ÉPINES DE ROSE

Tout lui parut comme dans un rêve.

Non pas parce que la rencontre se déroulait parfaitement, mais plutôt parce que la situation était si irréelle, et Adam se sentait si étourdi, comme si à chaque pas, son corps menaçait de s'écrouler. Le sol vibrait sous ses pieds, et il n'arrivait pas à déterminer si ce vrombissement provenait du monde extérieur – réel – ou si c'était son propre corps qui tremblait incontrôlablement.

La rencontre, à vraie dire, était empreinte de malaise. Aaron, timide, ne quittait pas les bras de sa mère. Madison, tentant d'alléger l'atmosphère, enchaînait les anecdotes amusantes. Adam hochait la tête, souriait, et tentait de camoufler à quel point il se sentait hors de son élément, à quel point il combattait l'envie de prendre ses jambes à son coup et s'enfuir loin, loin de toute cette responsabilité que ce petit être humain représentait.

Mais non. Fuir au moindre signe de connexion humaine, ce n'était plus qui il était. Il n'avait plus à être le bon à rien qu'il s'était laissé devenir à cause de la peur et de l'anxiété. Il avait longtemps préféré confirmer les préjugés des autres plutôt que de se laisser s'attacher à quelqu'un, pour ensuite décevoir, et souffrir. Mais son manège ne pouvait plus continuer. À chaque jour, il devait prendre la décision d'être courageux, et oser être lui-même, s'ouvrir aux autres, et s'attacher. Aimer.

Et puis, la responsabilité que représentait Aaron n'était pas énorme, il se forçait à se rappeler. Pas immédiatement, à tout le moins. Ils y allaient doucement. Une rencontre par semaine. Question de laisser à Aaron le temps de s'habituer à lui, d'apprendre à le connaître. Il n'avait qu'à être présent. Attentif. Fiable.

Un jour à la fois.

« Aaron, tu veux raconter à Adam ce que tu as fait à l'école aujourd'hui ? » Une autre tentative de Madison, pour amener Aaron à s'ouvrir, et interagir avec Adam.

En vain. Le jeune garçon, échoué sur les genoux de sa mère comme s'il essayait de disparaître sous ses jupes métaphoriques, leva à peine les yeux de derrière son propre bras droit, avant de se renfrogner à nouveau, ne devenant plus qu'une poignée de mèches de cheveux éparpillées sur la poitrine de Madison.

Cette dernière adressa un faible sourire d'excuses à Adam, avant d'entamer à nouveau la conversation, espérant ainsi couvrir le silence et son malaise inhérent.

Adam continua de hocher la tête poliment, un sourire fatigué aux lèvres.

Les minutes passèrent, et puis les demi-heures. Aaron garda sa place privilégiée sur les genoux de sa mère, bougeant seulement lorsque sa mère déplaçait son poids sur une cuisse différente, afin d'alléger l'autre. Par moments, Adam apercevait un œil émerger, le regarder, puis s'enfouir de nouveau. Comme si le petit garçon l'espionnait, volait un regard à la hâte, l'évaluait.

Le manège se poursuivit tout au long des histoires racontées par Madison. D'une oreille, Adam enregistrait les informations que la jeune femme lui offrait. Du regard, il observait le jeune garçon qui l'observait à son tour. Amusé par les astuces de ce dernier pour lui jeter des regards furtifs, Adam ne put retenir un sourire, malgré les circonstances.

Et puis, comme dans une scène ralentie pour les bienfaits des spectateurs de cinéma, Adam vit un sourire similaire se dessiner sur les lèvres du jeune garçon. Furtif. Vague. Mais définitivement présent. Amusé. Presque complice.

Le moment fut éphémère, terminé avant même qu'il ait vraiment prit place, et le visage fut de nouveau enfoui dans les replis des vêtements de Madison.

Mais sans pouvoir se l'expliquer, une certaine tension se souleva. Les épaules d'Adam se relâchèrent. Il sentit l'air emplir ses poumons plus librement. Il sentait, étrangement, qu'il n'avait rien à craindre. Que tout irait bien, d'une façon ou d'une autre, malgré les obstacles

Il pouvait y arriver.


C'était une journée comme les autres. En apparences.

Tout avait commencé normalement. Sarah et Valérie avaient commencé leur quart de travail en même temps. Elles s'étaient saluées, et avaient même échangé quelques commérages et plaisanteries dans le vestiaire. Elles s'étaient croisées plusieurs fois dans le courant de la journée, et avaient passé leur pause avec Lauren.

Comme dans le bon vieux temps.

Puis, tout avait mal tourné à la fin de la journée. Si rapidement, que Sarah n'arrivait toujours pas, plusieurs heures plus tard, à retracer l'élément déclencheur, ni même la suite d'événements qui avait mené à cette soudaine et inexplicable engueulade.

Mais elle n'était pas inexplicable, se rappelait Sarah. Elle avait été là, pendue au-dessus de leurs têtes, à les hanter, présagée depuis longtemps. À n'attendre que le moment opportun pour éclater violemment.

Sarah n'arrivait pas à retracer la chronologie des événements, mais la violence des paroles échangées ainsi que la finalité de la séparation se révélaient impossibles à oublier, leur puissance sauvagement brûlée dans sa mémoire pour ce qu'elle savait serait une longue et pénible rémission.

