II- Un monde étrange

Johan d'Emeraude était un jeune homme de taille moyenne. Son visage efféminé était encadré par des mèches de ses cheveux couleur fauve attachés en arrière en une queue de cheval. Il avait des yeux gris-noisette dans lesquels on pouvait voir brûler la flamme de la gentillesse. Il était parti depuis quelques mois loin de chez lui afin de réaliser un pèlerinage instructif et d'accomplir une mission pour son roi. Il s'était arrêté et avait monté son camp dans une forêt épaisse. Cette dernière était non loin d'un lac qui désignait une frontière qui séparait trois royaumes. Il avait décidé de s'arrêter à cet endroit pour montrer à d'éventuels passants qu'il était neutre. En effet, sa gentillesse et son amour de la paix faisait qu'il avait horreur des conflits, et il préférait éviter autant que possible ces derniers. C'était à cause de cela et de son incompréhension par rapport au don des habitants du royaume d'Emeraude qu'il réalisait son pèlerinage. Il pensait qu'il serait seul avec la nature pendant celui-ci. C'est pourquoi il fut très surpris lorsqu'une jeune fille, habillée en une robe autrefois blanche, à l'air effrayé, arriva en courant vers son camp. Lorsqu'elle s'arrêta plus près de lui pour reprendre son souffle, il pu voire qu'elle était encore plus frêle qu'il ne l'avait tout d'abord cru. Ses cheveux blonds étaient emmêlés et habités par des branches et des feuilles. Dans ses yeux noisette, on lisait de l'incompréhension et de la peur. Pourquoi ? Qu'avait-elle vu pour que ces sentiments se peignent sur ses traits fins ? Pourquoi portait-elle ces habits qui ne lui allaient pas du tout ? Au lieu de lui poser toutes ces questions, il préféra lui sourire gentiment en espérant la mettre en confiance. Cela sembla marcher. Un peu tremblante, elle lui demanda :

_Puis-je m'installer près du feu s'il vous plaît ?

Sa voix était très jolie. Aiguë mais pas assez pour être désagréable. Johan lui montra son approbation en désignant une place à ses côtés, près du feu. Elle le remercia en souriant, puis, après avoir posé son sac à dos bleu au pied d'un arbre, elle s'assit à son côté. Le jeune homme se sentit rougir en pensant à la chance qu'il avait d'avoir une telle beauté, bien qu'elle soit beaucoup plus jeune que lui, assise près de lui. Pour briser le silence gênant qui s'était installé, il décida de se présenter :

_Je m'appelle Johan d'Emeraude, dit-il d'une voix légèrement tremblante. Et toi, qui es-tu ?

_Je me prénomme Gaëlle, lui répondit-elle après avoir hésité un instant.

_Que s'est-il passé pour que tu ai aussi peur ? lui demanda-t-il, curieux. Quelqu'un t'as fait du mal ? Ou aurais-tu vu quelque chose de compromettant ?

La jeune fille rit lorsqu'il eut fini de poser sa dernière question. Johan était soulagé de la voir réagir ainsi. Mais il se demandait ce qu'il y avait de drôle. Lorsqu'elle se fut calmée, Gaëlle le regarda en souriant et elle lui répondit :

_Je n'ai rien vu de compromettant et je ne peux pas vraiment dire qu'on m'ait fait du mal. C'est seulement… (elle hésita un instant avant de reprendre, sans sourire cette fois, après avoir pris une grande inspiration :) l'endroit que je me souviens avoir vu en dernier est extrêmement différent de celui dans lequel je me suis réveillée. Bien que c'était un très bel endroit, me retrouver dans un lieu inconnu par l'opération du saint esprit n'est pas très rassurant. Mais, en plus, je me suis retrouvée nez à nez avec un homme à l'allure effrayante… sans parler de la lumière rouge qui l'entourait, chose que je n'avais jamais vu sur personne auparavant, alors là c'était trop ! Alors je me suis enfuie…

_Excuse-moi, l'interrompit le jeune homme qui semblait un peu perdu. Mais que veux-tu dire par « l'opération du saint esprit » ?

_C'est une expression qui permet de dire qu'on ne sait pas comment ça s'est produit, je suppose, expliqua-t-elle simplement en se tenant le menton entre le pouce et l'indexe tout en baissant les yeux au sol.

_Ah… il avait l'air de réfléchir à tout ce qu'elle lui avait dit. S'était-il passé quelque chose d'autre avant ta mésaventure ?

