Voilà donc le chapitre 2... Je pense que le titre ne laisse qu'un seul suspens, donc, de peur de le briser, je vous dirai seulement : Bonne lecture !


L'enterrement

Adieu, c'est ce que je devais dire, une fois de plus.

Un son désagréable transcenda à nouveau la pièce : la grande aiguille de la pendule venait imperceptiblement de se rapprocher du chiffre douze. Elle l'atteindrait bientôt, et marquerait le début d'une nouvelle vie. L'immense meuble pourvu d'un cadran circulaire blanc semblait soudain bien terrifiant il montrait à quel point les humains étaient faibles face à l'univers et au temps qui le régissait. Personne ne pouvait échapper à ce concept, nous serions bien tous, un jour, rattrapé par l'usure. Nos corps finiraient par se désagréger et revenir à la terre. C'était un cycle immuable, sans fin. Et il venait de me rattraper.

Je continuai de fixer les nervures en bois de l'instrument de mesure, les explorant, suivant leurs moindres bifurcations. Mon regard finit par tomber sur la vitre qui laissait le balancier à découvert. Ce dernier ne cessait de bouger d'un coin à l'autre de sa prison, marquant les secondes. J'étais hypnotisée par ce mouvement que rien ne pourrait jamais arrêter. Car le temps passe, et ne s'arrêtera jamais. Aujourd'hui, j'assistais à ses ravages, ou plutôt, devrais. Mais je ne voulais pas y aller voir cet objet me serait trop douloureux.

Or ce n'était qu'une boîte ! Une simple boîte que nous allions enterrer ! Elle signifiait pourtant tellement de choses. Choses que je ne réussissais pas à accepter.

Je n'avais jamais vécu une telle épreuve, aussi quelques fois, je me demandais si ce n'était pas un de ces rêves qui semblent très réalistes, mais qui sont en fait fictifs. Après tout, qui pouvait prouver le contraire ? Je dormais peut-être, tout simplement. Ce n'était pas réel ! Voilà la solution ! Je faisais certainement un cauchemar. Mon père n'était pas réellement mort, je me réveillerais bientôt. Il serait alors là, m'attendant à la table de la salle à manger, et râlant comme d'habitude sur la tenue peu décente, selon lui, que j'utilisais pour dormir.

Mais une odeur âcre flottant dans l'air me sortit de mes divagations. Perturbés, mes yeux arrêtèrent de fixer d'un air hagard le socle sur lequel la pendule reposait, pour essayer de contourner le fauteuil vert derrière lequel je m'étais cachée. Ce dernier ne me laissait observer qu'une mince partie du salon, comprenant principalement l'horloge, ainsi qu'un léger panache gris qui se diffusait lentement dans la pièce. Le brasier du feu ouvert, encastré à quelques mètres de la pendule, devait s'être éteint. Plus aucune lumière ne résidait à présent dans la salle de séjour, même les fenêtres étaient occultées par des rideaux. L'atmosphère était macabre, comme mon âme.

Je détachai un bras timide de mes genoux, recroquevillés contre ma poitrine, pour effleurer le parquet en chêne. Une mince pellicule de poussière stagnait sur la boiserie, aussi, avais-je dû laisser une trace. Cette maison était à l'abandon depuis plusieurs jours, d'ailleurs, plus rien ne semblait y vivre. Même moi.

J'ignorais tout de ce qui m'arrivait. Je ne m'étais plus regardée dans une glace depuis des jours, ne faisais même plus attention à ce que je mettais dans mon assiette…

A nouveau, une nouvelle minute passa. De légers battements résultaient des mouvements du balancier, emprisonné dans sa cage en verre. Ce bruit assourdissait mes oreilles, il ne cessait de résonner dans ma tête. Comme pour me rappeler que la fin sera bientôt là, que le temps avance et ne peut reculer, que rien ne pourra être changé. J'avais l'impression que chacun de ces sons martelait mon corps de coups. Ils meublaient le silence anormal des lieux, comme mes pleurs l'avaient jadis fait. Je tendis l'oreille, essayant de faire abstraction de ces vibrations martelant l'air. Mais aucun grattement ne me parvint. La plume qui frottait en permanence de vieux parchemins décrépis était nonchalamment posée sur le rebord d'un bureau recouvert de poussière. Elle ne serait plus jamais utilisée, personne ne viendrait l'empoigner. Elle serait perdue.