« Pourquoi dois-tu toujours être comme ça, Sarah ? »

« Comme quoi ? »

« Toujours à tout prendre personnel. Tu n'es pas le nombril du monde, tu sais! Parfois, les choses ne te concernent pas. »

« Et toi ? Tu n'es pas un peu centrée sur toi-même, alors? Je ne te vois pas trop souvent te soucier des autres et du mal que tu leur fais. »

« Au moins, je ne saute pas sur les gens sans avertissement, sans explication. Je n'embrasse pas les filles, pour ensuite m'enfuir et puis faire semblant que tout va bien, que rien n'a changé. Et moi je suis là, à prétendre que je n'ai pas peur que tu recommences à tout moment ! »

« Attends, tu as peur de moi ? »

« Pas peur, mais… »

« Et si j'aime les filles, qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça ne fait pas de moi une dégénérée. Je sais quand mes sentiments ne sont pas mutuels, je sais vivre en société. »

« Je n'ai pas dit que ce n'était pas acceptable, juste que… je sais pas ! »

« Tant que ce n'est pas trop près de toi. »

« Non… oh, et puis merde. J'en ai marre de ton drame ! Si ça peut me sauver les maux de tête, tiens, alors oui, tiens-toi loin, laisse-moi hors de ton mode de vie de merde. »

« Mon mode de vie ? Encore mieux : mon drame ? Ce n'est pas moi qui vie un mensonge. Plus maintenant, en tout cas. »

« Qu'est-ce que t'essaies de dire ? »

« Tu crois qu'on ne le voit pas, que tu n'aimes pas Tommy ? Que tu n'as pas envie de vivre avec lui, ou avec n'importe qui, en fait ? Tu es probablement la fille la plus indépendante que je connaisse, et pourtant, soudainement, tu préfères emménager avec lui qu'admettre… je ne sais pas. Je ne sais pas ce que tu penses, ce que tu essaies si désespérément de cacher, mais tu es malheureuse. Et tu le seras longtemps, si tu continues comme ça. »

« Je t'emmerde. Tu ne sais pas de quoi tu parles. »

« C'est pas étonnant. Tu ne me dis jamais rien. Rien qui ne compte vraiment, en tout cas. Je dois toujours t'arracher les informations, les confessions. Ça fait des années qu'on se connait, mais c'est comme si je ne te connaissais pas. »

« Tu peux bien parler. Comme si tu n'avais pas de secrets. »

« J'imagine que c'est ce qui nous gardait ensemble. Nos mensonges. Mais plus maintenant. Je ne peux plus vivre comme ça et toi non plus. »

« Je n'ai rien à cacher. »

« Ouais, dis-toi ça. Peut-être que tu arriveras à y croire, à force de le répéter. »

« Va chier. »

« Non, toi, va chier. Je mérite mieux qu'une amie qui me traite comme une substance dangereuse. »

« Je mérite mieux qu'une amie qui me traite comme un morceau de viande. C'est toujours ce que j'ai été pour toi ? Une belle paire de seins ? »

Sans mots, Sarah avait quitté la pièce en quelques pas précipités. Les larmes lui piquant déjà les yeux, elle était empressée de s'éloigner, de s'enfuir le plus loin possible, là où Valérie ne pourrait pas la voir, la juger.

La colère nous fait dire des choses que l'on regrette, auxquelles on ne croit pas vraiment. Sarah ignorait si Valérie avait simplement été trop loin, si elle regretterait ses paroles plus tard. Mais peu importait. Ces commentaires continuaient de lui scier la chair, la plaie étant toujours aussi à vif qu'au moment de la dispute.

Elle était rentrée chez elle la tête basse, les mains dans les poches. Et plus tard, allongée sur son lit, elle avait fixé son regard sur le mur blanc de sa chambre, incapable de bouger, de se lever, de manger.

C'est toujours ce que j'ai été pour toi ? Une belle paire de seins ?

Malgré les défauts de leur amitié, Valérie avait été la première véritable amie que Sarah avait rencontrée après avoir emménagé en ville. Sa seule amie depuis longtemps. La personne vers qui elle se tournait quand tout allait mal, quand elle avait besoin de compagnie.

La seule personne en qui elle avait eu confiance pendant toutes ces années.

Pourquoi dois-tu toujours être comme ça, Sarah ?

Et maintenant, elle était seule.

Va chier.

Seule.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle s'endormit avec le cœur endolori, les espoirs déchirés, mais avec l'esprit étrangement, inexplicablement léger. Après d'interminables semaines dans l'œil de la tempête, elle venait de traverser la deuxième, impardonnable moitié. Elle avait mal, et elle aurait mal longtemps.

Mais elle s'en remettrait.

Sa mère lui disait souvent, quand elle était jeune, qu'il fallait parfois avoir mal pour aller mieux. Que le chemin de la guérison était parsemé d'épines et d'obstacles. Une jolie phrase, qu'elle aimait répéter naïvement, jusqu'à ce qu'elle ait eu à vivre la vraie douleur de voir son père parcourir cet exact chemin, sans jamais atteindre la ligne d'arrivée. Le cynisme avait alors pris la place de l'optimisme de ses huit ans.

Mais des années, une formation en soins infirmiers, et de nombreux patients plus tard, elle avait appris à composer avec la nuance de la maladie, les possibilités, les risques. Parfois, c'était vrai, il fallait avoir mal et souffrir pour ensuite aller mieux.

Non, elle n'oublierait pas de sitôt la violence ni la finalité de la dispute qu'elles avaient eu ce soir-là.

La plus grosse, la plus douloureuse des épines sur son parcours.

Mais maintenant que le pansement avait été arraché d'un coup sec, elle pouvait attendre que le temps fasse les choses, et que la douleur s'estompe graduellement, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une pensée.

Un souvenir.

Une leçon.