Johan vit alors le visage de son hôte se fermer. C'était comme si elle hésitait à dire quelque chose, comme si elle avait peur. Puis, après un long silence, elle fit comme si elle avait oublié la question qu'il lui avait posée et elle lui demanda :

_Est-ce que d'Emeraude est ton nom de famille ?

_Hein ? s'étonna Johan qui ne s'attendait pas du tout à ce qu'elle lui pose une question. Eh bien Emeraude est le nom du royaume auquel j'appartiens. Pourquoi cette question ? Ne viens-tu pas d'un des sept royaumes de ce monde ?

Le jeune homme était vraiment déstabilisé par cette question. Qui était vraiment cette jeune fille ? Venait-elle vraiment de ce monde ? Seule elle semblait être dans la capacité de lui fournir les réponses à ces interrogations. Mais il ne s'attendait pas du tout à la réponse qu'elle lui fournit :

_Fais comme si j'étais une pauvre enfant amnésique, s'il te plaît.

_Comme tu veux, soupira-t-il. Après tout en te répondant je ne pense pas mettre mon monde en danger, cette fois.

Ce fut à Gaëlle d'être intriguée par la réponse de son hôte. Comment cela « cette fois » ? Y avait-il eut une guerre dans ce monde ? Quel lien y avait-il avec son royaume ? L'adolescente ne comprenait pas ce qu'il voulu dire mais écouta attentivement ce qu'il lui répondit :

_Bon, alors mon monde est composé de sept royaumes, tous différents les uns des autres, commença-t-il comme un professeur à son élève. Tous portent le nom d'un joyau. C'est pourquoi nous appelons ce monde le monde des joyaux. Donc, nous avons le royaume d'Ambre qui est un petite île au sud-est d'ici, d'Améthyste qui est au nord-est, de Cobalt qui est une île qui est plus loin dans la même direction dans la mer de Turquoise, d'Emeraude à l'est, de Rubis au sud, de Saphir à l'ouest du royaume de Rubis et de Topaze à l'ouest du royaume d'Améthyste.

Il pris son sac derrière lui, et fouilla à l'intérieur. Après y avoir sorti quelques objets encombrants, il pris un morceau de parchemin enroulé sur lui-même et tenu par une corde. Celle-ci semblait très usée après avoir été beaucoup utilisée. Après avoir rangé les objets dont il n'avait pas besoin, le jeune homme dénoua le nœud de la ficelle et déroula la carte entre Gaëlle et lui. Il continua son explication :

_Voilà comment sont disposés les différents royaumes, dit-il en les montrant du doigt.

_Ah oui je vois mieux ce que tu voulais dire, répondit Gaëlle.

_D'accord. Alors, nous sommes ici, à la frontière des royaumes de Rubis, de Saphir et de Topaze. As-tu des questions ?

_Une : quelles sont les annotations sous le nom des royaumes ? demanda Gaëlle, curieuse et intéressée. Je n'arrive pas à les lire.

_Tu ne sais donc pas lire? s'étonna le jeune homme en la regardant avec des yeux gros comme des soucoupes?

_Si, je sais lire. Mais c'est écrit trop petit. JE n'arrive pas à voire correctement, mentit-t-elle.

_Je comprends. Passons dans ce cas. Ce sont les spécialités de chaque royaume. Parce qu'en réalité, si les royaumes ont été créés, c'était pour rassembler les personnes ayant une même spécialité.

Gaëlle n'arrivait pas à comprendre comment on pouvait recenser les spécialités principales de tout le monde. Surtout que certaine personnes pouvait ne pas en avoir, non ? Le jeune homme la regarda et vit son incompréhension. Il soupira bruyamment, jura dans sa barbe, et expliqua :

_Ces spécialités sont dictées par un joyau que nous avons en nous. Personnellement, j'ai en mon corps une Emeraude. C'est pourquoi je fais parti du royaume d'Emeraude. Notre spécialité est censée être la communication. Mais je t'avoue que je ne comprends pas bien le sens de mon don. C'est pourquoi je suis si loin de chez moi.

_Je comprends mieux, lui répondit Gaëlle qui voyait mieux ce qu'il en était, bien que certains point lui étaient encore obscurs. Cependant… il y a encore un détail qui me chiffonne.

_Désolé mais je ne peux plus rien dire à ce sujet sans l'autorisation de quelqu'un d'important, répliqua le jeune homme en rangeant la carte du monde des Joyaux. A moins que tu m'en dises plus sur toi, risqua-t-il en la regardant droit dans les yeux.