Comme moi, à présent. Comme je l'avais perdu. A jamais.

Un coup sonore hurle soudain dans le salon, me faisant sursauter. Il est onze heures. La sonnerie grave de l'horloge bruit dans toute la maison. Mon corps, attiré par cette détonation éphémère, se lève mécaniquement. Je fais quelques pas titubants, me raccrochant au dossier du fauteuil pour ne pas tomber. L'horloge continue de sonner. Je déteste ça, elle me fait penser à ce qui est entrain de se produire, à cette saleté d'enterrement, que je ne peux accepter.

Je traversai vivement le salon, gorgée d'une énergie nouvelle, celle animant les fuites. Je sautai par-dessus la petite table basse et évitai un imposant canapé. Malgré l'obscurité, je savais exactement où chaque meuble se trouvait, aussi, je pus facilement les éviter pour ensuite me retrouver dans le couloir. Mes mains tâtonnèrent ses murs, télescopant quelques fois les arêtes acérées des bougeoirs dorés, suspendus aux façades de papier peints. Lorsque je pus me guider, grâce au halo lumineux filtré par le vitrail de la porte d'entrée, j'ouvris cette dernière à la volée. Sans prendre le temps de la refermer, haletante, je poursuivis ma course.

La pluie tombant à verse me glaça le sang dès son contact. Ma simple chemise blanche fut trempée en un rien de temps. Quant à mes pieds, que je n'avais pas pris la peine de chausser, ils pataugeaient dans la boue froide. Je menaçais de m'étaler à tout instant mes mains enrayaient de plus en plus souvent le contact entre le sol et mon corps. Mon pantalon de toile noire, dont l'extrémité était tachée d'une substance brune, collait à mes jambes et soulignait leur forme avantageuse pour une fille de mon âge. Je frissonnais toute entière sous les pleurs de la tristesse céleste. Tous ses membres glacés me faisaient souffrir.

Quand des tombes, garnies des plus somptueux bouquets, commencèrent à parsemer le sol, je me figeai. La peur serrait mon ventre. Je n'aurais jamais un courage suffisant pour affronter la vue de ce cercueil. Jamais.

La sensation nouvelle me parcourant donnait à mes yeux l'envie de pleurer. Ce ne pouvait être possible. Un battant comme lui ! Mon père n'avait pas pu se montrer si faible devant la mort, c'était tout simplement un mensonge, une aberration.

J'abattis mon poing sur le dessus d'une pierre tombale, éjectant quelques gouttes aux alentours de ma main. Je retins un cri de douleur, mais ne pus empêcher mon corps de tomber à genoux dans l'herbe humide. J'écartai quelques mèches collantes de mon visage ruisselant de pluie. Mon poing rageur toujours abattu au même endroit, je fermai les yeux pour me concentrer davantage. Deux choix se présentaient à moi : affronter la vérité, ou la fuir à jamais.

C'était le moment, l'instant de départager ma raison et mon envie fugitive. Celles-ci se combattaient férocement en moi, usant chacune des plus beaux arguments pour faire céder mon corps. Ce dernier, ne sachant qui écouter, restait immobile, comme figé dans un temps immuable.

De toute manière, je souffrirais. Un décès, que l'on accepte ou non, laisse incontestablement des traces indélébiles. Je ne pouvais me résoudre à me voiler éternellement la face. La vérité devait m'être connue, quelqu'en soit le prix.

