La nuit était venue bien plus rapidement que les jours précédents lui avait il semblé… Comme si le royaume nocturne était impatient d'assister au spectacle qui avait été prévu en son sein. Une certaine excitation parcourait irrémédiablement ses veines, à elle aussi, saturant ses neurones d'une fébrilité complexe o se mêlaient appréhension, réticence et hâte. En effet, la pactisante allait de nouveau devoir se plier aux ordres tout puissants du maudit Syndicat, se transformant une nouvelle fois en pantin docile et meurtrier pour le compte d'êtres infâmes avides de pouvoirs. Cependant, cette nuit, cette optique désagréable d'être utilisée comme un pion sans âme se voyait agrémentée d'un aspect inédit des plus exaltants. Elle allait devoir agir en concert avec le faucheur des ténèbres…

Une optique qui ne manquait pas d'alimenter curiosité et impatiente, ainsi qu'une certaine quantité d'angoisses qui l'étreignait alors qu'elle se préparait en vue de l'heure fatidique approchante. Jusqu'à présent, la jeune femme avait connu Hei en tant qu'adversaire, en tant que partenaire forcé, en tant que voisin de pallier fugitif et, depuis peu, peut être, en tant qu'ami en devenir. Jamais elle n'avait encore exécuté de mission en sa compagnie. Si l'idée la ravissait, lui permettant de lier d'avantage de liens avec le redoutable agent, elle l'effrayait également dans une certaine mesure. Effectivement le risque de découvrir un coté peu gratifiant du mystérieux brun était plus que grand.

Lors de ses deux affrontements, elle avait pu elle-même expérimenter son habilité, sa précision, ses nombreux talents, mais surtout, l'aspect implacable et intransigeant de ses actes. De la même manière qu'elle-même effaçait son âme afin d'effectuer les sinistres ordres auxquels elle devait se soumettre, Hei devenait, lors de ses missions, le redoutable faucheur des ténèbres. Bien que ses prouesses en tant qu'agent fussent admirables sur le plan technique, Gabrielle ne pouvait s'empêcher de redouter cette confrontation inévitable à cette facette de son partenaire qui risquait de remettre momentanément en doute la nouvelle image qu'elle tachait de se forger à son propos, la plus partiale et vraie possible…

La jeune femme fixait avec une intensité féroce son reflet dans le miroir de sa salle de bain alors qu'elle s'affairait à attacher ses longs cheveux châtains en une haute queue de cheval tirée. Mais qui était-il donc, en réalité, ce jeune homme aux yeux de la même couleur que la nuit sans lune surplombant le monde depuis l'apparition des portes ? Quelle était donc la facette qu'elle avait pu entrevoir qui était celle de son âme dénudée de toute défense ? A chaque fois qu'il lui paraissait parvenir à mettre le doigt sur un aspect de sa personnalité aussi insondable que son regard cobalt, une multitude d'autres questionnements surgissaient, ne faisant qu'accroitre d'avantage encore le mystère l'enveloppant. Mais qu'importait. Elle parviendrait à le percer à jour !

Les raisons de cet intérêt brulant qu'elle ressentait à son sujet étaient, quant à elles, multiples et confuses. Elle connaissait le jeune homme d'avant, de part sa réputation qui n'était, dans le monde souterrain des pactisants, plus à faire. Avant d'arriver au Japon, son pseudonyme funeste lui avait été plus fois mentionné comme étant celui d'un des contractants les plus doués ayant survécu à la guerre sanguinaire d'Amérique du Sud. Ses capacités étaient redoutées par delà les frontières nippones. Quand elle s'était retrouvée confrontée à lui, découvrant cette morbide légende en chair et en os, face à elle, une certaine électricité avait parcouru son corps entier. Plus que par son pouvoir assassin, il émanait de son être 'quelque chose'. Un sentiment indescriptible et intangible, teinté de puissance, d'assurance, mais aussi d'un parfum semblable à de là mélancolie. Et chaque instant passé en sa présence n'avait fait qu'augmenter cette sensation, difficilement détectable et pourtant belle et bien présente… Quel individu complexe….

Gabrielle sortit de sa salle de bain, se dirigeant vers l'entrée de son appartement o se trouvait un carton dans lequel étaient déposés des vêtements entassés qu'elle saisit afin de vêtir son corps pâle et svelte de sa tenue de mission. Noire comme les ténèbres, noir comme la mort qu'elle allait devoir semer… A mesure qu'elle s'habillait, la demoiselle sentait une sorte de pression s'abattre sur son corps, comme si le tissu de sa tenue était fait de plomb… Et d'une certaine façon, c'était le cas. En effet, le Syndicat avait eut l'extrême bonté de lui faire parvenir des habits spéciaux dont la matière était, celons Mao, pare balle…