Devant son silence, il comprit qu'il ne saurait rien de plus pour la soirée. Il sortit de son sac deux morceaux de viande séchée ainsi qu'un morceau de pain qu'il partagea en deux avant d'en donner un à son invitée. Et, après avoir mangé la viande, ils se couchèrent en silence.

Gaëlle n'avait pas voulu dire à cet homme qu'elle connaissait à peine qu'elle venait d'un autre monde et, en plus de cela, que c'était cet homme qui lui avait « fait peur » qui le lui avait appris. En effet, lorsqu'elle s'était réveillée, elle avait été stupéfaite de voire qu'elle était guérie de toute blessure, de voire que l'endroit où elle se trouvait était totalement différent de la forêt dans laquelle les policiers l'avait poursuivie, et que cet homme possédait une étrange aura de couleur rouge sang qui s'accordait tout à fait aux vêtements qu'il portait. Alors qu'elle était totalement choquée, cet homme s'était approché et accroupi devant elle. Il l'avait regardée longuement, puis lui avait tendu son sac :

_Tiens ! Il me semble que ça t'appartient.

_M… merci… lui avait-elle bégayée. Co… Comment ? avait-elle commencé en reprenant ses esprits, d'une voix qui trahissait son angoisse.

_Ne me remercie pas, puisque je dois te tuer, lui répondit l'homme en enlevant les lunettes de soleil qu'il avait que le nez. Quoi que j'ai pas envie de tuer une aussi petite fille... ce serait du gâchis, pensa-t-il en faisant une moue montrant qu'il réfléchissait. Pars ! lui dit-il avec force. Mais, surtout, reste dans ce monde quoi qu'il arrive !

Elle l'avait regardée d'un air encore plus terrifié encore, et partit en courant, son sac serré contre sa poitrine. Qui était cet homme ? Pourquoi avait-il une couleur rouge qui semblait danser autour de lui ? Que s'était-il passé avant son réveil ? Combien de temps avait-elle dormi pour que ses blessures aient eut le temps de guérir ? Qui l'avait soignée ? Cet homme aux allures de motard ? Elle n'y croyait guère. Après quelques minutes de course folle, elle avait aperçu une lueur telle l'espoir qui s'allume dans un monde noir. Elle s'était alors approchée, hors d'halène, et découvrit Johan qui s'installait. Il devait avoir tout juste terminé d'allumer son feu. Lorsqu'il avait commencé à lui poser des questions sur elle, elle avait hésité à se confier. Cet homme semblait être le genre à écouter sans juger. Mais, après tout ce qui s'était passé chez elle, comment savoir si c'était seulement une impression ? Elle décida donc d'attendre le lendemain pour prendre une quelconque décision et s'endormie bien vite, fatiguée par toutes ces émotions.

Le lendemain matin, lorsque l'adolescente se réveilla, le soleil était haut dans le ciel. Johan semblait se battre avec la nourriture qui était suspendue au dessus du feu de camp. Celle-ci vint chatouiller les narines de la belle endormie qui dû faire un effort pour se lever. En effet, elle se sentait bien raide après cette première nuit passée par terre. Elle étira ses muscles endoloris et se rapprocha de ce que préparait le jeune homme. Cela ressemblait à du gruau, une pâte blanchâtre composées de céréales. Vu comme cela, cette nourriture n'avait pas l'air appétissante. Cependant, Gaëlle savait qu'elle n'aurait rien d'autre et elle ne voulait pas dévoiler tout de suite ses origines à son hôte. C'est la raison pour laquelle, lorsqu'il lui tendit un bol empli de gruau avec une cuillère, elle le prit et mangea doucement. Tout d'abord, cela lui parut fade. Mais ce n'était pas mauvais. Elle finit donc son bol et fit le plein d'énergie. Johan la regarda faire et vit bien que c'était la première fois qu'elle mangeait ça. Il ne fit pourtant aucun commentaire, préférant l'observer encore. Il souhaitait respecter son silence malgré sa curiosité grandissante. Le jeune homme en était là dans ses pensées lorsqu'il entendit un groupe de personnes s'approcher. La jeune fille semblait les avoir remarqué, elle aussi, puisqu'elle se leva brusquement avant de regarder tout autour d'elle. Elle était comme un animal qui panique en entendant un chasseur arriver. Sans prévenir, elle prit son sac et détala. Johan voulu la retenir mais elle fut trop rapide. Cette fois-ci, il ne pouvait nier qu'elle était on ne peut plus étrange. Plus que ses vêtements, il semblait que ce fut la première fois qu'elle voyageait. De plus, elle avait fui comme si elle était poursuivie par quelqu'un. Peut-être avait-elle été prisonnière et qu'elle s'était échappée ? Puis il se souvint de son étrange sac. Bien qu'il fût en tissu, c'était un qu'on ne trouvait pas ici, sauf peut-être dans le royaume de Cobalt vu qu'il en portait la couleur. Mais, comme il n'avait jamais mis les pieds dans ce royaume, il ne put aller plus loin dans ses hypothèses. Alors, il se leva, s'épousseta le derrière, et attendit que les voyageurs arrivent. En effet, ils se dirigeaient dans sa direction. Et comme leurs voix étaient de plus en plus proches, Johan put déterminer qu'ils étaient deux. Cela se confirma lorsqu'il les vit. Le premier était un grand gaillard avec des épaules carrées. Ses cheveux noirs étaient coupés courts et ses oreilles étaient visiblement décollées. Il portait à la taille une grande massue à pointes. Le jeune homme pensa qu'il n'avait vraiment pas envie de se battre contre lui à moins qu'il ne soit un sujet du royaume de Rubis. Il était accompagné d'un homme plus petit d'au moins une tête. Ce dernier avait une carrure moins imposante et était bien plus mince, mais on voyait tout de même qu'il était musclé grâce à un entraînement quotidien et vigoureux. Sa chevelure, plus longue que celle de son collègue, mais bien plus courte que celle de Johan, était noire aussi et était attachée en une petite queue de cheval. Dans son dos, on pouvait voire qu'il portait une épée aussi grande que lui qui ne pouvait être maniée qu'à deux mains. Les deux hommes étaient vêtus de l'armure et de la couleur caractéristiques des hommes sentinelles appartenant à la cour du roi de Saphir, soit d'un bleu Saphir.