Débordante de volonté, je retirai lentement ma main de la pierre rèche, la caressant presque, et relevai la tête pour fixer mon but : l'immense chêne qui trônait au centre du cimetière. C'était près de cet arbre que devait se dérouler l'enterrement. Mes jambes se murent tout doucement et se dirigèrent vers le feuillu, comme hypnotisées par celui-ci. Un doute vint néanmoins érafler mes efforts : Après avoir vu cette boîte, que ferais-je ?

Le genre de questions auquel aucun être humain ne pouvait donner de réponses. C'était énervant. J'avais l'impression que si personne ne me disait quoi faire, je sombrerais immédiatement dans des eaux ténébreuses, pour m'y noyer, asphyxiée.

Rageant contre mon impuissance face au temps et à la mort, deux choses que les hommes ne pourraient jamais contrôler, j'accélérai le pas. Ma langue lécha distraitement mes lèvres roses au goût de sel. Un léger brouhaha parvint bientôt à mes oreilles. Au fur et à mesure que les contours de l'arbre se firent distincts, la voix morne qui débitait un discours des plus ennuyeux se précisait. Je tendis un bras, plaqué contre une manche dégoulinante. Mes doigts tâtaient l'air, comme pour se refermer sur un souvenir oublié, qui fuyait au gré du vent. Il m'abandonnait dans un monde noir, peuplé de cauchemars. Mes rêves d'antant ne reviendraient plus jamais m'effleurer.

Lorsque mes pieds touchèrent les racines du chêne, je m'arrêtai soudainement dans ma course folle. Mes yeux se détachèrent progressivement de l'écorce craquelée de l'arbre, pour finir par se poser sur les deux scènes qu'elle séparait : d'un côté, se tenaient les villageois noirs, protégés par une marée de parapluies sombres de l'autre, se trouvait le vieux prêtre du village, vêtu d'une toge immaculée, droit comme un I. Le chauve tenait dans ses mains un livre, abîmé par le temps. Son assistant portait au-dessus de lui un objet semblable à ceux des habitants.

Je ne pouvais voir la tombe, et de ce fait, le cercueil. Ce qui n'était en fin de compte pas plus mal. J'avais beau avoir pris de belles résolutions, au dernier moment, je flanchais. Le discours que proclamait le vieillard n'arrangeait pas les choses. Il clamait une vaillante entrée dans le royaume de dieu, un passage à la vie éternelle.

Foutaises.

Mon père, fervent alchimiste, n'avait jamais cru à ces insanités, c'était un comble de les lui rabâcher après sa mort. Et si c'était tellement bien qu'il se rende au paradis, pourquoi avais-je si mal …

Je laissai tomber mon visage dans le creux de mes mains, et appuyai mon épaule sur l'écorce rugueuse. Quels imbéciles, pensais-je sans arrêt. Quels imbéciles.

Comment ne pouvaient-ils pas se rendre compte des sornettes qu'ils prononçaient ? Berthold était mort, et bientôt enterré. Il ne reviendrait pas, même la transmutation humaine ne pourrait le ramener, car il n'existe plus. Nulle part. L'enterrement s'achèverait bientôt, les gens rentreraient chez eux, et finiraient par oublier. Sauf que moi, je n'oublierai jamais. La perte d'un être cher, même si ce dernier avait été tout, sauf irréprochable, laissera une marque qui m'accompagnera pour le restant de mes jours. J'allais vivre avec ce poids, que l'on ne rencontre habituellement que plus tard. Le poids de la mort.

Et ce poids, j'allais le supporter, le porter vaillamment jusqu'à ma fin. Le courage d'enfin faire face venait à moi petit à petit. J'inspirai une grande goulée d'air et contournai l'arbre. Les limbes de paysage m'apparaissaient au fur et à mesure que l'écorce disparaissait de mon champ de vision.

Seuls deux éléments retinrent mon attention : un cercueil, à côté d'une tombe pas encore rebouchée.

A ce moment, une évidence hurla en moi comme le dernier des damnés. Mon père n'était plus.

