*Dans une nuit glaciale enveloppant de brume un cimetière lugubre, sous les cris des corneilles, une main jaillit soudain du sol*

Raaaaah !

Non, je ne suis pas morte. Pas encore. Et je profite de ma pause-résurrection pour me remettre à cette fic, honteusement délaissée... Je ne sais pas trop comment me faire pardonner. :/ C'est extrêmement impoli de disparaître comme ça, au moment précis-en plus ! - où je pensais pouvoir reprendre un rythme plus régulier. Vys, j'ai failli me fracasser la tête contre le mur quand j'ai lu ta review (j'ai « juste » loupé ça de 6 mois, c'est grave ? ). Vraiment, désolée, désolée, désolée...

En plus, je viens de me rendre compte que les chapitres que j'écris sont assez courts, dans cette fic; c'est vraiment du foutage de gueule de ma part. :/ Je n'ai plus qu'à vous reconquérir, bien fait pour moi. En attendant, je poste quand même les deux derniers chapitres du premier cycle de Chris, et après... ha, après, ça sera plus facile, ce sera le cycle d'April et là, j'ai déjà écrit des choses, et on touche enfin aux trucs intéressants. :) Bref, j'espère sans trop y croire que vous ne m'en voudrez pas trop...

Nous avons continué à marcher pendant un moment, Loki et moi, silencieux, les autres bavassant gaiement derrière nous. J'avais décidé d'envoyer au diable la technique « pense-z-y-pas » de David, et je me morfondais avec violence sur ce qu'Etain et moi aurions pu être.

Etain et moi.

Moi et Etain.

Mon Etain, à moi.

La somptueuse, pulpeuse, adorable femme dont j'étais irrémédiablement tombé amoureux. Au fil de mes divagations, j'ai commencé à perdre la notion de séparation entre Everworld et l'Ancien Monde. Je me disais que si je me promenais avec elle, plus jamais je ne me retournerais en levant le pouce sur les bimbos qui flânaient devant le centre commercial de Chicago, comme je le faisais avec mec anciennes copines pour les rendre jalouses. Je l'aurais présentée à ma mère; elles se seraient tout de suite adorées, et mon frangin aurait tiré une de ces tronches en lui ouvrant la porte ! Goëwynne aurait fini par se détendre avec moi, et un jour, nos familles se seraient rencontrées. J'imaginais bien mon alcoolique de père tenter un baisemain à la reine elfique sous la surveillance d'un de ses gardes-fées. Et ensuite, on se serait mariés. Elle aurait eu une longue robe blanche accentuant encore le contraste entre sa peau laiteuse et ses cheveux flamboyants. Et...

-Chris ! Hé, Chris !

J'ai atterri brutalement, et j'ai constaté, surpris, que j'étais tout seul à avancer. Les autres s'étaient assis sur des rochers, en train de débuter un dîner frugal, et Merlin essayait d'allumer un feu au centre du cercle qu'ils formaient. Feignant le naturel le plus total, j'ai effectué une pirouette pour faire demi-tour, et je me suis dirigé vers un rocher libre avec un air innocent.

-Ben alors, tu dors ? m'a demandé Jalil avec un sourire narquois.

Je lui ai répondu, avec une élégance indescriptible, par la pire grimace de mon répertoire. Il m'en a décochée une plus laide encore.

Mince, je ne la connaissais pas, celle-là.

April a levé les yeux au ciel, mais je l'ai vue retenir un sourire.

-On continuera demain, m'a t-elle magnanimement expliqué. On arrive dans des terres pas très accueillantes, et c'est mal vu de s'y balader la nuit.

J'allais rétorquer une réplique cinglante, mais par prudence, j'ai jeté un coup d'œil au ciel avant.

Bon sang, il faisait déjà nuit ?!

Autant pour ma réplique cinglante.

David a du remarquer mon air surpris, car il a gloussé en secouant la tête.

-Tu ressembles à un pigeon, quand tu fais ça, ai-je machinalement commenté.

Il a immédiatement perdu son sourire. Ha.

J'ai vu Balder masquer un sourire derrière sa main puissante. Je semblais souvent l'amuser. Tant mieux, je l'aimais bien. Toutefois, en un éclair, une pensée désagréable m'a traversé la tête : je me suis vu, avec une précision déconcertante, déguisé en Arlequin à clochettes, en train de faire des cabrioles devant le gratin du panthéon Nordique. J'ai grimacé. Amuser un dieu, ça pouvait être risqué. Ces types n'avaient pas le sens de la demi-mesure. J'étais rarement difficile concernant les emplois qu'on m'offrait, débrouillardise oblige, mais j'avais encore une dignité. Je me suis rapidement imaginé la scène :

« -Hé, Christopher, tu es plutôt marrant comme mortel. Ça te dit de passer le restant de tes jours à jouer le clown devant la cour d'Odin ? Sinon, je peux aussi t'envoyer vérifier que la voûte céleste en est une, d'un bon coup de marteau. Ça marche ? »

Bon, et bien j'allais y aller doucement sur les blagues. M'instaurer un quota, peut-être ?