Lorsqu'ils arrivèrent devant le jeune homme d'Emeraude, les nouveaux venus arrêtèrent leur dispute. Depuis qu'ils étaient partis par ordre de leur souverain, ils n'étaient pas d'accords sur certains points de leur mission. Alors ils avaient commencé à débattre. Et, au fur et à mesure qu'ils avaient avancé vers leur destination, leur débat s'était fait de plus en plus violent et le ton était monté. Cela s'était arrêté lorsqu'ils avaient dû laisser leurs montures à l'orée de la forêt, pour que ces dernières ne se pensent pas en danger, mais avait repris de plus belle lorsqu'ils avaient repris leur route. Cette rencontre pouvait donc être vue comme une occasion de faire une pause. Mais, en réalité, ils avaient besoin de se concerter sur la marche à suivre. En effet, ils n'avaient pas imaginés rencontrer quelqu'un à cet endroit avec le danger que représentaient les représentants et habitants du royaume de Rubis. Ces derniers étaient connus pour être violents et, depuis peu, de nature méfiante envers les personnes venant des autres royaumes. Donc, après s'être regardés brièvement et que le plus grand ait hoché la tête, ils s'avancèrent. Ils n'avaient pas dégainés leurs armes pour montrer qu'ils n'avaient pas de mauvaises intentions, ce qui rassura visiblement le jeune homme qui se détendit. Quand ils furent à sa hauteur, ils se présentèrent :

_Je vous souhaite le bonjour, dit le géant en saluant, le poing droit sur le cœur, imité par son compagnon. Je suis le sentinelle Isoa de Saphir et voici le sentinelle Taitô de Saphir.

_Bonjour sentinelles, répondit simplement le jeune homme en les regardant attentivement et après les avoir salué de la même manière. Mon nom est Johan d'Emeraude.

_Que faites-vous loin de chez vous, communicateur ? demanda le dénommé Taitô sur un ton cassant qui démontrait sa mauvaise humeur.

Un communicateur était une personne venant du royaume d'Emeraude. En effet, ces derniers avaient des capacités liées à la communication.

_Je suis en pèlerinage pour comprendre certains aspects de mon don, répondit-il sèchement. Je ne fais rien de mal me semble-t-il, rajouta-t-il en se tournant vers Isoa pour trouver un soutien.

Il voyait que, malgré les apparences, c'était ce dernier le plus gentil des deux. En effet, son aura dégageait plus de compassion, alors que celle de son compagnon était plus agressive. Ce petit détail mis à part, Johan ressentait qu'elles étaient étrangement similaires. Cela le troublait. Il tenta cependant de cacher son trouble pour ne pas importuner les nouveaux venus.

