Intermède

C'est quand qu'elles arrivent ces armes ? aboya un jeune gaillard dont la constitution ne semblait accepter que les muscles.

Ses jambes, recouvertes d'un long pantalon noir, tremblaient d'impatience ainsi que de froid. Les égouts de Central n'étaient en effet pas l'endroit rêvé pour effectuer un « échange ». Malheureusement, c'était le seul qui convenait.

Calme-toi, Edwick, lança fermement un jeune blond. La patience est vertu de toute victoire.

Le dénommé Edwick marmonna quelques insultes dans sa barbe. Il ne supportait pas ce blanc-bec qui croyait tout savoir sur tout. Cela faisait maintenant plus de quinze ans qu'il faisait partie de l'organisation, il avait même participé aux fondements même de celle-ci, alors que cet imbécile… Quatre petites années de contribution ne lui permettaient pas de lui parler sur ce ton impertinent, et en plus, de l'appeler par son véritable prénom. Mais il préféra garder ces pensées pour lui. Après tout, les disputes n'étaient jamais bonnes pour le travail d'équipe. Et dieu sait quel travail ils devraient fournir aujourd'hui pour réaliser leur plan.

Tout ce qui manquait était l'arrivée de ces foutus fournisseurs ! Que fabriquaient-ils par tous les Saints ? D'habitude, l'attente était quasiment inexistante avec eux.

Le tas de muscles à la peau sombre ne semblait pas être le seul à ne plus tenir en place. Les trois quarts des membres de la section dont il était le chef se distrayaient en activité telles que le tournage de pousses, l'observation excessive de chaque tuyau transperçant les murs,… Chacun y allait de sa méthode pour passer le temps. Seul le blond, dont les cheveux s'arrêtaient abruptement cinq centimètres au dessus de son épaule, ainsi que quelques autres membres relativement âgés affichaient un visage empreint de sérénité.

L'atmosphère était oppressante : l'apparence exigüe des parois entourant la section numéro 4 lui donnait l'impression d'étouffer dans une mer glaciale, malgré qu'au dehors, le soleil tapait. Un de ses minces rayons transparaissait par les trous d'une bouche d'égout, offrant au lieu un petit éclat de vie.

Car tout ici semblait mort. Même l'eau putride glissant silencieusement dans les caniveaux avait une apparence cadavérique.

Fronçant les sourcils sous l'odeur insupportable qu'elle diffusait, Edwick pesta une fois de plus sur le retard des trafiquants. Il ne supportait pas d'attendre. La ponctualité était d'ailleurs un de ses points forts.

Soudain, des bruits de frottements se firent entendre au loin.

Le boucan que produisaient plusieurs charriots chargés à ras bord de cartons se rapprochait de plus en plus. Ils arrivaient.

Bientôt, les sombres parois sur lesquelles coulait un disgracieux liquide, laissèrent apparaître des silhouettes habillées de noir. L'une d'elle, dont le capuchon ne laissait entrapercevoir que sa bouche mauvaisement tordue, se rapprocha du chef de la quatrième section et commença à énumérer :

Voilà la marchandise commandée : cent mitraillettes, cinquante fusils à longue portée, deux cent revolvers, vingt-deux épées et une hache en argent.

Edwick hocha alors la tête et sortit de sa poche une grosse liasse de billets. Le fournisseur la lui arracha presque des mains avec un sourire machiavélique.

Juste compensation, mais n'oublions point les intérêts, susurra-t-il.

Le quadragénaire, dégoûté, ajouta une dizaine de fins papiers dans la main avide de l'homme en noir, tandis que le blond manifestait sa répugnance envers le profiteur par un simple mouvement dédaigneux.

Je pense que nous avons le compte à présent, persiffla-t-il en comptant soigneusement les billets. Nous nous en allons maintenant, très cher maître.

Le chef de la quatrième grimaça à cette appellation bien plus moqueuse que respectueuse.

Ravi d'avoir pu à nouveau faire affaire avec vous.

Les trafiquants s'éloignèrent alors, aussi discrets et rapides que la brise. Plus aucune trace laissant deviner leur passage, ne subsista la seconde suivante. Seuls les cartons parfaitement empilés les uns sur les autres, attestaient encore de ce qui venait d'avoir lieu.