Maintenant que les preuves tangibles s'affichaient devant moi, mes résolutions flanchaient à nouveau. Cet énorme monticule de terre qui gisait à côté de cette pierre tombale, et ce cercueil en bois clair, ruisselant, suspendu au-dessus du trou grâce à deux planches, me donnait envie de vomir. Plus je fixais les contours incurvés de la boîte, plus la réalité refermait sur moi ses bras manipulateurs. Jamais plus Berthold ne poserait les yeux sur moi, jamais plus son visage ne m'apparaîtrait. Le matin, je serais seule au petit déjeuner ma maison était vide, mon père n'y reviendrait plus jamais. Son corps était dans une boîte et y pourrirait. Rien ne pourrait le faire bouger à nouveau. Ce n'était qu'une carcasse sans vie, sans âme. Rien qu'en l'imaginant, je vacillai.

Il ne me restait de lui que des souvenirs, qui disparaîtraient au fil des années. J'aurais beau essayer de les conserver, ils ne feraient que s'estomper. Mes poumons avaient de plus en plus de difficulté à respirer, comme si quelqu'un comprimait fortement ma poitrine, comme si j'allais étouffer. Une boule se formait dans me gorge, obstruant le passage. Plus je regardais ce spectacle, plus ma bouche tentait de régurgiter cette boule, pour ensuite être libérée de ce poids. Une main se plaça sur mes lèvres, comme pour la recevoir, tandis que l'autre entourait mon cou. Dos contre l'écorce rugueuse de l'arbre qui meurtrissait mon dos, je tentai d'avaler ma salive. Mais rien n'y faisait, tout mon système respiratoire semblait bloqué. J'essayai d'écarter mes yeux de la vision sinistre qui s'étalait devant moi. Que je n'aperçoive plus jamais ce triste symbole. Après une forte lutte, ils se posèrent sur une de mes amies. Mauvais choix, elle pleurait à chaudes larmes. Malheureusement, au moment précis où cette vision d'horreur m'apparaissait, le prêtre prononça les mots '' notre cher défunt ''.

Ce fut trop, je craquai.

Tout ce que j'avais retenu s'extériorisa. Les pleurs envahirent mon visage. Je bouchai vivement mes oreilles que ce curé se taise ! Mes jambes se murent bientôt de par leur propre volonté, pour sortir de l'enceinte protectrice que m'apportait le feuillage touffu.

La pluie glacée me frappa violemment, engourdissant à nouveau douloureusement mes membres. Les cris restaient bloqués dans ma gorge, alors que les évidences explosaient dans mon esprit.

Tout se mélangeait, aussi bien dans ma tête que dans mon corps, qu'un vent violent fouettait. La pluie, la boue, tout m'était égal. Je voulais juste partir le plus loin possible de ce cimetière. N'importe où, mais ailleurs. Echapper à l'emprise dévastatrice des souvenirs qui s'affichaient les uns après les autres dans mon esprit. Fuir tous ces moments de bonheur qui ne pourraient plus jamais se reproduire. Oublier. Tout.

Mon rythme de course était si élevé que mes jambes touchaient à peine le sol : je volais presque. Le torrent d'eau qui chutait durement sur moi, occultait ma vue. Je ne voyais plus rien, et ne cherchais plus à voir.

Quand soudain, un de mes pieds s'empêtra dans la boue gluante. Mon corps, trop engourdi par le froid qui régnait, ne put réagir assez vite : il s'étala lamentablement contre le sol. Tous mes vêtements, rendus collants par les gouttes célestes, furent enduits de la substance brunâtre, ainsi qu'une partie de mon visage.

