NdA: And that's all, folks.

Le dernier chapitre, presque 11 ans après avoir publié le premier. Je peux maintenant dormir en paix... tant que j'oublie les quatre autres fanfictions jamais terminées sur ce compte. (Je crois qu'aucune culpabilité ne suffira à me convaincre de les terminer, celles-là.)


ÉPILOGUE

Le salon de photographie n'avait jamais rappelé. Un autre candidat avait sans doute obtenu le poste, quelqu'un avait su mieux les charmer.

Mais au milieu de tous les événements récents, Adam n'avait pas vraiment eu l'opportunité de se laisser abattre par ce détail. L'esprit ainsi occupé, il n'avait pas trouvé la force de s'apitoyer sur son sort.

Étrangement, s'il se devait de qualifier cette tentative d'un échec, il se sentait aussi un peu plus confiant. Moins terrifié par le prospect d'autres tentatives et entrevues futures. Il craignait toujours l'échec, certes, mais il sentait que les gens qu'il avait rencontrés en entrevue ne l'avaient pas perçu comme le minable qu'il s'était longtemps convaincu qu'il était. Il n'avait pas été le meilleur candidat, mais peut-être n'était-il pas non plus la loque humaine qu'il s'était dessinée avec le temps.

Il y avait de l'espoir. Cette chose qu'il n'avait pas connu pendant toutes ces années.

Lawrence déposa un bol de croustilles sur la table du salon, devant lui, avant de prendre place sur le sofa à ses côtés.

« Et cette offre? Ce n'est pas mal. » énonça le docteur en pointant du doigt l'écran de l'ordinateur portable.

« Mouais, je sais pas, c'est un peu loin. »

« Ce n'est pas si loin. »

« Je déteste le métro. »

« C'est quoi, quarante-cinq minutes de transport? »

« Exactement. C'est loin. »

« Je doute que tu trouves un emploi en photographie de l'autre côté de la rue. »

« Non. Mais plus près que l'Alaska, ce serait pas mal. »

Lawrence soupira, sans pourtant réussir à réprimer le sourire qui tirait faiblement sur les coins de ses lèvres.

« Tu peux utiliser la voiture de temps en temps, si tu veux. L'hôpital est tout près, je n'en ai pas autant besoin qu'avant. »

Adam leva les yeux de l'écran, et tourna un regard à la fois surpris et sceptique vers Lawrence.

« Tu me proposes de partager ta voiture? »

« Pourquoi pas? »

« Une demande en mariage, avec ça? »

« Bon, si tu ne la veux pas… »

Adam protesta aussitôt, secouant la tête. « Non, non, partager une voiture, c'est très bien. Très bien. Pour une voiture, je peux bien supporter l'image du vieux couple marié. »

« Vieux, quand même… »

« Tu te sens visé par le terme? Parfait, je ne savais plus comment te le laisser entendre. »

« Je ne suis pas vieux. »

« Nooon, non. Bien sûr que non. Je crois que le terme politiquement correct est 'membre de l'âge d'or'. Non? »

« Je peux aussi te laisser travailler sur ton CV par toi-même. »

« Non, non, ça va. J'arrête. Partage avec moi ta sagesse d'homme mûr. »

Lawrence laissa passer le dernier commentaire, préférant plutôt ramener la conversation sur la tâche actuelle.

Non, Adam n'avait toujours pas d'emploi, pas de plan de vie clairement défini, mais s'il prenait le temps de s'arrêter et de songer à la dernière année, rien n'était plus comme avant.

La vie d'un jeune homme en fin de vingtaine, sans éducation, peu fortuné et provenant d'une famille dysfonctionnelle n'était pas rendue plus facile. Se trouver un emploi demeurait difficile. Il continuerait de face aux jugements des autres, aux injustices de la société et du gouvernement envers les gens comme lui. Il n'aurait probablement jamais une carrière comme celle de Lawrence.

Mais c'était là la différence : il y avait Lawrence.

Il y avait eu des gens, au fil des ans. Certains qu'il aurait même pu appeler « amis ». Il n'avait jamais été complètement, indéniablement seul.

Mais il avait été seul. Il s'était isolé, n'avait que rarement laissé les autres le voir tel qu'il était vraiment – et avait regretté les rares fois dans sa vie où il s'était laissé convaincre qu'il pouvait faire confiance, juste cette fois, juste avec cette personne.

Mais avec Lawrence, c'était différent. Lawrence était là. Vraiment là. Et même si Adam se réveillait encore parfois la nuit, en panique, secoué par les cauchemars, étouffé par l'anxiété, il n'avait plus à retrouver son souffle par lui-même, et regagner le sommeil seul. Même s'il gardait toujours son cynisme et sa méfiance envers les autres, il laissait graduellement ses façades tomber, pour ceux qui se montraient dignes de confiance. Il n'avait plus à tenir le monde à distance, assez loin pour camoufler ses défauts, ses insécurités, ses vulnérabilités. Il pouvait vivre plus calmement, plus « normalement », s'il y avait vraiment une telle chose.

