. J'essaierai de trouver un peu de paix à l'aube à Oackham Mount en espérant vous revoir demain si votre bonté m'accorde une clémence que je ne mérite pas.

A vous pour toujours,

FD

Les larmes qu'elle retenait depuis que Jane avait tenté de la réconforter s'étaient transformées en larmes de joie. Délirante de bonheur, Elizabeth relut la lettre de Darcy plusieurs fois. Ils s'étaient souvent promenés à Oackham Mount en compagnie de Jane et Mr. Bingley, et elle lui avait alors confié que c'était son havre de paix favori pour y lire et réfléchir. Et s'ils ne s'étaient jamais revus à l'aube depuis le matin de leurs fiançailles, la mention de l'heure de sa prochaine promenade était sans équivoque : il lui donnait rendez-vous. Admirant à nouveau le bouquet, elle l'effleura rêveusement, éclatant soudain de rire. Comment aurait-elle seulement la patience d'attendre l'aube pour le revoir ?


La nuit avait été un supplice. Dormant par intermittences, elle s'était mille fois retournée dans le lit qu'elle partageait avec Jane. De guerre lasse, elle avait fini par se lever vers trois heures pour lire. Lorsque six heures avaient sonné, elle s'était alors vêtue chaudement, veillant à ne pas réveiller Jane, avant de sortir. Oackham Mount était à moins de deux miles de Longbourn, et Elizabeth, pourtant bonne marcheuse, ne fut pas fâchée d'arriver, saisie par le froid mordant du petit matin.

Darcy arriva presque en même temps qu'elle, descendant de Parsifal, son cheval, d'un mouvement preste, avant de s'approcher avec hésitation, guettant ses réactions. Le cœur battant, Elizabeth le contempla avec le sentiment qu'elle ne l'avait jamais tant aimé qu'en cet instant.

« Elizabeth… » murmura-t-il en s'arrêtant à quelques pas d'elle.

Ils se dévisagèrent un long moment, chacun cherchant à deviner les sentiments de l'autre. Leurs regards se trouvèrent et ne se quittèrent plus, comme jamais rassasiés l'un de l'autre. Et, les surprenant tous les deux, Elizabeth s'approcha vivement, l'enlaçant soudain avec force. Ivre de soulagement, Darcy referma ses bras autour d'elle, se perdant dans leur étreinte. Mais bientôt, n'y tenant plus, il s'écarta juste assez pour relever le visage d'Elizabeth et plonger son regard dans le sien avec gravité.

« Comment puis-je me faire pardonner de ma cruauté ?

- Encore eût-il fallu que je vous en veuille un jour pour vous accorder mon pardon. »

Avec surprise, Darcy la dévisagea.

« Je ne peux croire que votre générosité soit si mal placée, dit-il d'une voix torturée.

- Mon cœur était empli de bien trop d'autres tourments pour trouver encore une place pour de la colère…, dit sombrement Elizabeth.

- Lesquels ? »

Secouant la tête, elle fit mine d'éluder sa question. Mais Darcy ne l'entendait pas ainsi.

« Je ne souffrirai pas de vous entendre dire une nouvelle fois que vos inquiétudes sont sans fondements afin de détourner la conversation comme vous l'avez fait avant-hier, Elizabeth. Avec ou sans fondements, ces inquiétudes semblent vous tourmenter réellement et je ne peux le tolérer.

- Tout comme je me refuse à ajouter à votre fardeau.

- Mon fardeau ?

- Mr. Wickham… dit Elizabeth en se mordant la lèvre.

- Voilà bien longtemps que j'ai décidé qu'il n'en serait plus un pour moi. Ce serait lui faire trop d'honneur. Aussi, si vous persistez à refuser de vous confier à moi pour le seul motif de m'épargner l'obligation de l'évoquer, vous allez m'offenser.

- Me croirez-vous si je vous dis que j'ignorais que Lydia et lui reviendraient dans le Hertfordshire pour le mariage de Jane et le nôtre ? Si je l'avais soupçonné, j'aurais tenté d'en dissuader ma mère, et je vous en aurais averti…

- Je n'ai pas le moindre doute à ce sujet, dit-il posément. Et je vous dois mille excuses pour avoir suggéré le contraire hier. Me pardonnerez-vous ?

- Je vous l'ai dit, je ne vous en ai jamais tenu rigueur. Vous souhaitiez protéger Georgiana, votre colère était plus que légitime.