_Non, fit le sentinelle avec sérieux, vous ne faîtes rien de mal. Cependant, vous mettez votre vie en danger en restant si près des frontières du royaume de Rubis. Depuis l'invasion, ils sont très à cran. Ils en sont malheureusement plus dangereux.

_Je comprends bien ce que vous dites, répondit l'habitant d'Emeraude. Cependant, j'ai dû m'arrêter pour la nuit, hier, tard dans la nuit. Et si j'ai préféré cet endroit, c'est pour montrer ma neutralité. Enfin, si vous voulez vous inquiéter pour la vie de quelqu'un, je n'étais pas seul jusqu'à ce que vous arriviez.

L'affirmation de Johan intrigua fortement les sentinelles qui se concertèrent longuement du regard. Ce dernier ne put s'empêcher de remarquer qu'ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre. C'était souvent une qualité qu'on retrouvait chez les communicateurs. Mais il ne put s'interroger plus amplement sur le sujet car Isoa lui posa une question qu'il ne compris qu'après quelques instants :

_Qui était-ce? Savez-vous d'où elle vient?

_Tout ce qu'elle a bien voulu me dire son nom, qui n'est pas très commun d'ailleurs: Gaëlle. Cependant, elle n'a rien voulu me dire sur l'endroit d'où elle vient. De plus, elle ne semblait rien savoir sur notre monde.

_Par où est-elle partie ?

Sa voix trahissait son inquiétude. Johan trouva cela très étrange. Cette fille était-elle si importante que cela pour qu'une sentinelle s'inquiète autant pour une étrangère? Ou voulait-il seulement vérifier qu'elle n'était pas un danger pour les sept royaumes ? Mais il préféra arrêter de penser à cela et répondre rapidement. Surtout que son collègue commençait à s'impatienter sérieusement et le regardait avec des yeux menaçants qui étaient passé du brun au bleu. C'était signe qu'il utilisait son pouvoir. Certainement voulait-il s'assurer qu'il ne lui mentait pas. Dans tous les cas, il était loin d'être d'humeur à plaisanter. Johan leur montra donc le chemin du doigt en affirmant :

_Elle a prit le chemin du lac qui ne se trouve pas loin. D'après ce qu'elle m'a dit, ajouta-t-il, quelque chose là-bas lui avait fait peur. Mais elle n'a pas voulu me dire quoi exactement. Je trouvais étrange qu'elle prenne cette direction dans ces conditions…

_Et vous n'avez pas pensé à la suivre ? le coupa Taitô sur un air plus menaçant qu'interrogatif. Merde ! C'est peut-être l'objet de notre deuxième mission, fit-il en se tournant vers son collègue sur une voix plus posée bien qu'il soit visiblement agacé.

_Calme toi, frangin, lui répondit celui-ci. Conduisez-nous à ce lac, ordonna-t-il ensuite à Johan.

Il espérait, tout comme son frère, retrouver cette personne. Car, si c'était bien celle qui était venue d'un autre monde, ils devaient la mener au plus vite au roi de Saphir. Ce dernier avait, en effet, vu dans un rêve qu'une étrangère avait passé la barrière des mondes la veille. Le jeune homme d'Emeraude pris ses affaires et leur servit de guide dans la forêt. Ils ne mirent pas longtemps à la quitter malgré son épaisseur. Et lorsqu'ils en sortirent, les trois hommes furent dans un champ de fleurs qui bordait un lac magnifique. L'eau était claire, presque lumineuse. Le bord, mis à part une petite plage en herbe, était surélevé de quelques centimètres. Gaëlle était assise et faisait tremper ses pieds dans l'eau. Ses chaussures et son sac en toile bleue étaient posés tout près d'elle. Elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose qui n'arrivait pas, absorbée dans ses pensées, voire rêveuse. Elle tournait le dos aux trois hommes et balançait ses jambes doucement dans l'eau. Peut-être voulait-elle effrayer les poissons qui seraient venus la chatouiller dans le cas contraire ? Ou ne pouvait-elle simplement pas rester sans bouger en attendant ? Elle regardait le ciel d'un air rêveur, empêchant le soleil du matin de faire briller ses cheveux comme s'ils avaient été de l'or.

Lorsqu'elle les entendit arriver, elle tourna la tête vers eux et les regarda simplement. Sans étonnement. Etait-ce eux qu'elle attendait ? Johan en douait, sinon elle ne se serait pas enfuie. A moins qu'elle voulait, par sa fuite, s'assurer que ce n'était pas des bandits quelconques ? Plus il y réfléchissait, plus il trouvait que le comportement de cette fille était on ne pouvait plus étrange. Lorsque les sentinelles firent mine d'approcher, elle se leva, épousseta ses vêtements, remis ses chaussures et affirma :

_Vous ne ressemblez vraiment pas aux personnes que je m'attendais de voir.