La pluie, humidifiant encore au-delà du possible mes habits, tombait toujours. Face contre terre, les bras recroquevillés près de ma figure, je restais pitoyablement allongée dans la saleté. Je n'avais plus d'énergie, plus d'envies. Je ne savais même plus ce que je faisais. Et après tout, je n'en avais strictement rien à faire. Mes pleurs, cachés par mes cheveux trempés, que je ne prenais plus la peine d'essuyer, coulaient sans fin. Le temps n'avait plus de signification pour moi. Une année ou une minute pouvaient s'être écoulées. C'était pareil…

De légers sons vinrent piétiner le silence respectueux des lieux. Une caresse sur mes cheveux et un murmure, prononcé par une voix grave et chaude, que je ne connaissais que trop bien, ravivèrent mes sens. Sans réfléchir, je me jetai sur le corps de l'individu agenouillé auprès de moi. Ma tête trouva vite son cou viril, sur lequel elle plongea immédiatement. J'agrippai fermement entre mes mains glissantes la chemise du jeune homme, la tâchant. Ce dernier, sous le choc, lâcha son parapluie noir.

J'avais tellement désiré le revoir.

Ma tête quitta doucement le cou de la personne. Doutant encore de ce miracle, je la relevai presque religieusement, et entraperçus deux yeux d'ébène aux coins desquels perlaient de minuscules gouttes. Un maigre sourire éclaira mon visage, que je replongeai bien vite dans le creux de l'épaule de Roy.

Mes pleurs reflétaient à présent autant de peine que de joie. Fermement accrochés au bout de tissu qui commençait à s'humidifier, mes doigts ne semblaient pas encore décidés à le lâcher. Je refusais que le ténébreux parte et me laisse à nouveau. J'avais assez souffert comme ça, qu'il reste avec moi, s'il vous plait.

Ca va aller, me chuchota Roy d'un ton maladroit en me refermant ses bras puissants sur mon dos courbé.

Ce geste m'apportait un immense réconfort, de même que ces paroles. Je voulais y croire. Pouvoir espérer qu'un jour, tout irait pour le mieux. Que je puisse rester à ses côtés, pour toujours. Plus rien ne me retenait ici, j'avais tout perdu, en quelques secondes. Il ne me restait qu'un amour démesurément grand, qui me rongeait un peu plus avec le temps.

Prenant petit à petit conscience que pleurer ainsi sur l'épaule du futur alchimiste ne se faisait pas trop, je murmurai d'une voix faible :

Désolé. Mais… tentais-je de continuer laborieusement, je ne peux pas m'arrêter.

De peur qu'il s'éloigne, mes doigts raffermirent encore leur prise sur lui. Néanmoins, ces derniers finirent par se détendre lorsque le militaire entama une comptine longtemps oubliée, tout en me berçant. Les paroles de cet air me surprirent au point que mes larmes cessèrent de couler. Comment pouvait-il aussi bien le connaître ! La seule personne me l'ayant chantée était maman, du temps où elle était encore en vie. Peut-être était-ce à cause de mon père, ou encore, avait-il fouillé dans un de mes vieux cahiers intimes.

La voix de l'ancien élève de Berthold se brisait au fur et à mesure que la berceuse avançait. Elle finit par craquer et sonner complètement faux sur les derniers mots : dors, et oublie.

Les larmes ruisselèrent sur son si beau visage, tordu par un rictus de tristesse. Des enfants, voilà ce que nous étions. De grands enfants qui finiraient par se forger une carapace au fil des années celle-ci les protègerait contre les drames qu'ils vivraient. Entre temps, nous ne pouvions qu'essayer de nous réconforter mutuellement, car c'est ensemble que nous vivons. La solitude n'apporte rien de bon dans ces moments, elle ne fait que nous éloigner davantage.

Mais tout à coup, Roy amorça un mouvement d'éloignement. Même si ce n'était que pour trouver une meilleure position, je pris peur. Mon corps se mut instinctivement et se précipita sur lui. Ce geste, malheureusement, trop brusque, eut pour effet de le faire tomber à son tour dans la boue. Je ne voulais plus qu'il me laisse. Ressentir cet abandon une nouvelle fois, je ne l'aurais pas supporté.

