Partie 4 : Comment faire reconnaître les incidents

Dans le métro, Sander observait les visages le plus discrètement possible. Les gens qu'il voyait étaient épuisés, mais agissaient avec une énergie surprenante. Dans leurs yeux, une peur assumée par une résignation, une douleur assumée par une amertume, une colère assumée par la résolution de se battre contre quiconque les attaqueraient. Pour eux, les sorciers représentaient tous le même danger. Ils ne savaient rien, mais ne comptaient pas se laisser tuer pour autant. Les regards étaient méfiants, hostiles. Sander était tétanisé. Il n'osait pas faire le moindre mouvement de peur d'éveiller les soupçons. Mais il était sur qu'il était déjà soupçonné. Il était un sorcier ; eux, prenaient le métro tous les jours. Ils voyaient bien qu'il n'était pas des leurs. Il sentait leurs regards sur sa nuque. De quel coté devait-il regarder ? S'il les regardait droit dans les yeux, ils verraient qu'il n'avait pas leur amertume ni leur rage. S'il regardait parterre, ils sauraient qu'il cherche à se cacher. S'il regardait le plan du métro, il prouverait qu'il ne le prenait jamais. Il regarda là ou ils regardaient : la fenêtre, les autres, le vide. Il regarda défiler les stations en essayant de se calmer. S'il restait discret, ils n'auraient aucune raison d'agir. Il fallait rester calme.

Il avait pensé que se cacher chez lui ne servirait à rien, mais maintenant, il se demandait si venir chez les moldus servirait à grand-chose. Il devait trouver une preuve qu'ils savaient. Une preuve qu'il pourrait amener au ministère. Il avait l'impression que leurs regards devenaient plus insistants. Il n'en pouvait plus, il descendrait à la prochaine station.

Assis au café, il regardait le fond de sa tasse vide. Il commanda un autre café. Son quatrième. Ceux qui étaient à la table derrière lui en étaient au moins à leur huitième chacun. Ils discutaient à voix basse, comme s'ils craignaient qu'on les entende. Est-ce qu'ils parlaient des sorciers ? Est-ce qu'ils parlaient de lui ? Est-ce qu'ils le considéraient comme un danger ? Est-ce qu'ils attendaient qu'il fasse un geste de travers pour le neutraliser ? Où étaient-ils simplement un peu méfiant ? Peut-être ne l'avaient-ils même pas remarqué. Il valait mieux se calmer.

Au fond de la salle, il y avait une petite télévision. Il fixa son regard dessus pour paraître un peu moins perdu. Cet appareil l'intriguait un peu. D'après ce qu'il en savait, cela servait entre autres à donner les informations tous les jours, comme un journal. Quelques minutes auparavant, on y avait vu la fin d'un match d'un sport de ballon entre l'Allemagne et l'Angleterre. Puis quelqu'un avait appuyé sur un bouton, et l'image avait changé. On y voyait maintenant un homme à l'allure sérieuse assis à une table qui parlait apparemment des actualités. Cette image-là intéressait plus de monde : Tout le café était suspendu à ses lèvres. Il parla de l' « explosion de gaz » en faisant remarquer que la conduite de gaz brillait par son absence. Merde, c'est vrai ! Ils étaient tellement paniqués et tellement pressés d'en finir qu'ils avaient pris le premier prétexte sans se soucier un seul moment de sa vraisemblance ! Embêtant… Oh, et puis merde ! Tant pis. Ils s'en seraient rendus compte de toute façon. Et même s'il se trompait, il n'en avait rien à faire, ça n'aurait rien changé du tout.

L'homme de la télévision parla d'une petite fille qui avait fini à l'hôpital pour une allure trop étrange, d'un accident de la route assez sanglant, de la température anormalement basse… Les commentaires s'échangeaient, bas pour ne pas couvrir les paroles de l'homme, mais clairs pour montrer que personne n'avait peur de ses opinions. Bien que le présentateur évita soigneusement toute allusion à la magie, à chaque annonce, on soupçonnait les sorciers. Certains les accusaient systématiquement, d'autres disaient que c'était n'importe quoi, que les sorciers n'existaient pas et les extraterrestres non plus, d'autres encore avaient des positions intermédiaires, admettant l'existence des sorciers sans admettre celle de la magie, ou croyant à leur responsabilité dans les crises sans croire qu'elle soit directe, etc. Bizarrement, les explications de ces derniers étaient celles qui tenaient le mieux la route. Les débats finirent par couvrir le son des informations. Chacun avait son opinion, plus ou moins rationnelle. Ils étaient très violents dans leurs paroles et dans leur ton. Sander avait peur : il était le seul qui n'avait pas d'avis, et il reconnaissait dans leur énergie la même haine que celle de ceux qui l'avait lynché l'autre nuit.

- Mais, si les sorcier existent et qu'ils sont responsables de c'qui s'passe, alors pourquoi on avait pas de problème avant ? C'est un hasard ! Un hasard si tout va si mal !

- Attendez, peut-être que le mot « sorciers » n'est qu'un nom de code qu'ils se donnent entre eux, ça ne veut pas dire qu'ils font vraiment de la magie.

- Mais non ! Comment ils arriveraient à faire tout ce qu'ils font sans utiliser la magie ?

- Mais si ! C'est tout simple ! La pseudo explosion de gaz, par exemple, s'ils ont fait une bombe…

- S'ils avaient fait une bombe, on n'aurait pas vu une explosion de gaz ! J'connaît des gens qu'habitent dans le quartier, j'vous jure !

- Les sorciers n'existent pas ! On vit dans un monde rationnel, arrêtez de parler comme si on était au moyen age, merde ! Y'a forcément une explication rationnelle !

- T'en veux une, d'explication rationnelle ? T'as pas vu l'émission de la 2 hier soir ?

- Celle ou ils traité tout ceux qu'étaient pas d'accord avec eux de cons et de malades mentaux ?

- Non j'l'ai pas vu ! Pourquoi ?

- Ils ont jamais traité les autres de cons ! Vous dites n'importe quoi !

- Ils les ont pas traité cons ? Vous plaisantez ?

- Vous en pensez quoi, vous ?

- Moi ? J'ai pas pu l'voir, j'ai juste lu le compte rendu dans le journal.

- Le journal ?! Lequel ?! s'écria brusquement Sander.

Il prit conscience qu'il n'aurait pas du crier comme ça. Trop tard, on fera avec.

- Bah, le times. Mais pourquoi vous criez ?

- Excusez moi, euh, vous savez s'il est toujours en vente ? demanda-t-il en essayant de se calmer.

- Normalement oui.

- Vous êtes sur ?

- Mais j'en sais rien, moi !

- Merci quand même !

Il paya sa note, puis sorti en courant dans la rue.

- C'était qui ce type ?

- Je sais pas, mais il est bizarre.