_Qui vous attendiez-vous voir? demanda Johan en levant un sourcil d'étonnement.

_Des bandits, des voleurs, que sais-je? répondit-elle simplement en haussant les épaules.

_Et comment pouvez-vous être sûre que nous n'en sommes pas? fit Taitô qui commençait à trouver la désinvolture de cette personne plus jeune que lui gênante. Après tout nous pourrions être habillés comme cela ou nous comporter ainsi juste pour vous mettre en confiance.

_Déjà parce que dans ce cas-là vous ne vous seriez pas donné le mal de comprendre le pourquoi de ma réaction. Ensuite, pourquoi que voudriez-vous me voler ? Je n'ai rien de valeur sur moi.

Entendant cela, la sentinelle ne sut que dire. Johan fit agréablement surpris de ce raisonnement qu'elle avait fait en moins de temps qu'il lui en aurait fallu à lui. Il en venait à se demander comment elle avait fait. Isoa s'avança donc d'un pas et dit sur un ton diplomatique:

_Nous ne vous voulons effectivement aucun mal. Nous sommes les sentinelles Taitô et Isoa du royaume de Saphir. Et d'après ce qu'on sait, vous connaissez déjà Johan d'Emeraude ici présent.

_En effet, nous avons passé la nuit dernière ensemble, fit la jeune fille le plus poliment qu'elle put.

_Puis-je connaître votre identité ?

_Gaëlle est mon nom, répondit-elle sur un ton neutre.

La jeune fille observa ces hommes. Elle voyait autour d'eux une couleur bleue flotter autour d'eux pareille à celle de l'inconnu qui l'avait menée dans ce monde, et celle de celui qui avait été son hôte était verte. Etait-ce dû au hasard ? Ou y avait-il un lien entre ces hommes ? Etait-ce lié à cette histoire de joyaux dans le corps qui donnait certains pouvoirs et dictaient l'appartenance à un royaume ? Mais, dans ce cas, l'homme qui habillé comme un motard venait-il de ce monde ? Ces dernières hypothèses lui semblaient plus que probables d'après ce qu'elle voyait. Cependant, cela restait à prouver. Cela l'agaçait. D'autant plus qu'elle ne savait pas si elle devait en parler ou rester aussi silencieuse qu'elle l'avait été avec Johan.

_D'où viens-tu ? demanda le dénommé Taitô d'une voix fort peu agréable qui rappelait à la jeune fille celle des personnes qu'elle rencontrait dans ses écoles.

_De partout et de nulle part, répondit-elle en regardant son interlocuteur dans les yeux.

Ces derniers étaient devenus aussi bleus que l'étaient sa tenue et cette aura qui l'enveloppait. Coïncidence ? Cela commençait à faire un peu trop pour que s'en soit une. L'homme désagréable continuait de la fixer comme s'il pouvait ainsi connaître ce qu'elle lui cachait. Cela la rendait très nerveuse. Cependant, elle ne dit rien et fit en sorte de paraître décontractée. Comme cela durait, et que le silence devenait pesant, cela était de plus en plus difficile. Mais elle tint bon. Jusqu'à ce qu'une voix féminine et cristalline dit chaleureusement :

_(Je ne pense pas que faire cela soit une bonne chose pour apaiser cet homme. Mais, maintenant que tu as commencé je te conseille vivement d'être forte et de tenir bon.)

Ces mots, autant que le fait que la voix avait résonné dans sa tête, la surprirent énormément et lui firent peur dans un premier temps. Cela dut se voir à l'extérieur car le géant et le jeune homme du royaume d'Emeraude lui lançaient des regards interrogatifs. Mais elle n'y répondit pas, préférant se reprendre et soutenir de nouveau celui du troisième homme. Ce dernier jura et dit au dénommé Isoa :

_Elle ne dira rien de plus.

_Alors laisse-moi faire, lui répondit celui-ci en lui mettant une main sur son épaule gauche mais en lui lançant des reproches silencieux.

_Laissez-moi vous aider je vous prie, demanda Johan.

_N'intervenez pas, cela pourrait la rendre plus nerveuse qu'elle ne l'est déjà, fit le géant sans se retourner vers son interlocuteur qui était resté en arrière pendant tout ce temps.