- Pas à votre encontre.

- Je suis si désolée de la situation dans laquelle leur retour vous place, votre sœur et vous…

- Ne le soyez pas, car vous n'êtes en rien responsable. Certes, je mentirais si j'affirmais que la présence de Wickham ne me déplaît pas. Mais je savais en demandant votre main que lui et moi deviendrions beaux-frères. Cela ne m'a pas fait reculer. Mes sentiments pour vous éclipsent toutes les difficultés. J'ignorerai Wickham, tout comme il m'ignorera. C'est la solution la plus sage. Et n'ayez crainte, avec ou sans lui, le jour notre mariage comptera parmi les plus beaux de mon existence. Je ne le laisserai pas ternir notre joie.

- Je sais combien les mauvaises manières de certains membres de ma famille vous pèsent, je ne peux m'empêcher de déplorer que la présence de Mr Wickham vienne ajouter à vos tracas.

- C'est vous que j'aime et que j'épouse, Elizabeth, pas votre famille.

- Vous n'êtes cependant pas sans savoir qu'en m'épousant vous serez amené à revoir Mr. Wickham…

- J'en suis conscient. Mais ce désagrément est bien mineur comparé au bonheur de vivre à vos côtés. Je tolérerai sa présence, même si cela me coûte…

- Cela sera sans doute plus difficile pour Miss Darcy. »

Le visage de Darcy se durcit à nouveau et Elizabeth put lire dans ses yeux une profonde colère. Elle savait à quel point son animosité envers Wickham était proportionnée à l'amour qu'il vouait à sa sœur. Mais, apercevant le regard inquiet d'Elizabeth, il esquissa un sourire qu'il voulut rassurant, resserrant ses bras autour d'elle pour l'apaiser.

« Si je peux souffrir la présence de Wickham par amour pour vous, celui que j'éprouve pour ma sœur m'empêche de lui demander un tel sacrifice, admit-il.

- Je peux tenter d'intercéder auprès de mon père pour qu'il intervienne afin qu'ils n'assistent pas à notre mariage… proposa Elizabeth.

- C'est là une entreprise vouée à l'échec à moins de l'instruire de toute la vérité.

- Voyez-vous une autre solution ?

- Le Colonel Fitzwilliam et moi en avons parlé avec Georgiana hier soir. Elle ne se sent pas la force de croiser Wickham à la fois au mariage de votre sœur et au nôtre. Mais elle se refuse à ne pas assister à notre mariage pour la seule raison que Wickham y sera aussi. Elle n'assistera donc très certainement qu'à notre mariage, au cours duquel le Colonel Fitzwilliam ne la quittera pas. J'ai toute confiance en lui, car comme vous le savez, il n'ignore rien de ce qui s'est passé à Ramsgate. Il ne reculera devant rien pour protéger Georgiana et empêcher Wickham de l'approcher.

- Êtes-vous certain que ce n'est pas une épreuve trop douloureuse pour Miss Darcy ?

- Si vous m'aviez posé la question hier, ma réponse eût sans doute été bien différente. Mais j'en ai longuement discuté avec elle. Elle m'a surpris, car une fois remise du choc de ces retrouvailles imprévues, elle a fait preuve d'un sang-froid que je ne soupçonnais pas chez elle. Et elle a été intraitable : elle assistera à notre mariage car rien ne lui tient davantage à cœur.

- Et cette solution vous agrée-t-elle ?

- Il m'a fallu un certain temps pour l'accepter, mais mon cousin m'a convaincu que Georgiana est mieux placée que nous tous réunis pour savoir ce qu'elle peut et ne peut pas endurer. Aussi ai-je décidé de lui faire confiance. Elle vous réprimanderait, si elle savait que vous continuez à vous inquiéter pour elle. » dit-il en lui offrant un sourire.

Elle le lui rendit, et ils se turent à nouveau, trop heureux de s'être retrouvés pour parler. Mais voyant qu'elle frissonnait, il fronça les sourcils avant d'ôter son manteau pour le poser sur ses épaules.

« Laissez, ce n'est pas…

- Vous avez froid. » la coupa-t-il avec tendresse.