En effet, au moment où il s'apprêtait à prendre congés après avoir délivré l'ordre de mission, il y avait de cela quelques heures, le chat noir lui avait donné une adresse à laquelle elle s'était ensuite rendue afin de récupérer le colis contenant son équipement. Suivant ces instructions, la pactisante y était allée, découvrant avec surprise qu'il s'agissait d'une sorte de petit tabac. Elle s'en était approchée, légèrement incrédule, adressant un sourire maladroit à l'adolescente aux cheveux argent qui était assise derrière le comptoir, le visage impassible. D'après les dires de Mao, cette jeune fille était un 'pantin' au service de l'équipe de laquelle elle faisait manifestement partie malgré elle. Son nom était 'Yin', ou 'argent' en chinois. Le Syndicat faisait apparemment toujours autant preuve d'originalité… Gabrielle demeura quelques secondes silencieuse, hésitante, perdue dans l'observation de la 'Doll' qui n'avait même pas levé les yeux grenat vers elle. Elle était assez belle mais l'absence absolue d'expression sur son visage la déshumanisait, la transformant en véritable poupée de porcelaine. Seule sa très légère respiration trahissait la vie l'habitant. Son état figé déstabilisait profondément l'européenne, ne ravivant que trop de souvenirs douloureux au sujet d'une fillette aux mêmes caractéristiques…. Reprenant ses esprits, tachant de son mieux de chasser cette montante, elle s'adressa à la tenancière du tabac, tentant de donner autant de chaleur possible à sa voix.

« Bonjour ! Je suis Gabrielle ! Enfin, euh, Lan… Tu es Yin, c'est bien cela ? On m'a dit que tu avais un colis pour moi. »

« … oui… »

De gestes lents et délicats, l'interpellée se saisit d'un paquet en carton posé à coté d'elle, le déposant sur le comptoir. Durant tout ce laps de temps, elle ne dirigea pas une seule fois son regard vers son interlocutrice, la troublant d'avantage d'encore, comme la plongeant dans un bain glacé. Gabrielle posa ses mains sur la boite, la faisant un peu tournée, en proie à une légère nervosité face à la demoiselle au faciès inexpressif.

« Eh bien… merci ! A bientôt surement ! Je pense que nous sommes appelés à nous revoir… »

La dénommée Yin acquiesça d'un truc léger signe de tête, silencieuse, encourageant cependant la pactisante qui y perçu une avancée non négligeable.

« Je passerai peut être de temps en temps, si tu es d'accord. Au fond, nous sommes dans le même bateau non ? Tu ne te sens pas trop seule ici ? Je peux t'apporter des choses, des machins ou des bidules, histoire de rendre plus accueillant cet endroit, qu'en dis-tu ? »

Lentement, l'adolescente aux cheveux d'argent leva les yeux vers elle, une lueur fugitive d'étonnement traversant ses pupilles inertes. Pour la membre nouvelle du Syndicat, c'était indéniablement une victoire qui dissipa le poids écrasant son cœur. L'histoire ne se répétait jamais deux fois… Adressant un sourire radieux à sa nouvelle partenaire, Gabrielle prit le coli qui lui était destiné, saluant une dernière fois la jeune fille avant de s'en retourner à son appartement.

Dans le précieux paquet, elle avait trouvé une tenue complète comprenant un t-shirt moulant à manches courtes possédant un col montant, un pantalon noir très ajusté ayant des possibilités d'y accrocher d'autres accessoires, un blouson des plus cintré de la fameuse matière pare balle ainsi qu'une paire de bottes montantes. Le tout dans un éventail de couleur incroyable allant du noir au noir…

Alors qu'elle s'habillait et constatait avec effroi à quel point ces vêtements s'ajustaient à son corps, la demoiselle refusait obstinément de se demander comment les membres du Syndicat étaient parvenus à faire une tenue aussi proche de ses mensurations, sous peine d'être prise de violentes pulsions meurtrières. D'un geste vif trahissant un énervement grandissant, la pactisante remonta la fermeture éclaire de son blouson jusqu'à la base de sa poitrine harmonieuse afin de garder une liberté de mouvement optimale. Un léger soupire lui échappa alors que son regard marron vert tomba jusqu'au réveil trônant sur la table basse près de la fenêtre, indiquant de ses chiffres lumineux que l'heure était proche. Il allait être temps d'y aller… Au dehors, la nuit était tombée, voile sombre dans lequel elle allait bientôt se fondre afin d'accomplir sa mission.