Gaëlle vint à se demander s'ils avaient oublié qu'elle était toujours devant eux, donc qu'elle était dans la capacité de les entendre. Elle préféra cependant ne rien dire en voyant le géant avancer de quelques pas pour être à quelques mètres d'elle. Ce dernier, à ce moment-là, l'avait détaillée par avance pour évaluer à qui il avait affaire. Par ses habits, il était certain qu'elle n'était pas un soldat. Il n'arrivait pas à savoir non plus si elle venait d'un des royaume. Et son silence à ce sujet n'arrangeait rien. Sa taille faisait penser qu'elle n'avait pas plus de douze ans. Cela pouvait être confirmer par sa fine corpulence. Sa manière de parler et de réagir montraient qu'elle était quelqu'un de plutôt polie et distinguée. Elle devait donc appartenir à une grande famille. Mais elle n'avait pas l'éducation de quelqu'un de ce monde. Il le voyait par le fait qu'elle n'avait pas salué les sentinelles comme il en était coutume. Cela signifiait qu'elle ne les avait pas salué en mettant son point droit sur son coeur, bien qu'eux-mêmes ne l'avaient pas fait lorsqu'ils avaient engagé la conversation. Elle s'était même enfuie devant eux. Cela signifiait qu'elle n'avait pas dû les reconnaître puisqu'elle n'avait apparemment rien fait de mal. La phrase qui les avait accueillit en était la preuve même. Après s'être remémoré cela, il mit un genou à terre, baissa la tête, et lui dit d'une voix posée, claire et respectueuse :

_Veuillez donner votre pardon à mon compagnon, mademoiselle. Il n'est pas méchant. Seulement il ne réfléchit pas avant d'agir.

_Relevez-vous, lui répondit-elle sur le même ton. Je ne mérite pas qu'on me parle avec autant de respect, ni même qu'on me salut comme une princesse. Je n'en suis pas une. Cependant j'aimerais bien savoir ce que vous me voulez.

Johan nota qu'elle n'avait pas donné son pardon à Taitô. Elle avait même ignoré ce détail. Cela signifiait soit qu'elle n'avait pas prit en compte la demande à ce sujet, soit qu'elle ne savait pas quoi en faire. De plus, elle semblait savoir que ce n'était pas ce que voulait réellement la sentinelle, et cela l'impressionna. Isoa releva la tête pour regarder son interlocutrice, mais resta genou à terre afin d'être à sa hauteur.

_Pourquoi ne voulez-vous pas nous en dire plus sur l'endroit d'où vous venez ?

_En quoi est-ce important?

_Cela nous permettra de savoir si vous êtes la personne que mon compagnon et moi-même recherchons.

_Et que ferez-vous lorsque vous le saurez ? demanda-t-elle après un instant de réflexion. Si je vous dis que je viens d'un certain royaume vous me poserez certainement d'autres questions pour le vérifier et je n'aime pas cela. Et si je vous dis que je viens d'ailleurs certainement que vous ne me croirez pas.

_Je comprends votre inquiétude, fit Isoa en souriant gentiment devant tant d'intelligence. Votre réponse nous dira, si nous devons vous mener à notre roi. Ne vous en faites pas, en voyant une lueur d'inquiétude dans le regard de Gaëlle, c'est une personne gentille et juste. Il ne vous sera fait aucun mal.

Cette réaction, aussi furtive fut-elle, lui confirma qu'elle était bel et bien la personne qu'ils étaient venus chercher. On l'avait prévenu qu'elle serait méfiante bien que facilement confiante si on lui donnait de bonnes raisons de l'être. Mais il la laissa tout de même répondre, sans la brusquer et pour qu'elle lui confirme. Après quelques minutes pendant lesquelles le silence était tel que les discrets remous de l'eau du lac se faisaient entendre, elle répondit doucement, presque en murmurant, la tête baissée :

_Je ne viens pas de ce monde…

Des larmes coulèrent doucement sur ses joues. Prononcer ces mots rendait la situation plus réelle encore. Certes, cela signifiait que la police ne la trouverait pas. Mais cela voulait aussi dire qu'elle ne pourrait pas retrouver Joël pour s'excuser et lui dire qu'elle l'aimait énormément. Ne sachant pas ce qu'elle ressentait vraiment, Isoa se leva sans un mot, se rapprocha lentement d'elle et la prit dans ses bras comme un père souhaitant consoler son enfant. Surprise, la jeune fille se crispa, puis elle laissa sa peine inonder son cœur et pleura longuement dans les bras protecteurs qui l'entouraient tant elle s'y sentait bien. Dans sa tête, la voix cristalline lui murmurait des paroles apaisantes telle une mère à son enfant en détresse. Elle les accueillit avec plaisir tout en se promettant de chercher leur provenance plus tard. Johan était content que tout se soit bien passé. Il espérait que la jeune fille ouvre son cœur, qu'on puisse connaître son histoire, et la connaître, elle. Taitô, quant à lui, ne la comprenait pas et fit une moue contrariée en détournant la tête. Il préférait de loin se battre qu'être l'acteur de ce genre de scène.