-Chris, le monsieur te parle, a fait David avec un air ironique, désignant du menton Jalil.

-Rrrourrourrrou, ai-je fait en imitant les gestes qu'il faisait avec la tête.

Raaah, mais c'était tellement difficile de résister !

April a brièvement éclaté de rire. David a pris une jolie teinte écarlate. Et, fait surprenant, j'ai vu Loki sourire.

Wouaaoh. Pas de doute, à ce niveau-là, j'étais surpuissant. J'étais l'Archange Rigolard, descendu s'incarner sur la terre pour guider les esprits perdus vers la Lumière.

Prosternez-vous, mortels et dieux de tout poil, je suis votre Sauveur.

Ébloui de mon illumination, j'ai tout de même daigné me tourner vers Jalil. Que voulez-vous, on est modeste ou on ne l'est pas.

-Tu disais, monsieur ?

-Que tu m'avais l'air bien crevé, que tu devrais dégager ton sac de derrière ton dos avant qu'il ne soit plus rempli que de miettes agonisantes, et que s'il-te-plaît, tu serais aimable de me passer l'eau, a patiemment répondu Jalil.

-Crève en silence, lui ai-je rétorqué.

Je lui ai tout de même passé l'eau. Et j'ai posé mon sac à côté de moi, et vérifié que je n'avais pas bousillé les provisions (pas que ça me dérangeait tant que ça, une fois dans l'estomac ça revenait au même, mais certaine rouquine m'aurait probablement pendu avec mes tripes si j'avais écrasé les fruits).

Ce qu'il m'énervait, à toujours avoir raison.

-Jalil a raison, a doucement dit Merlin. (Qu'est-ce que je disais !) Vous devriez vous reposer, la journée de demain sera longue et éprouvante.

-On n'arrange pas de tours de garde ? a demandé David, réprimant un bâillement.

Thor et Balder ont secoué la tête.

-Pas besoin, a fait le premier de sa voix grave.

-Seuls les mortels ont régulièrement besoin de repos, a ajouté le second.

J'ai reposé le pain (rassis) que j'avais commencé à grignoter, et je me suis confortablement (ou presque) adossé à mon rocher.

-Hé, David, ai-je fait à voix haute tout en feignant un air de conspirateur, c'est moi ou il nous prend pour des femmelettes, le monsieur ?

David a hésité un moment, puis il a semblé décider de ne pas m'en vouloir, et il a acquiescé avec une grimace soucieuse.

-C'est pas toi, m'a t-il répondu, jetant un œil amusé aux deux dieux.

Ceux-ci ont souri, visiblement peu dupes. J'ai vu du coin de l'œil une expression malicieuse passer sur le visage de Loki, si vite que je n'étais pas sûr d'avoir bien vu.

-C'est surtout pour les femmes que mes confrères s'inquiètent, a t-il commenté d'un ton innocent qui ne trompait personne. Nous savons bien qu'aucun homme ici n'a besoin de repos.

April, allongée sur son tapis de sol et enroulée dans sa couverture, a répondu sans relever la tête :

-Je vous prends tous les huit en même temps quand vous voulez, et d'une seule main encore !

J'ai rigolé, puis je lui ai tapé sur l'épaule.

-Fais gaffe au vocabulaire que tu emploies, ma grande. La plupart d'entre nous seraient sans doute en-chan-tés que tu nous prennes, même d'une seule main.

J'ai conclu mon propos par un clin d'œil grivois.

David m'a fixé d'un air incrédule, mais les dieux Nordiques semblaient particulièrement amusés par ma remarque. Oups. J'espérais juste que je ne venais pas de leur donner des idées.

-Dans tes rêves, espèce de singe en rut, m'a répliqué April, un air indigné peint sur son visage fin.

Je l'ai détaillée alors qu'elle se retournait pour dormir. Une peau pâle au grain soyeux, des cheveux longs et flamboyants malgré leur emmêlement avancé, des yeux ensorcelants, un corps fin et fuselé sous sa tenue hétéroclite...

Hmm.

Note à moi-même : éviter les remarques trop paillardes quand les Nordiques étaient dans le coin. Eux risquaient de s'arrêter au premier degré, et je doutais qu'il fassent grand cas de la chasteté de notre rouquine adorée.

J'ai mangé assez peu (chose rare), l'estomac encore noué par les évènements de la journée. Une fois ma pomme finie, j'ai envoyé au diable les règles de convenance, et jeté mon trognon par-dessus mon épaule. Il a rebondi contre un rocher, et est revenu rouler près de moi. De guerre lasse, je l'ai regardé méchamment, avant de décider, dans ma grande mansuétude, que non, je ne me battrai pas contre un trognon de pomme.

J'ai balayé du regard notre équipe de bras cassés. Odin et Merlin devisaient à voix basse. J'ai tendu l'oreille, espérant quelque ragot croustillant, mais quand j'ai entendu « Kali », j'ai compris qu'ils parlaient probablement « seulement » de leurs problèmes respectifs avec les Hindous. Et même si en savoir plus à ce sujet m'aurait sans doute intéressé, j'étais trop fatigué pour supporter une conversation géopolitique.