Docilement, elle le laissa l'emmitoufler dans son manteau tout en continuant à l'observer, émue de la tendresse avec laquelle il prenait soin d'elle. Voyant le regard persistant qu'elle avait posé sur lui, il releva son menton pour l'embrasser. Ils ne surent jamais quelle force les poussa dans les bras l'un de l'autre avec une passion trop longtemps réprimée, mais le baiser dans lequel ils se perdirent ce jour-là dans la brume matinale fut plus enfiévré que tous ceux qu'ils avaient échangés pendant leurs six mois de fiançailles. Tous deux exorcisèrent les démons des heures passées, durant lesquelles ils avaient craint le pire, et il fallut à Darcy toute sa force de volonté pour s'écarter. Mais sentant Elizabeth trembler contre lui, il refusa de la lâcher. Haletant, il tenta de reprendre le contrôle de ses émotions, avant de sentir qu'Elizabeth sanglotait dans son cou.

« Mon amour… Qu'y a-t-il ? murmura-t-il, confus.

- J'ai cru vous avoir perdu… ! finit par lui avouer Elizabeth d'une voix rauque après un long moment.

- A cause de mon attitude d'hier soir ?

- Non, à cause de Wickham… Je me suis demandé si vous n'aviez pas finalement réalisé qu'il était au-dessus de vos forces de devenir son beau-frère.

- Oh Elizabeth…! s'exclama-t-il avant de la forcer à le regarder, chassant d'une caresse les larmes qui avaient coulé sur ses joues. Ne savez-vous pas encore que ma vie et mon cœur vous appartiennent déjà ? Rien ni personne ne pourrait me convaincre de m'éloigner de vous. Avez-vous donc si peu confiance en moi pour ne pas croire mes promesses et mes engagements ?

- Tout est allé si vite, hier… Je ne savais plus quoi penser…

- Est-ce la raison pour laquelle vous ne m'en avez pas voulu ? Parce que vous étiez trop inquiète que je rompe nos fiançailles pour réaliser que je m'étais comporté de la plus vile des manières ? »

Voyant qu'elle ne répondait pas, il la pressa :

« M'en avez-vous cru capable ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, offensé de sa réaction.

- Non ! dit-elle avec véhémence. Je ne sais pas… Mais j'ai craint que vous n'y songiez. Et de fil en aiguille…

- Maudit soit Wickham ! » s'écria-t-il en s'arrachant à ses bras, faisant les cent pas nerveusement.

Elizabeth l'observa, à la torture de le voir si affligé par ses aveux. N'y tenant plus, elle se posta devant lui pour qu'il cesse.

« Mr. Darcy, je vous en prie… » dit-elle avec tendresse.

La regardant, Darcy exhala un long soupir pour reprendre le contrôle de ses émotions. Puis, il plaça ses mains sur les épaules d'Elizabeth et la regarda droit dans les yeux.

« C'est la dernière fois que je le laisse se mettre entre nous, Elizabeth, dit-il avec gravité. Par le passé il a dressé un tel portrait de moi qu'il vous convaincue que j'étais le plus vil des hommes. Et j'ai achevé son œuvre en vous démontrant qu'il est si abject que désormais vous redoutez que je ne puisse accepter l'idée que nous partagions un lien de parenté. Nous devons briser ce cercle infernal aujourd'hui, et définitivement.

- Mais il est aussi abject que vous l'avez dépeint ! s'exclama Elizabeth.

- Et il pourrait l'être mille fois plus encore que cela ne m'empêcherait pas de vous aimer et de vouloir vous épouser. Vous m'êtes plus précieuse que tout, il faudrait que je sois fou à lier pour laisser un obstacle aussi insignifiant que George Wickham nous séparer.

- Insignifiant ?

- Oui, pas tous les saints ! Le mépris que je lui porte est insignifiant en comparaison de mon amour pour vous. » dit Darcy avec force.

Méditant ses paroles, Elizabeth garda le silence quelques instants.

« Me croyez-vous ? finit par demander Darcy, à la torture.

- Tout comme vous avez décidé de faire confiance à Georgiana en comprenant qu'elle était la mieux placée pour savoir ce qu'elle pouvait et ne pouvait pas endurer, je suppose que je peux vous faire confiance pour décider si oui ou non Mr. Wickham doit être un obstacle entre nous.

- Et ma réponse est « Mille fois non », Elizabeth. » dit-il lentement, soulagé de la voir acquiescer.

Enfin apaisé, il s'assit sur la souche d'un arbre, la prenant sur ses genoux.

« J'ai été insensé de vous laisser croire le contraire hier… conclut-il d'une voix pleine de remords.