Ce minuscule geste avait réveillé de peu plaisants souvenirs. Aussi, tremblais-je de tous mes membres. Mon désir de rester avec lui surpassait tout, il était hors de question que je me sépare du ténébreux. J'avais l'air d'une enfant apeurée par une ombre inconnue. L'ombre de la perte.

Tandis que je me rongeais le sang, le futur alchimiste de flamme posait sur moi un regard calme et plein de compassion. Tout le contraire du mien, agrandi par la terreur. Mes pupilles étaient rétractées, quant à mes sourcils, profondément arqués vers le haut, ils créaient de grosses rides sur mon front.

Roy se remit à genoux, puis, prit délicatement un de mes doigts, toujours collés à sa chemise, dans sa main chaude. Il le leva avec un toucher protecteur et fit de même avec les suivants. Ensuite, le jeune homme passa un de ses bras sous mes genoux l'autre se glissa dans mon dos. Le militaire me porta en me couvant d'un regard rassurant jusqu'à mon domicile, où malheureusement plus personne ne pourrait m'attendre.

Personne. J'étais seule. Il venait de partir, et je n'avais rien pu lui dire. Encore. A ce moment précis, je mourus.

Or, mon corps ne fut pas enterré à côté de celui de mon père défunt cette enveloppe charnelle n'avait pas atteint ses limites corporelles, et était donc condamnée à rester sur Terre jusqu'à usure. Je n'avais que seize ans après tout. Si jeune, et pourtant plus aucune vie ne résidait en moi.

Mes pieds bougeaient uniquement dans le but de subsister, quant à mes cordes vocales, elles ne poussaient plus que maints gémissements déchirants, agrémentant quelques fois des pleurs. Mes yeux caramel, dont la vue suffisait aux villageois pour qu'ils ne s'inquiètent pas, ne faisaient que refléter de vagues souvenirs qui me hanteraient à jamais. Ma vie n'était que ténèbres où avaient jadis brûlé les flammes de l'amour. Mais à force de consumer et de ne rien recevoir en retour, elles avaient ravagé mon cœur pour ne laisser que cendre et suie sur leur passage.

Le jour de mes dix-huit ans, la combustion de l'étincelle ayant déserté mes yeux fut réactivée par un excellent comburant : le pouvoir de s'engager dans l'armée pour rejoindre son bien-aimé. Le combustible étant la volonté, maintenue à une température suffisamment élevée par sa grandeur, le triangle du feu était complet.

Le feu. Oxydation d'un corps dégageant des flammes. Arme fatale contre les humains. Elément associé à l'enfer.

J'y étais. J'y vivais depuis des mois.

La poussière, la fumée, ne cessaient de répandre leur nuage infecte dans le ciel rougeoyant. Cela me rappelait à chaque seconde les actions se déroulant dans ce désert. Les meurtres, les exterminations. Je ne pouvais plus compter le nombre de vies ayant été prises en ces lieux arides. Chacune devait avoir une famille, des amis, un amant, des liens.

Liens qui furent brutalement brisés par la stupidité des hommes. Un par un.

Jour après jour, des Ishbals quittaient leur vie, les personnes qu'ils aimaient, pour ne semer que tristesse et désespoir. Jour après jour, les victimes augmentaient et mes yeux changeaient. La lueur d'innocence qui y était autrefois présente, s'évaporait au rythme des explosions et des tirs.

Je ne dormais presque plus. Les nuits passées sur ma couchette à ne cesser de me retourner, je ne les comptais plus. La peur de plonger dans un sommeil peuplé de cauchemars qui relataient les meurtres dont j'avais été l'auteure, me taraudait sans cesse. Mes yeux étaient de ce fait, soulignés des magnifiques ornements oculaires que sont les cernes.

La nourriture devenait aussi rare que le sommeil, le moindre aliment avalé ressortant aussitôt sous une forme disgracieuse. Mon poids en avait pâti, tandis que ma peau pâlissait de plus en plus, souffrant de mes différentes carences alimentaires. Si bien que les personnes qui me côtoyaient auraient très bien pu me confondre avec un squelette.