Plus tard, le petit groupe retourna vers l'emplacement de l'ancien campement du jeune homme d'Emeraude. Là, ils s'installèrent autour de ce qui fut le foyer et Isoa demanda à Gaëlle de tout leur raconter. Pleine de doutes et de peur, elle hésita longuement. Elle pensait à ce qui pourrait arriver, ce que l'homme à l'aura rouge pouvait faire si jamais il apprenait qu'elle avait tout relaté alors qu'elle n'aurait pas dû. De plus, elle était réticente à parler de cette voix qu'elle était seule à entendre, tout comme elle préférait ne pas parler des auras que chacun ici avait. D'ailleurs, en avait-elle une ? Finalement, elle soupira et raconta la vie qu'elle menait dans son monde et ses nombreuses fugues. Puis elle relata plus en détail la dernière jusqu'au moment de sa chute. Arrivé à ce point là, elle les regarda tous. Eux étaient absorbés par son histoire. Personne ne l'avait interrompue pour connaître la définition des objets qui ne semblaient pas être courant dans ce monde. Pourtant, elle avait remarqué à plusieurs reprise qu'ils avaient été complètement perdus. C'est la raison pour laquelle elle leur avait expliqué certaines choses qu'elle n'avait pas prévu de leur dire. Maintenant qu'elle avait terminé la partie la plus simple de son histoire, celle où il n'y avait aucun secret, et qu'ils la regardaient, attendant la suite de son histoire, elle due faire un choix sur ce qu'elle souhaitait leur révéler. Donc, après un moment de réflexion, elle leur raconta :

_Quand je me suis réveillée, complètement guérie je ne sais comment, j'était près du lac. Effrayée par ce qui m'arrivait et tout ce qui m'entourait et que je ne connaissais pas, en pleine nuit, j'ai couru au hasard. Puis j'ai trouvé Johan après m'être dirigée vers la lumière qu'émettait son feu de camps. Vous connaissez la suite…

Les sentinelles se concertèrent du regard puis conclurent qu'elle avait dit la vérité. Cependant, Isoa avait remarqué qu'elle avait omis de leur dire quelque chose, ne serait-ce par son hésitation pendant la pause qui avait séparé les deux parties de son histoire. Mais, comme elle n'avait pas voulut leur révéler maintenant, il préféra respecter son choix pour le moment. Il pensait qu'elle avait de bonnes raisons de ne pas le faire et qu'elle avait plus besoin qu'on lui vienne en aide plutôt qu'on la brusque.

_Nous allons partir pour la capitale du royaume de Saphir, affirma Isoa après un moment. Gaëlle, je vous demanderais de nous suivre s'il vous plaît. Mon souverain, après vous avoir vue arriver ici grâce à un de ses rêves prémonitoires aimerait s'entretenir avec vous. Peut-être pourriez-vous obtenir de lui une protection.

_Bien, puisque votre roi souhaite me parler… répondit-elle en baissant la tête et affichant une expression indéchiffrable.

_Que souhaitez-vous faire, Johan d'Emeraude ? s'enquit Taitô qui espérait qu'il ne les accompagnerait pas. Viendrez-vous avec nous?

_Bien que je sois en pèlerinage, le roi d'Emeraude m'a demandé de voir votre souverain qui doit attendre ma venue, répondit celui-ci, faisant rager le sentinelle.

_Est-ce à propos du traité ? demanda la géant.

_En effet.

_Alors vous nous accompagnerez, décida Isoa alors que son frère lui lançait un regard aussi noir que le désespoir. Dépêchez-vous de vous préparer, fit-il en se levant. Nous partons dès maintenant.

Gaëlle se leva et avança vers lui, tenant contre son cœur son précieux sac à dos. Taitô commença à marcher vers les chevaux qu'ils avaient laissé à l'orée de la forêt sans attendre qui que ce soit. Alors, Johan se dépêcha de rassembler les affaires qu'il avait posé autour de lui lorsqu'ils étaient revenus et de les rejoindre. Puis, ils partirent. Ils étaient loin de s'imaginer que c'était le commencement d'un long voyage.