- Vous aviez toutes les raisons de le faire… !

- Non, Elizabeth. Ma colère n'aurait jamais dû être dirigée contre vous. Et vous êtes la seule à ne pas le voir. Puis-je espérer que ce sont vos sentiments pour moi qui vous aveuglent ? dit-il tendrement.

- Qui d'autre l'a vu ?

- Vous n'imaginez pas la violence des reproches que m'ont adressés Georgiana et le Colonel Fitzwilliam. Nous n'avions pas parcouru un mile que Georgiana a déclenché les hostilités en me disant que j'avais été infâme avec vous. Naturellement, mon cousin l'a approuvée, et avec d'autant plus de virulence que, de nous trois, il était celui qui avait le mieux vu à quel point vous avez été blessée par mon attitude…

- Et que leur avez-vous dit ?

- Vous connaissez mon principal défaut…

- Votre orgueil ? le taquina-t-elle.

- Mon orgueil, ma colère, ma nature entêtée… Il m'a fallu un peu de temps pour admettre que j'avais eu tort. Lorsque je l'ai compris, j'ai réalisé combien ma colère aveugle et mes reproches injustifiés devaient vous faire souffrir. Il a fallu toute l'autorité de mon cousin pour m'empêcher de me présenter à une heure indue chez vos parents pour implorer votre pardon. Si j'avais su en revanche que mon erreur vous ferait endurer de tels tourments, jamais je n'aurais laissé tant d'heures s'écouler avant de venir vous réconforter.

- Merci pour les fleurs, toutefois, dit Elizabeth malicieusement.

- Georgiana a eu l'idée des pivoines, avoua-t-il avec un demi-sourire.

- Je m'en doute !

- Vraiment ?

- Vous avez de nombreuses qualités, Mr. Darcy, mais ne pense pas que votre connaissance du langage des fleurs en fasse partie.

- Je plaide coupable. »

Il l'embrassa sur le front, savourant leur sérénité retrouvée et le bonheur de la tenir dans ses bras durant de longues minutes.

« Vous m'appelez toujours « Mr. Darcy »…, finit-il par murmurer, songeur.

- Comment suis-je supposée vous appeler, sinon « Mr. Darcy » ?

- Il faudra bien vous habituer à m'appeler autrement dans quelques jours, dit-il, taquin.

- Et comment donc ?

- Mes parents m'ont donné un prénom précisément à cet usage. »

La voyant faire la grimace, il éclata de rire.

« Vous m'offensez, Elizabeth, dit-il. Que reprochez-vous à mon prénom ?

- Il me rappelle votre cousin. C'est assez déroutant. »

Ce fut au tour de Darcy de grimacer.

« Grands dieux, nous ne pouvons tolérer cela, dit-il d'un ton faussement sérieux.

- N'est-ce pas ?

- Il faut trouver une solution à cet épineux problème.

- Que suggérez-vous ?

- Georgiana m'appelle « William », la plupart du temps. Ce sobriquet est-il davantage à votre goût ? dit-il, charmeur.

- Ce « sobriquet » ? répéta Elizabeth, peinant à croire que le sérieux Mr. Darcy se laissait aller à pareille plaisanterie.

- Oui. Vous plait-il ?

- Ce sobriquet, mon cher Mr. Darcy, me plait infiniment.

- Me voilà soulagé.

- Mais je n'ai jamais entendu Miss Darcy vous appeler ainsi.

- Elle ne le fait que lorsque nous sommes seuls.

- Oh. Est-ce un privilège que vous n'accordez qu'à quelques élus ? le taquina-t-elle.

- Uniquement Georgiana. Et vous, désormais, dit-il d'une voix caressante.

- Je suis flattée de faire partie de ce cercle très fermé.

- Et vous savez ce qu'on dit des privilèges ? dit-il en approchant ses lèvres des siennes.

- Non ?

- Ne pas en abuser est un crime.

- Je n'ai jamais entendu cette expression…

- Je viens de l'inventer.

- Je ne voudrais pas vous faire mentir, donc je tâcherai d'abuser de mon nouveau privilège en temps voulu. Et vous, comment m'appellerez-vous ? murmura-t-elle.

- Oh, pour ma part, je crois qu'il me faudra des années avant de m'habituer au bonheur de vous appeler « Mrs. Darcy »… » dit-il avant de l'embrasser, enfin.