A force de subir constamment les mêmes atrocités, de les reproduire en ayant l'impression que jamais cela ne cesserait, les raisons de ma présence s'effacèrent. Je ne savais plus exactement où je me trouvais et la personne que j'étais. Cela pouvait ressembler à s'y méprendre à la sensation bienfaisante que m'apportaient les livres dans lesquels je me plongeais jadis. Ici, je subissais son contraire. Cet oubli était malfaisant. Il me rongeait de l'intérieur, comme la culpabilité. Un des seuls sentiments plus ou moins clairs dans mon esprit. La volonté de survie était également à l'honneur. Je ne pouvais me laisser mourir comme un pitoyable soldat pas assez vigilant sur le champ de bataille. Je serais juste un corps de plus, oublié au milieu de milliers d'autres, gisant pitoyablement dans le sable.

Le bien, le mal, rien de tout cela n'existait ici. Ils avaient juste la valeur de mots, employés bêtement par les hommes dans le but de justifier leurs actes. Plus rien n'avait de sens. Nous tuions. Des vies étaient arrachées à leur corps pour ne plus jamais y revenir. Celles-ci quittaient Amestris, pour rejoindre un lieu connu d'elles seules. Aucun de nos agissements ne pouvait être jugé.

Car tout le monde fait pareil.

Tout le monde était dans le même pétrin, et réagissait de la même manière. Nous n'avions d'autre choix que de souffrir en permanence. L'ensemble des militaires présents étaient sur un pied d'égalité les différences avaient été mises de côté, la douleur nous reliant d'un filin invisible. Nous semblions nous soutenir mutuellement en nous jetant des regards désespérés, car au fond, nous étions tous pareils.

L'ambiance macabre dans laquelle je vivais, attisait une folie que je n'avais jamais soupçonnée en moi : je ne cessais de m'agiter, bien que mes nuits soient peu remplies. Mes pensées ne possédaient même plus un minimum de cohérence. Il m'arrivait quelque fois de gratter le sol. Creuser un trou, comme si il me permettrait de m'échapper. Creuser, jusqu'à en avoir les doigts en sang, et les ongles à moitié décollés. Mais je continuais, fébrile et tremblante, d'échancrer cette excavation.

Elle s'agrandissait au fur et à mesure. Je me sentais heureuse lorsque je voyais mon œuvre se préciser au fil des jours. Elle allait se terminer, je progressais ! Je savais que grâce à cette cavité je pourrais m'enfuir. J'en étais certaine, bientôt, je quitterais ce monde et sa réalité déplorable. Cet univers de brute, ou seul le pouvoir prime.

Le pouvoir. Oui, nous avions un magnifique pouvoir en tant que soldat, celui de décider de la vie où de la mort des Ishbals. Nous avions la puissance des faucheuses de Satan.

Je suis juchée sur un tas d'éboulis, ayant certainement autrefois eu la forme d'une charmante maison de style ancien. J'étais prête à tuer, à massacrer sans raison. La poussière volait au vent du désert. Mes yeux, qui fixaient le viseur du fusil que je tenais fermement coincé contre mon épaule, me piquaient. Des détonations ne cessaient de retentir l'odeur âcre du sang s'était déjà répandue dans l'air, dérangeant mes narines déjà pleines de fumée. C'est le matin, le soleil dardait déjà ses rayons brûlant à la surface de la terre aride sur laquelle, nous, soldats d'Amestris et habitants d'Ishbal, menions une guerre sans merci.

Depuis combien de temps ?

Je ne saurais le dire, ayant renoncé à inscrire sur le sol rocailleux de ma tente les différents jours passants, sous la forme d'une simple barre verticale.

Je ne savais même pas si je survivrais aujourd'hui. Jusqu'au soir, la terreur d'une mort proche ne me quitterait pas une seconde. Je le savais, chaque jour se déroulait de la même manière, mis à part la souffrance qui augmentait. Tant que je serais sur ce champ de bataille, ma vie ne tiendrait qu'à un fil. J'accordai une mince pensée à mon foyer, qui ne retrouverait peut-être jamais la chaleur de ma présence.