L'homme musclé dont les yeux rouges scintillaient encore de rancœur se retourna vers ses subordonnés et ordonna d'un ton sans appel :

Allez, bande de mauviettes, on n'a pas que ça à faire ! Ôtez donc vos culs du sol et amenez-moi ça au quartier général si j'y suis !

Dans un concert général de grognements, les vingt membres composant la section se levèrent pour transporter les nombreuses caisses vers la sortie du dédale. Seul le mystérieux blond n'avait soufflé mot, ou son.

Regardant ses subordonnés empoigner cartons après cartons, s'entraidant quelques fois pour les plus lourds, Edwick alla examiner le contenu de celui comptant le moins de marchandise. Il l'ouvrit d'un coup sec de la main, et en sortit quelques épées. Après les avoir observées sous tous les angles, il effleura du bout de ses gros doigts la surface des autres.

Complètement inutile, murmura-t-il en serrant les dents. Aucune d'elles ne pourrait me convenir.

Il empoigna alors le vieux bout de fer enveloppé de cuir, pendant à sa ceinture. Il aurait tellement voulu le remplacer. Si son sabre continuait à se désagréger de la sorte, ses combats paraîtraient bientôt on ne peut plus risibles. Tout en renâclant sa déception, il souleva la caisse et emprunta le même chemin que ses subordonnés. Avant de repartir, les trafiquants avaient bien pris soin d'emporter leurs chariots, laissant la section se débrouiller seule. Enfin, ce n'était pas comme si c'était la première fois qu'ils agissaient de la sorte. En revanche, cela serait peut-être la dernière fois…

Cette fois-ci, l'action commandée par leur plan porterait clairement le nom de coup d'état. Jusqu'il y a quatre ans, le groupe de terroristes dont Edwick faisait partie était encore terriblement faible et comptait tout au plus deux sections. Or, un évènement incroyable s'était produit. Un évènement qui avait fait monter les chiffres d'engagement de manière exponentielle : la guerre ayant ravagé le territoire Ishbalien. Leur mince équipe initiale s'était alors agrandie pour former une organisation soudée et puissante qu'ils avaient nommé Kibô.

De plus, elle avait Césis à sa tête. La simple mention de ce nom suffisait à faire trembler les gens les plus téméraires de leur milieu. Il était réputé pour être impitoyable et incroyablement cruel envers les personnes qu'il considérait comme ses ennemis. Totalement dépourvu de sentiments, ce terrifiant commandant était doté d'un pouvoir capable de ravager un champ entier de bataille, ne laissant que des gravats derrière lui.

Malheureusement, la puissance de cette alchimie était également ce qui lui interdirait de participer au grand combat qui se préparait. Kibô ne pouvait se permettre de détruire Central. Leur seul et unique but était l'armée. Rien d'autre.

« Faire payer à tous ces pourris pour leurs crimes. » pensa haineusement Edwick en resserrant sa prise sur le carton contenant les épées.

Entretemps, le blond ainsi que ses coéquipiers avaient déjà franchi le seuil du quartier général, celui de leur unique maison.

Un des plus jeunes membres de la quatrième section s'approcha furtivement de lui. Son air juvénile ne convenait absolument pas au climat régnant dans le sombre entrepôt. Mais malgré ce si fable âge, il avait tenu à s'engager… Par folie, ou par le fruit venimeux que faisait croître la vengeance…

Dis, Marc, commença-t-il un peu nerveux de parler à une personne si impressionnante, tu crois que l'opération se passera bien ?

Le jeune homme, daignant à peine à le regarder, lui répondit gravement :

Le tout n'est pas le savoir d'une possible réussite. L'important, c'est le savoir de tes faiblesses. Elles peuvent te condamner à tout moment, même si notre plan est un succès.

L'adolescent le regarda, presque tétanisé par ces funestes paroles. Il n'aurait jamais dû l'arborer.

La peur est également une faiblesse, certainement la plus dangereuse.

Soudain, le ton de l'homme changea, devenant plus grave encore. Il se tourna subitement son interlocuteur et capta violemment son regard.

Alors fais gaffe petit, garde en permanence un regard pour l'arrière de ta tête, et ne laisse jamais l'ennemi t'infliger le moindre doute.

Se détournant tout aussi subitement que précédemment, il s'éloigna, un triste sourire flottant sur les lèvres. Combien de camarades avait-il vu partir, uniquement par le non-respect de ces règles fondamentales.