Elle demeura quelques instants figée, respirant profondément afin de chasser tout trouble de son être, concentrant son calme qui lui serait sans nul doute grandement nécessaire. Elle ferma les yeux, serrant et desserrant ses mains emprisonnées dans des mitaines de cuir pour assouplir l'épais tissu trop neuf. Il lui fallait y aller… Repousser l'inévitable ne servirait à rien, elle ne le savait que trop. Rouvrant les yeux, la demoiselle prit une profonde inspiration, rompant son immobilité protectrice dans le but de se rendre jusqu'à son fidèle ami le réfrigérateur. Elle l'ouvrit, en extirpant deux bouteilles distinctes au contenu pourtant semblable. La première, volumineuse et banale, lui servit à se désaltérer dans l'instant. La seconde, quant à elle, était une trouvaille qui risquait de s'avérer fort utile durant les heures à venir. En effet, cette dernière avait la particularité, malgré sa matière plastique, d'avoir une forme semblable à une flasque de whisky. Sa contenance en était, logiquement, plus restreinte mais parfaitement transportable dans l'une des poches de son blouson. Le cas échéant, cette bouteille lui servirait de réserve de secours…

Cela fait, elle se pencha vers le carton qu'elle avait laissé au sol, récupérant en son fond un petit appareil auditif qui lui servirait à communiquer avec Hei au cours de la mission. Gabrielle le positionna dans son oreille gauche, le fixant ensuite à son col avant de l'activer, à présent prête à quitter son appartement. Au dehors, les ruelles s'étaient vues désertées au profit des foyers, lui offrant le champ libre. Elle s'avança vers la porte, s'apprêtant à poser la main sur la poignée mais s'arrêta, hésitante. Elle se mordilla la lèvre inférieure, se sentant un peu idiote d'avoir de telles pensées au seuil d'une mission qui pouvait bien être des plus risquées… Se raisonnant, elle empoigna la barre de fer, secouant un peu la tête, commençant à l'abaisser mais la relâcha avant de faire volte face et de se diriger rapidement dans sa salle de bain où elle se saisit de son flacon de parfum, s'en aspergeant d'un coup léger. Les odeurs douces et fruitées envahir l'espace alors que la pactisante observait son reflet, le feu empourprant ses joues.

« Non mais franchement… »

Reposant le flacon, la jeune femme se précipita vers la porte, sortant d'un pas légèrement précipité. Elle la referma, s'y adossant quelques secondes, fixant avec obstination le bout de ses chaussures.

« Non mais franchement ! »

Reprenant ses esprits, la demoiselle reporta son attention sur son environnement, guettant le moindre bruit suspect. Mais rien. Des bruits lointains parvenaient à ses oreilles, mais rien ne pouvant la préoccuper présentement. Sans plus attendre, elle s'élança dans la nuit, fugitive et rapide.

Il lui fallait encore récupérer une dernière chose avant d'être totalement opérationnelle pour la mission qui l'attendait… Traversant les ruelles abandonnées, Gabrielle parvint bientôt à une sorte de petit parc niché au creux d'un quartier résidentiel paisible, s'y engouffrant sans hésiter. D'après les instructions qu'elle avait trouvé dans son colis, ce dont elle avait besoin se trouvait derrière le grand buisson, à coté des balançoires. En cette heure avancée, ce lieu de jeu et d'amusement prenait une dimension des plus sinistres qui ne rassura aucunement la pactisante. Quelle ironie, pour un être comme elle, d'éprouver de l'angoisse face aux ombres naissant de l'obscurité ! Mais elle n'y pouvait rien… Parfois, la peur montait en elle, incompressible, implacable, dévorante… D'autres jours, elle trouvait son salut dans la nuit, la trouvant apaisante dans masque enveloppant… Elle n'était pas dans un bon jour… Tachant de ne pas y prêter attention, d'un pas empressé, elle traversa l'espace délaissé jusqu'à l'endroit indiqué, contournant le mur végétal afin de découvrir l'objet recherché.

Et elle était là… Flambant neuve. D'un noir étincelante. Sa silhouette sportive se découpant dans l'espace avec une sorte de violence fougueuse qui fit sourire la demoiselle. Une Triumph… Pour une fois, le Syndicat avait tapé juste. Gabrielle s'approcha du sublime engin, extirpant d'une de ses poches de pantalon la clé qui avait été jointe aux instructions de la boite. Décidément, cette mission était réellement peu commune…

Cela faisait quelques temps déjà qu'elle n'avait pas chevauchée un tel bolide, mais déjà elle sentait son être frissonner d'excitation et retrouver ses automatismes. Sans plus attendre, la contractante enfourcha avec agilité l'appareil, positionnant ses mains sur le guidon, prenant possession de son destrier des temps modernes. Elle glissa la clé dans le contact, enclenchant les mécanismes qui répondirent instantanément à ce sésame absolu, laissant échapper un ronronnement sourd et silencieux à peine perceptible au milieu des bruits urbains nocturnes… La jeune femme se redressa, allant chercher à l'intérieur de son blouson ses grandes lunettes noires qu'elle posa sur son nez, un léger sourire aux lèvres.

Elle glissa un regard vers le ciel factice, lançant un clin d'œil quelque peu mutin dans la direction de l'étoile écarlate brillant pour l'âme du faucheur des ténèbres, prête à se jeter dans l'arène.

« It's show time, honey… »

Puis elle se repositionna sur sa moto, faisant gronder le moteur dans la nuit, rétractant d'un geste vif la béquille de sécurité avant de démarrer en trombe, se jetant dans l'inconnu à tombeaux ouverts…