Et puis, il y avait Aaron. Une imprévue mais puissante raison de se maintenir à de meilleurs standards, d'être bon, d'être présent. Il n'avait jamais voulu impressionner qui que ce soit. Il avait toujours préféré décevoir dès le départ, éviter les surprises. Mais maintenant, il avait quelqu'un à impressionner, quelqu'un qui lui donnait envie de ne plus se foutre de tout. D'être quelqu'un qui méritait d'être connu.

Parfois, il prenait un café avec Sarah, au même café qu'à la première fois. En théorie, ils ne se donnaient jamais rendez-vous. Ils continuaient de maintenir l'illusion qu'ils se détestaient, qu'ils n'avaient rien en commun. Qu'ils étaient souvent à ce même petit café simplement parce qu'il était près à la fois de l'hôpital et de l'appartement de Lawrence et Adam. Sarah savait très bien qu'Adam n'était pas le genre à sortir de chez lui pour spontanément prendre un café, et Adam savait parfaitement que Sarah détestait la décoration de l'établissement, préférant de loin les tasses de café consommées tranquillement chez elle, dans son salon, devant la télévision. Mais ils n'en disaient rien, et se « croisaient » donc « spontanément » quelques fois par semaine, le temps de se botter mutuellement le derrière et râler sur le monde.

Adam savait que Sarah était lesbienne, qu'elle avait eu des sentiments pour sa meilleure amie, avait eu le cœur brisé, et n'avait pas réussi à rétablir la connexion avec elle depuis. Il savait qu'elle s'en remettait, qu'elle commençait à s'ouvrir davantage sur son orientation sexuelle, qu'elle avait même commencé à s'inscrire sur des sites de rencontre, mais n'avait pas encore eu le courage d'accepter une invitation à sortir. Elle ne l'avait pas encore avoué à sa mère, mais elle avait à tout le moins cessé d'accepter les rendez-vous galants que cette dernière organisait pour elle. Une chose à la fois.

Sarah savait qu'Adam ne l'avouerait peut-être jamais haut et fort, mais qu'il était clairement, irrévocablement amoureux du docteur Gordon. Qu'il n'aimait pas les gens, mais qu'il faisait une exception pour Lawrence et la fille de ce dernier, son fils Aaron, la mère de son fils, et parfois, Sarah. Même si ni l'un ni l'autre ne l'admettrait. Elle savait qu'il avait eu une enfance difficile, qu'il avait beaucoup souffert, même avant d'être enfermé dans une salle de bain miteuse par un psychopathe dangereux, mais qu'il commençait enfin à tranquillement, graduellement émerger, et maintenir sa tête hors de l'eau.

En peu de temps, ils se connaissaient, se partageaient des tranches de vie personnelle presque par accident, sans s'en rendre compte, entre railleries et sarcasmes. Et peut-être un jour accepteraient-ils leur statut, présentement officieux et tabou, d'amis.

Et Lawrence, aussi, avait son cercle d'amis. Ou à tout le moins, il avait Marlene. Elle venait régulièrement souper à l'appartement, quand Lawrence et elle n'allaient pas prendre un verre. Célibataire, elle semblait depuis quelques temps plus légère, moins sérieuse. Moins alourdie par la vie. (Bien que les comptes rendus de Sarah laissaient savoir à Adam qu'elle continuait de maintenir sa réputation longuement bâtie de dictatrice auprès du personnel infirmier.)

Lawrence continuait de traîner Adam à ses événements sociaux du travail, pour lui tenir compagnie, mais aussi pour lui servir de bouclier contre les conversations sur la pluie et le beau temps. Le personnel du département s'était habitué à ses passages occasionnels sur l'étage, qui ne se méritaient presque plus de mention dans les commérages des aide-soignants. Lauren, la réceptionniste, l'appelait maintenant par son prénom, et lui démontrait une gentillesse qu'il avait rarement connue de la part des travailleurs respectables. Il l'aimait bien, même s'il la connaissait très peu. Sarah l'aimait beaucoup, alors il faisait confiance à son instinct initial.

Et ainsi, parfois, en s'endormant la nuit, Adam avait l'impression d'avoir une vie presque, presque « normale ».

Encore parsemée d'anxiété et de cauchemars, d'embûches, d'injustices, de journées moroses et de crises de colère, de disputes, d'insécurités et de déceptions.

Mais étrangement, inexplicablement normale.

Presque ennuyeuse, par moments.

« De la salsa, avec les croustilles? » demanda Lawrence, en poussant le bol toujours à moitié plein vers Adam.

Délicieusement, agréablement ennuyeuse.


NdA: Merci de vous être joints à moi dans cette aventure, que vous fassiez partie des "originaux" de 2007-2008, ou que vous ayez découvert cette histoire cette année.

Je n'écris pas souvent, mais quand je publie, c'est maintenant généralement sur mon compte sur Archive of Our Own, sous le même nom. J'y ai d'ailleurs publié en 2017 une autre fanfiction sur Adam et Lawrence, en anglais. Elle s'intitule "Until He, Too, Fell Asleep." Si ça vous intéresse.

... Bref. Adios.