Et en plus, mes pieds me faisaient un mal de chien.

Ça allait être sympa, demain, la crapahute dans la forêt qu'on entr'apercevait à l'horizon. J'ai bougonné intérieurement, puis repris mon observation, attendant que le sommeil me gagne. Thor et Balder étaient installés de part et d'autre de Jalil, et le félicitaient à grandes claques dans le dos du rythme infernal auquel il avait marché toute la journée. Je l'ai vu grimacer et manquer de recracher son eau à une tape un peu trop forte. Amusé, je l'ai fixé jusqu'à ce qu'il me remarque, puis j'ai levé le pouce dans sa direction. Il n'a pas eu l'air d'apprécier mon évidente marque de compassion. Le rustre. A leur droite, David était adossé contre son rocher, les yeux mi-clos, les mains croisées derrière la tête. Il dodelinait légèrement de la tête, somnolant visiblement. Par pure mesquinerie, je lui ai lancé mon trognon de pomme, ce qui l'a brusquement réveillé. Je lui ai offert mon plus beau sourire en réponse à son regard noir à la John Wayne, et j'ai esquivé le fruit lorsqu'il me l'a renvoyé.

Je me sentais mieux, d'un coup. Dingue, l'effet qu'enquiquiner le Général Davidos pouvait avoir sur mon moral.

Loki, comme toujours depuis qu'il avait rejoint notre fine équipe, était seul. Assis un peu à l'écart des autres Nordiques, il contemplait les étoiles, les genoux repliés contre lui. Ce type commençait à m'intriguer. En présence de ses confrères, il semblait perdre toute la morgue qu'il avait montré lors de nos précédents rencontres. D'accord, il avait tué Balder, emprisonné et torturé Odin pendant je ne sais pas combien de siècles, mais la froideur qui régnait entre eux avait l'air de dépasser ça. Ce n'était même pas Odin, avec qui la tension se faisait le plus ressentir (et pourtant, il me semblait que si quelqu'un était à plaindre, c'était bien le Vieux Bonhomme). Je me suis brièvement demandé pourquoi il en était venu à tuer le dieu, bien en forme aujourd'hui, qui souriait à Jalil de toutes ses dents. Enfin, de toute façon, être Méchant d'un panthéon, ça ne devait pas être facile à gérer pour avoir des relations sociales... Finalement, j'ai haussé les épaules.

Comme disait l'autre, « chacun sa merde ». Au moins, lui, c'était un dieu, avec des vrais pouvoirs, pas un Hobbit catapulté dans un monde de dingue pour y faire régner l'Amour et la Rigolade.

Oui, ma compassion avait ses limites. Surtout quand j'avais mal aux pieds.

Bon sang, c'était pas possible, je devais avoir des ampoules énormes.

« Dors, Chris », me suis-je ordonné. « Pionce, crétin, tu vas être une loque demain. » J'ai gigoté contre mon rocher, essayant de trouver une position confortable (ou du moins, où je n'aurais pas une saloperie de caillou pointu enfoncé entre les omoplates). David s'était endormi, lui.

J'ai finalement posé mon regard sur April. Je ne le lui avouerais jamais, bien sûr, mais je m'inquiétais pour elle. Elle avait des convictions fermes d'Américaine du XXIe siècle, et un tempérament aussi enflammé que sa chevelure. Jamais elle ne pourrait coller au moule de la femme Everworldienne, c'était évident. Mais je ne la voyais franchement pas finir vieille fille; il y aurait forcément quelqu'un, quelqu'un d'Everworld, avec qui elle finirait. Mais qui ? Le souvenir d'un ange à la chevelure satinée m'a traversé brièvement l'esprit, et j'ai fermé les yeux. Je me faisais sans doute du souci pour rien. Il y avait aussi des gens bien, dans ce monde de dingues. April trouverait quelqu'un qui la méritait. J'ai souri. N'importe qui, qui elle voulait, du moment que j'étais là pour voir notre rouquine explosive et féministe se caser avec un Everworldien. Je me suis soudain rendu compte que l'idée qu'elle finisse avec l'un d'entre nous, un des Hobbits, m'était inconcevable. Nous nous connaissions trop. Quoique... April et Jalil, c'était peut-être possible.

J'ai prié pour que cela n'arrive pas. Par pur égoïsme : qu'est-ce que ce serait banal ! Et pas drôle !

Même pas honteux de ma mesquinerie, j'ai commencé à sentir le sommeil, doucement. Des sons me parvenaient de l'intérieur de ma tête, dépourvus de sens, et sitôt que je pensais à quelque chose, je l'oubliais. Une réflexion m'a brusquement traversé l'esprit, avant de s'évanouir.

April respirait trop fort pour être en train de dormir.

Elle faisait semblant.

Pourquoi ?

A quoi je pensais, déjà ?

Chouette, je dormais.