Alors que les membres de la quatrième section finissaient de déposer la marchandise récemment acquise, le dénommé Marc préféra se diriger discrètement vers sa chambre, avec sa propre caisse. Les vêtements bleu nuit, de même que la capuche qu'il arborait lui permettaient de se fondre partiellement dans les décors obscurs de l'ancien hangar.

Lorsqu'il franchit la porte de sa chambre – si l'on pouvait nommer ce dépotoir comme tel - le blond dissimula le carton contenant les revolvers au milieu d'un ramassis de vieux habits jonchant le sol, puis se laissa aller sur son lit défoncé. Quelques armes supplémentaires n'étaient jamais de trop. Ce n'était pas parce que leur QG était isolé que la garantie de leur sécurité était maximale.

Sa survie était tout ce qui comptait pour lui. Peu importait s'il fallait pour cela désobéir aux autorités de Kibô. Tant qu'il vivait, il ne refusait rien. Le jeune homme avait vu trop de morts pour ne pas vivre en leur mémoire.

Tout à coup, le son rectiligne, mais doux d'un bugle retentit dans tout le QG. C'était l'heure du rassemblement général. Bientôt, l'organisation mènerait son plan à bien.

Dans l'immense pièce centrale du QG - où était autrefois entreposés du mobilier mais qui avait à présent été assimilée à un gigantesque auditoire-, se trouvaient déjà la plupart des membres de Kibô.

On pouvait constater que la foule était rangée en six lignes distinctes. Celles-ci correspondaient aux sections auxquelles les adhérents appartenaient. L'organisation était divisée en sept sections comptant environ chacune une cinquantaine de membres.

Ces sections étaient classées selon leur puissance et étaient dirigées par une personne portant le nom d' « Elementalis ». Ceux-ci formaient une sorte de conseil, appelé clan des sept, qui était dirigé par un sous-chef, lui-même dirigé par Césis.

Sur l'estrade précédant les nombreux membres, ne se trouvaient que cinq Elementalis, ainsi que le sous-chef, dont l'attitude laissait comme toujours paraître son sérieux. Ceux-ci étaient également alignés par ordre de puissance, suivant la numérotation de leur section. Le septième Elementalis, au corps fort renfoncé, amorçait la gauche de la scène. Il se dandinait ridiculement sur place, jouant avec la répartition de son poids sur ses pieds. Tandis que le deuxième, au regard terrifiant, occupait la droite. Marc vint bientôt se placer tout au devant de la quatrième rangée.

Bien qu'il soit le plus puissant de la plus petite Team de Kibô, il existait une différence énorme entre lui et son supérieur. Différence qu'il avait du mal à supporter. Il avait beau cacher du mieux qu'il pouvait sa fierté, les regards haineux qu'ils échangeaient mettaient tous ses ressentis à nu.

Pendant ce temps, les discussions allaient de bon train au sein du clan des sept.

Pourquoi Gold n'est-il toujours pas arrivé ? demanda Edwick au chef de section le plus proche de lui, en l'occurrence, Natris.

Chaque Elementalis portait un nom de code, lié au type d'alchimie qu'il utilisait. Il pouvait également être appelé par « son numéro d'immatriculation », c'est-à-dire, le chiffre que portait la section qu'il dirigeait. Cela permettait ainsi un anonymat complet, ainsi qu'une rare efficacité lors des missions d'infiltration. Le dit-Natris, chef de la troisième section, possédait des cheveux d'une blancheur neige, bien qu'il n'ait encore que la petite vingtaine. Sans ce détail frappant, et ce regard mature qu'il arborait, on aurait pu croire qu'il n'était âgé que de quatorze ans. Edwick le dépassait d'au moins deux têtes, bien qu'il ne soit pas spécialement immense.

Natris, le rappela-t-il faiblement.

Tournant enfin sa tête vers son inférieur, l'Elementalis lui répondit :

Tu sais bien qu'il a horreur de toutes ces conventions. La paperasse, les réunions, tout ça, même dans sa précédente vie, il ne l'a jamais supporté. Tout ce qui l'intéresse, c'est le combat.

Parler des « précédents vies » au sein même de Kibô était un crime des plus graves. Lorsqu'on s'y engageait, on allait jusqu'à oublier sa propre identité, à disparaître de la société même, pour seulement garder en soi le but ultime : délivrer la population des monstres. La personne que nous avions été avant ne pouvait plus exister, car elle avait été soumise à ces monstres. C'était une renaissance complète que d'adhérer à cette organisation. Ce sujet de discussion était tabou et donc lourdement condamnable. C'est pourquoi, à l'énonciation de ces simples mots l'homme musclé frissonna.