Je soupirai. Mais à quoi est-ce que je songeais. Un rire sans joie me secoua quelques instants. Un rire ironique. Je n'avais plus de foyer, plus de famille, plus rien. Mis à part la stupide illusion d'un jour LE revoir. C'était la seule chose qui me permettait d'avancer, ce seul souhait irrationnel, qui ne se réaliserait jamais.

Soudain, du feu jaillit un nuage noir s'éleva.

Mon attention fut attirée par une cape blanche, salie par la poussière. Ce rectangle immaculé voletant au rythme irrégulier des déflagrations de l'explosion, contrastait avec les ténèbres régnant dans ces lieux. La personne portant ce voile, coloré le plus purement du monde, s'avança vers le lieu du massacre et observa les dégâts qu'elle avait provoqués. Un sombre panache de fumée s'élevait des décombres. Quelques morceaux de pierre retombaient encore sur le sol, en plusieurs ricochets.

Sans savoir pourquoi, les battements de mon cœur s'accélérèrent. Je sentais la joie m'envahir, chose qui ne s'était pas produite depuis longtemps. Au fur et à mesure que les contours de la personne se précisaient, je détachai mes yeux du viseur de mon fusil.

Bientôt, celui-ci, abandonné du support qu'étaient mes mains, s'écrasa sur le sol en un bruit sonore. Mon corps se leva de lui-même pour aller à la rencontre de cet homme que j'avais si ardemment désiré revoir. Alors que je dévalais l'entassement d'argile, s'élevant de toute sa grandeur au milieu du champ de bataille ravagé, le militaire tourna ses yeux vers moi.

Paralysée.

Au milieu de ma précipitation, tout s'arrêta. Plus aucun de mes membres ne bougeaient. J'étais clouée sur place.

La noirceur du regard me fixant m'horrifiait. Il ne reflétait plus rien. La lueur qui y résidait autrefois n'était plus. Le néant était maître de ce lieu, sensé contenir tous les états d'âme de son possesseur.

Tu subissais les conséquences de tes actes, tout comme moi. Des faits avaient été engendrés par toi, leur retour était amorcé. C'est ce que les alchimistes appelaient l'échange équivalent. Personne n'y échappait, et tu le savais mieux que personne.

Ton équipe finit par te rejoindre, et ce regard mort qui me hanterait désormais, s'éloigna avec eux. Les capes blanches voletaient toujours, même si le souffle de l'explosion était passé, celui résidant dans nos cœurs demeurerait à jamais.

En rentrant au camp, une fois mon travail terminé, je pris une décision : j'allais prendre un maximum de ta souffrance sur mes frêles épaules. L'absorber comme une éponge, qui peut importe la quantité ne faiblira jamais.

J'allais tuer le plus possible d'Ishbal, dans le but de te soulager du fardeau que sont les meurtres. Faire en sorte que tu voies le moins possible les pupilles dilatées de la victime, que tu n'entendes plus ses supplications déchirantes ou ses râles, que tu ne ressentes plus l'effroi dont elle faisait preuve à son agonie.

Je serais un roc, imperméable à toutes les émotions, car je ne voulais plus jamais croiser le regard mort appelant désespérément à l'aide, que tu m'avais adressé.

J'allais me battre, non pas pour satisfaire les besoins d'un quelconque ordre, mais bien pour la personne la plus chère à mes yeux.


Je sais que j'ai un peu modifié quelques passages du manga, mais c'est mieux comme ça, non ? Vous trouvez pas ? *se sent seule*

Je ne vous interdis pas de laisser des coms, qu'ils soient positifs ou négatifs ! Ca me fera plus que plaisir, donc, n'hésitez pas ! A la prochaine, j'essaierai de poster le prochain au plus vite.