En parlant des absents, continua Natris sans plus se formaliser de son infraction, Sulfuric ainsi que sa section ne sont toujours pas de retour.

Oui, c'est un problème, compte tenu de ce que nous allons entreprendre.

Portant soudainement sa main à son menton, le troisième fit mine de réfléchir, tout en observant la salle se remplir petit à petit.

Je ne pense pas. Il a beau être le chef de la première section et le plus puissant d'entre nous, son pouvoir n'apporterait que des catastrophes sur le champ de bataille. S'arrêtant un moment, Natris tourna un regard discret vers le sous-chef, puis reprit. Tu connais sa haine envers les militaires, elle est encore plus forte que celle de notre précieux sous-chef, si jamais il venait à perdre le contrôle, ce serait dramatique. Notre rôle est avant tout la protection de la population.

Un peu d'aide ne serait tout de même pas de refus, rétorqua Edwick sans pour autant élever la voix. C'est tout de même à l'armée que l'on s'attaque.

Tout à coup, un regard rouge se planta dans leur direction, comme pour leur sommer de se taire. L'homme aux cheveux blancs n'en fut pas le moins du monde incommodé, en revanche, Edwick frissonna devant les yeux du chef de la seconde section. Parmi ses subordonnés, il n'y avait que Natris pour supporter un regard pareil. Il semblait être fait de sang fraichement englouti sur des victimes, transperçant comme la lame la plus acérée d'un couteau.

Le possesseur de ces terrifiants yeux se dirigea vers le bord de l'estrade, aux côtés du sous-chef. Pour faire taire les bavardages intempestifs, il hurla d'une voix qui oscillait fortement entre les aigus :

Silence ! Sa sous-majesté Hell va prendre la parole !

Césis ainsi que son sous-chef, étaient également alchimistes. Néanmoins, la différence entre leur niveau et celui du clan des sept ne se comptait même pas.

Hell parla alors d'une voix distincte, presque carillonnante, qui contrastait très fortement après les intonations étranges que son subordonné avait produites.

Mes fidèles, aujourd'hui va être la concrétisation de tous les efforts que vous avez courageusement fournis !

Ces premiers propos furent suivis d'un tonnerre d'applaudissement qu'un seul geste manuel suffit à taire.

Aujourd'hui, nous allons libérer le peuple opprimé par l'armée ! cria-t-il en levant son poing. Vous, qui avez eu le courage de vous sacrifier pour cette noble cause, êtes des héros. Nous allons nous diriger dans quelques heures vers le repaire des salauds qui ont brisé la vie de la plupart d'entre vous en mille morceaux. Que ce soit une famille, une femme, des amis, nous allons les venger dès maintenant. Les crimes ne peuvent pas rester impunis. Et c'est notre rôle que de l'exercer sur les rois d'Amestris.

Tous les membres de l'organisation l'écoutaient complètement fascinés. Seul Marc semblait hors du charme que le sous-chef avait créé.

Aujourd'hui, continua-t-il moins durement, nous nous battrons pour nous, mais aussi pour les frères que nous ne connaissons pas, pour ceux qui malheureusement sont absents en ce grand jour, clama-t-il en désignant la rangée sensée accueillir les membres de la première section, ainsi que pour ceux qui nous ont malheureusement quittés par des actes de grande bravoure… Nous nous battrons pour recouvrer notre liberté et créer un ordre bien meilleur que le précédant ! Un ordre ou le peuple est roi, une démocratie !

De nouveaux applaudissements retentirent à en vriller les tympans. Le chef de la deuxième section prit alors la parole, ses dires toujours secoués par ces étranges sons aigus.

On se retrouve ici dans deux heures exactement. Pendant ce temps, préparez-vous à livrer la plus grande bataille de votre vie !

S'éloignant de l'extrémité de l'estrade avec le sous-chef, ils disparurent bientôt vers leurs appartements. Hell était très respectée de l'organisation, même par Marc, qui ne donnait pourtant pas son admiration à n'importe qui. Le sous-chef ne combattait pourtant presque jamais, bien que son pouvoir soit, disait-on, invincible.

La peur et l'admiration étaient des sentiments qui tiraillaient chaque membre de Kibô, malgré le fait qu'il ne soit qu'une femme.